DEUXIEME PARTIE
II n'existe de cette partie que le dernier morceau.
L*AVKNTURE DE SILÈNE ET DE PAN. l3
Or, un jour, il était assis, au crépuscule. Tout au bout d'tine étroite et fauve péninsule. Que quelques rocs tombés au travers du courant Avaient, avec le temps, formée en le barrant ; Veau les avait aidés, roulant, dans ses caprices. Des cailloux retenus eyitre leurs interstices. Du fin gravier gardé dans les creux des cailloux, Et du sable apporté par ses légers remous ; Elle avait, par ses jeux, achevé leur ouvrage. Et Vavait entouré d^une petite plage.
Juste pour que son flot y mît un fil d'argent. Un saule y avait crû ; son feuillage changeant Etait le frère ému et murmurant de l'onde. Tandis que sa racine obstinée et profonde Etait la sœur du roc immobile et muet. Au milieu des efforts de Veau qu'il obstruait.
Le promontoire était verdoyant de fougères
Dont le flot déformait les images légères.
Silène était assis ; sous la chute du soir
Mille rets d'or tremblaient sur le courant plus noir,
Et devant lui, parmi les pins d'une colline,
Le reflet rose et pur du soleil qui décline.
Abandonnant les troncs, éclairait les rameaux,
Et les pins allumés avaient Vair de flambeaux.
Il rêvait en songeant à la chère adorée
Et ses larmes tombaient sur sa barbe cuivrée.
Dans le large repos par cette heure agrandi.
Tout à coup, relevant le front, il entendit
Non loin de lui surgir une musique étrange;
Des bruits divers, charmants, légers, dans un mélange
De rythmes et d'essors venaient naître et bondir.
Vainement son oreille essayait de saisir
Leur multiple chanson d'incroyable souplesse
Qui montait, variait et descendait sans cesse.
De fous serpentements de sifflements aigus,
Des lignes de sons clairs et longtemps suspendus.
Des tremblements légers de notes détachées
Qui retombaient soudain de silences fauchées.
l'aventure de silène et de pan. i5
Les fluides soupirs de la brise et des eaux,
Le frolis délicat et confus des roseaux,
La note de cristal qui des sources s'écoule.
Le murmure amoureux qui mollement roucoule
.lux gorges des ramiers, le pur et noble envol
De l'hymne qui, le soir, jaillit du rossignol.
Le frais gazouillement naïf de r hirondelle
Quand, reveyiant du sud, inquiète et fidèle.
Elle revoit sa poutre et son nid préservé,
Le chant de V alouette au prime or soulevé,
Des cris de sansonnets, de loriots, de merles,
Des sons montant en nappe et retombant en perles.
Se mêlaient, s'enlaçaient, s'entrecoupaient entre eux.
Surgissaient l'un sur Vautre. En leurs limpides jeux
Passait et repassait la navette hardie
Et subtile d'un chant suivi. La mélodie
Dans leurs essais confus peu à peu se tissait
Et dans leurs inconstants caprices grandissait.
En elle ils s'unissaient ; du fantasque prélude,
De Fenchevêti'ement et de l'incertitude
Des sons, elle tirait des passages suivis.
Courts d'abord, puis plus longs, puis tout entiers ravis
Au désordre commun, puis, libre et continue,
A travers les détours de sa route 'inconnue.
Elle les entraînait en les réunissant.
Épancha7ît désormais son libre et doux accent Elle allait; il semblait que ce fût une plainte, Tantôt perçante et claire, et tantôt presque éteinte. Comme un cri douloureux recouvert par les flots. Ce long gémissement mélangé de sanglots, Chaque fois que le chant semblait reprendre haleine. Devenait plus semblable à quelque voix humaine. Tendre et triste à la fois, qui semblait émouvoir De S071 cri désolé la grande âme du soir. Flottante sous le ciel devenu d'améthyste. Et Silène écoutait V incomparable artiste Qu écoutaient, eux aussi, les arbres et les eaux. Et pour qui se taisait tout le chœur des oiseaux.
Tout à coup, il prêta, plus inquiet, T oreille A la plainte ; la voix se faisait plus pareille A la voix douce, à la voix chère, à cette voix Qui le charmait jadis dans le secret des bois ! Il ne r avait jamais, autrefois, ente?idue Tremblante ainsi d'angoisse et de peur éperdue ; Elle était toujours gaie et tendre gravement. Et cependant c'est elle en ce gémissement,
C'est elle qui supplie, aiguë et douloureuse ! O colombe blessée et qui choit de l'yeuse ! O colombe qui sent l'aile des noirs autours ! C'est Syrinx appelant Silène à son secours !
Il se dressa d'un bond et sauta sur la rii^e,
Cherchant de quel côté venait la voix plantive.
Et, les deux poings serrés, il marchait à grands pas.
Il aperçut bientôt, sur l'horizon lilas,
La forme du dieu Pan assis sur une roche.
Et trop distrait de tout pour sentir son approche.
Bien qu'il fût peu distant, l'ombre qui grandit tout
Le rendait gigantesque ; et du front jusqu'au bout
De ses deux pieds crispés sur un rebord de pierre,
La silhouette sombre apparaissait entière.
Au sommet d'un coteau d'asphodèles semé,
Qui gardaient, au dessus du sol itianimé,
Des restes de clartés au bout des tiges pâles ;
Quelques groupes épars de hautes digitales
Semblaient laisser tomber d'amples gouttes de sang.
Son dos ?ierveux arqué par son front fléchissant,
Les coudes aux genoux, de ses mains rapprochées
Pan glissait lentement sur ses lèvres penchées
l8 ŒUVRES POSTHUMES.
Un étrange instrument où tenaient tant de voix.
Celle qui maintenant y versait ses émois
Était toujours la voix touchante et désolée
De la nymphe Syrinx ; et sa plainte exhalée
Se remplissait, de plus en plus, de désespoir.
Silène s'élança, sans que Pan Veut pu voir.
Et, lui jetant sa main robuste sur V épaule.
Ploya son dos puissant, comme un rameau de saule.
« Comment, dit-il, ta flûte a-t-elle pris la voix
De ma Syrinx, réponds, et quels sont ces effrois
Qui troublent son accent toujours paisible et tendre ?
Quand, dans quels lieux, comment, dis, as-tu pu l'entendre
Pour la première fois se lamenter ainsi ?
Réponds moi franc et vite, ou le poing que voici
Tombera sur ion front!».
Le Dieu Pan vers Silène Détourna son visage, et, sur Vépaisse laine De sa barbe, on voyait encor briller des pleurs ; Ses yeux jaunes de bouc, insolents et rieurs, Avaient tant de tristesse en leur lueur éteinte Que Silène surpris relâcha son étreinte. Comme pris d'une vague et soudaine pitié. Et Pan, sans redresser son dos toujours ployé,
Mais lei'mit humblement un regard lamentable : <« O Silène, dit-il, écoute un grand coupable / Je ne redoute pas ton courroux, je suis dieu. Et, quoique connaissant ton bras et ce qu'il peut. Le mien tf est pas sans force et mon cœur sans courage Des fauves, comme toi, je sais braver la rage Et je porte la peau d'un ours que j^ ai dompté. Mais je défendrais mal mon immortalité, Oiiel que soit le combat qui pourrait me reprendre Des jours abomitiés que je suis prêt à rendre ! Tu peux donc être sûr que je parle sans peur ! Celui qui veut mourir comme celui qui meurt A passé les moments de mensonge et d'excuse. Jure moi, cependant, tandis que je m 'accuse. Jure moi par le Styx que tu m' écouteras Sans étendre la main et sans lever le bras. Et moi, je te promets, ô Silène, en revanche, Oiiand je t'aurai tout dit d'une parole franche. Si tu veux m' insulter, si tu veux me frapper. De ne pas me défendre et ne pas m 'échapper ; Je subirai, muet, l'outrage et la blessure ».
Silène répondit « Par le Styx, je le jure / »
Pan reprit « Je f aurais, moi-même, tout conté,
Silène, dès longtemps, si tu n avais été
Absent sous d'autres deux. Souvent, tu peux me croire.
Devançant ton retour et ta prompte victoire.
Je f ai fait le récit dont mon cœur, soulagé
Par ces vides aveux, demeure encore chargé.
Que le Dieu clairvoyant qui punit le paîjtar,
Le mensonge, la fourbe et ce qui défigure
Uauguste Vérité dont le temple est en nous,
Me châtie à tes yeux du fouet de son cowroux,
Que la foudre sur moi soit rapide à descendre.
Si ce que je vais dire, et toi. Silène, entendre.
Fût-ce à r ongle du pied, blesse la Vérité !
Et je r atteste aussi, je nai rien médité
Qui fût méchant, pervers, criminel; la Fortune
A satisfait sur moi son obscure rancune y>.
Silène dit « J'écoute I » Ft Pan resta muet Un long instant; sa lèvre épaisse remuait. Impuissante à former le son d'une parole ; Sa main sur son genou pendait inerte et molle. Enfin, il dit :
« C'était presque après ton départ.
J'errais au bord du bois, en cherchant du regard
L AVENTLRE DE SILENE ET DE PAN. 2 1
Un lieu d' ombrage et d'eaux ; le jour était de braise ;
Sous les rameaux chauffés un souffle de fournaise
Montait du sol craqué ; Vair pâli tremblotait ;
Une étrange folie irritante excitait
Les pins, les hauts foins mûrs, les menthes balsamiques
A charger la chaleur d'effluves erotiques.
Un grand halètement brutal et chaud d'amour
Battait au pouls brûlant de la Terre ; le jour
A Faisait exaspéré d'ardeurs, comme lui-même.
Semblables aux soupirs qu'ont les femmes quon aime ,
De longs roucoulements mous et voluptueux
De palombe pâmée et de ramier heureux
Faisaient de la forêt un grand lieu de caresse !
Les insectes partout s'unissaient dans l ivresse
Et le frémissement de leurs couples bronzés ;
Et d'autres, séparés, retombaient épuisés
hieureux d'avoir usé leur moment éphémère
Dayis cet embrasement et dans cette lumière.
Au bord d'une fontaine aux voûtes de verdure. Admirable, supei'be était la créature Qui sans doute sortait de l'onde et renouait Ses cheveux, dont la gerbe éparse déjouait
Lefort de ses deux mains pour la tenir entre elles.
Les Nymphes, sœurs des Dieux, sont quelquefois très
Je nen connus jamais qui pussent V égaler l {belles.
D'extase et de désir je me sentis trembler.
Sa robe, après le bain encor mal rajustée,
Laissait apercevoir une gorge sculptée
En courbes sans défaut dans un pur marbre blanc.
Les longs linéaments de Vun et Vautre flanc.
Sous ses bras accouplés au sommet de sa tête.
Équilibraient sa taille en amphore parfaite ;
Et, plus bas, échappant à des plis trop jaloux.
Ses jambes pai^aissaient à partir des genoux.
Fines, de haut mollet et de cheville droite ;
Sur le sable les pieds posaient leur marque étroite,
On les sentait légers, rapides à courir !
Des jambes de déesse, et dignes de servir
De modèle à l'image ingénue et hautaine
De Diane sortant aussi de sa fontaine !
Actéon ne fut pas plus fortuné que moi !
C'était trop ! Je ne pus refréner mon émoi.
Hélas ! les Dieux m'ont fait dans une heure impudique!
Mon vice originel s'éveille et revendique
Son droit d'être en mon sang et de me consumer !
Et f appartiens alors à la fureur d'aimer !
l'aventure de silène et de pan. 23
J'allai tendant les bras vers ce corps adorable. Et c'est l'instant, Silène, où je devins coupable !
Sans doute, je l'aurais rassurée et lâchée. Si j'avais aperçu sa face effarouchée.
Mais je 71 ai pu la joindre, elle allait devant moi Si légère, et je 71 ai bien compris son émoi Que lorsque je la vis, sur le bord de la rive, Pousser plus loin e7icor sa course fugitive. Et soudain disparaître en prononçant un 710m. Alors, crois-moi, d'un seul, d'un formidable bond. Tel qu'il n'en fut jamais, je sautai sur la place Où sur l'herbe courbée était e7icor sa trace. Je voulais la sauver ; à peine avait-elle eu Le temps de toucher l'eau ; surpris, irrésolu, Mon œil, qui, tu le sais, d'être prompt a coutume. Ne vit qu'un flot paisible et sans la fleur d'écume Que même un si doux C07ps devait faire s'ouvrir. En descenda7it le val, je tne mis à courir. Aucun trmous, aucun frisson, aucun vestige Du moind7'e émoi des eaux, et je voyais la tige Des glaïeuls immobile en leur mi7'oir uni. Je cherchai jusqu'à l'heure où dans le ciel jauni
Le safran clair du soir obscurcit le feuillage. Nul ne saura jamais. Silène, quel orage De chagrins, de douleur, troubla mon front penché Sur ces flots ou son corps devait être caché. Je revins me coucher à cette place même Où, les bras élevés dans un geste suprême. Dans ce mystère étrange elle avait disparu. Délaissé par l'effort mon désespoir ï accrut; Et d'un ruisseau de pleurs ma face était mouillée. Tout à coup, au travers de ma vue embrouillée. Devant moi j'aperçus un bouquet de roseaux. Ils venaient de pousser. Tout à llieure, les eaux Glissaient à cet endroit, sans obstacle et limpides, Et Vinerte stupeur de mes regards humides, Avait longtemps fixé le fond de clair gravier; Et ces roseaux, quun peu de vent faisait plier. Etaient déjà fleuris, quoiqu'ils vinssent d'éclore. L'a brise y faisait naître un murmure sonore. Une plainte, ou tremblait un accent presque humain. Je voyais, f écoutais, anxieux, incertain Si je me réveillais dans un reste de rêve. Comme lorsqu empêchant qu'un songe ne s'achève La première clarté du jour, entrant en nous'. Le laisse en cor flotter palissant et dissous.
l'aventure de silène et de pan. 2 5
Mais la brise bientôt augmentait son haleine Et les roseaux parlaient : « Tu diras à Silène Que Syrinx qui l'aimait est morte en l'appelant î Il te pardonnera, car je t'ai vu tremblant Et tes pleurs sont mêlés aujlot qui m'a reçue ». La voix se tut. Longtemps mon oreille déçue Attendit son retour parmi les longs roseaux.
Silène, c'est ainsi — dans un triple malheur — Que je conclus son nom, r'otre amour et ma faute.
« // ne sera pas dit. brute vile et perverse,
Que sur ta lèvre ignoble — et dotit elle eut l'horreur
Jusqu'au point d'immoler sa jeunesse et son cœur
Afin d'en éviter l'approche repoussante —
Fiira ce qui survit de son âme décente !
Cet outrage nouveau ferait rougir son front
Dans le bois funéraire, et, pour fuir cet affront
Posthume du brutal satyre qu'elle abhorre.
Elle voudrait plus loin que le Styx fuir encore.
Je ne t'ai point aimée avec un soin si pur,
O Syrinx, et toujours gardé tes yeux d'azur
De tout ce qui n'était ni géfiéreux ni chaste,
Pour que cet être abject, à yiotre amour néfaste^
De sa grossière haleine entretienne ta voix, Et fasse palpiter, au jeu vil de ses doigts. Ce qui reste d'une âme où furent mes délices. Toi! que ta bouche épaisse et lourde de tes vices Abandonne la flûte et renonce à ce chant ! » D'un geste colérique et soudain arrachant
Le sonore instrument aux ynains de Pan surpris. Il le tint dans ses doigts pour le ynettre en débris. Mais Pan qui, toujours triste et la tête baissée. Subissait humblement cette injure amassée. Comme un enfant fautif qu un maître vient punir. Se dressant brusquement voulut le ressaisir. Quand son geste déçu neuf atteint que le vide. D'un aspect suppliant et gauchement timide, Tendant ses grosses mains, et les genoux fléchis : « Oh ! ne la brise pas. Silène, réfléchis Avant de la briser pour tout (i) ; je te supplie ! Fois comme elle est fragile ! en tes doigts elle plie ! Laisse la vivre encor un instant ! Perynets moi De demander sa grâce en te disant pourquoi.
(i) Dans le Boulonnais « pour tout » signifie pour toujours, défini' tivement.
Je sais ynal m exprimer l Cependatit il me semble
Que si je te montrais ce qui dans mon cœur tremble.
Ma parole saurait peut-être te touclier !
Silène, je pi'omets de ne pas m 'approcher !
Je jure de ne pas tenter de la reprendre !
Mais tie la brise pas. Silène, sans m'entetidre !
Et si je parle mal tu sauras deviner
Qu'il n est plus rien en moi qui puisse prof aner
Cette poix que tu peux à tout jamais éteindre ».
Ses mots s'interrompaient soupent pour laisser geindre Un son, moitié sanglot et moitié bêlement.
Le bêlement noyé du mouton quon égorge ! D'énormes soubresauts faisaient bondir sa gorge. De l'eau gonflait ses yeux presque beaux du chagrin Dont Vimplorant regard des animaux est plein ; On pouvait poir trembler ses grosses mains pelues ; Par instant un grand flot de larmes résolues Ruisselait brusquement sur sa barbe aux poils roux. Tant qu'il émut Silène à trapers son courroux : « Parle, fit celui-ci. Dis ce que tu peux dire ! » Et PO ici par quels mots poursuipit le Satyre :
« Je ne veux pas qu'un seul de mes propres souhaits Compte dans ma prière, 6 Silène, et je fais
L abandon de V orgueil d'avoir frayé la voie
A de nouveaux accords, V abandon de la joie
De les entendre naître, oublieux quils sont miens.
Bien plus, si tu brisais la flûte que tu tiens.
Pour mon seul châtiment et pour mon seul dommage,
Oui ! si, décomposant son savant assemblage,
Tu tuais à mes yeux tous ses futurs concerts,
Et si tu dispersais ces débris dans les airs
En les faisant gémir dune dernière plainte.
Malgré le désespoir dont V éternelle étreinte
Écraserait mon cœur pour ne plus se rouvrir,
Je saurais accepter ton droit de me punir,
Je subirais, muet, soumis, ce sacrifice
Que f ai trop mérité que ta main accomplisse.
Mais, en me châtiant ?ie vois-tu pas aussi.
Que, lorsque ton chagrin par le temps adouci
Voudra se retourner vers les chères journées
D'où te séparera le brouillard des années.
Tu pourras regretter et tu regretteras
D'avoir détruit toi-même, en ne m' épargnant pas.
Oui! les ondes de son qui traversent le monde (i) Passent dans mon cerveau, qui s'emplit et s'i)io?ide De leur vaste musique ; et ma voix, malgré moi. Au rythme intérieur est soumise ; elle croit, Monte avec lui, descend, tombe, avec lui varie, Le suit dans ses détours. Mais elle se marie, En même temps, par un mystérieux accord. Avec ce que je sens en mon cœur, et V essor De mon désir, de ma tristesse ou de ma joie. Au mouvement des sons se joint, et s'y déploie Ravi plus haut par eux, ou par eux apaisé ; Si bien que la musique où mon chant est puisé. Pour m' avoir traversé, s'échappe de ma bouche Plus tendre à certains jours, à d'autres plus farouche. Et que je rends aux vents d'oii je les ai reçus Des sons qui sont moins grands mais qui sont plus émus. Parfois il me parait qua travers la musique. Je sens ou crois sentir la grande âme mystique Oui fait chanter le inonde ou qui le fait gémir. Mais c'est confusément l Lorsque je veux saisir
(/) La place de ce passage est incertaine,
Cette communion obscure en ma pensée.
Elle s'évanouit dissoute et dispersée.
Il faut, pour la revoir, que je me livre encor,
Sans vouloir la comprendre, à quelque vaste accord
Qui, versant en moi-même un peu du rythme immense.
Me balance avec lui, par delà ce qui pense
Sur le mince sommet de notre être profond.
Et mon âme est alors plus vaste que mon front.
C'est peut-être quun Dieu pitoyable, 6 Silène,
M accorda ce présent pour alléger ma peine.
Et, quand d'autres m'ont fait laid, brutal et borné,
M empêcher de haïr le jour où je suis né. »
Et Pan s'éloigna vite en emportant sa flûte ; Et, comme il s'éloignait marchant de butte en butte Et suivant un chemin tout droit, on pouvait voir, A travers le pays montueux ou le soir Avait déjà comblé les vallons de sa cendre. Son vaste corps voûté monter et redescendre, Disparaître dans l'ombre et remonter encor, Haussé par les sommets jusqu'aux étoiles d'or!
Ainsi s en allait-il. Quand il fut parvenu
A son antre, fermé d'un voile soutenu
Par deux chéneaux coupés, aux rainures flétries,
Il s'assit au dehors. Ses longues rêveries
Ne virent point passer les cortèges du ciel l
Mais lorsque le matin, de la couleur du miel.
Autour de ses grands pieds blanchit les pâquerettes.
Il approcha la flûte à ses lèvres muettes
Et se mit à jouer avec un chant si pur
Que pas un des oiseaux que le ciel moins obscur
Réveillait, en suivant leurs heures successives.
Soit aux arbres des monts, soit aux fourrés des rives.
N'osa chanter son chant, moins beau que celui-là.
l'aventure de silène et de pan. 33