TROISIEME PARTIE
Il n'existe de cette partie que les deux derniers morceaux.
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Un jour. Silène errait à travers des collines
Où Veau, sous les buissons, chantait dans les ravines,
Les oiseaux y faisaient un ramage infini,
Car c'était la saison où se bâtit le nid.
Dans llierbe à ras du sol, dans la roche de marbre.
Dans le buisson épais, au sommet d'un grand arbre.
Et parfois, tout auprès des humains, dans un mur.
Il les connaissait tous : son œil expert et sûr
Discernait, du plus loin, leur vol et leur plumage ;
Il savait vers quel roc, quelle herbe ou quel feuillage
Chacun d'eux s'envolait, le nombre et la couleur Des œufs sur qui la mère étalait sa tiédeur.
Il vit quil se trouvait parmi de vastes prés. Au sommet de coteaux qui, par roides degrés Embroussaillés, pierreux, hérissés de fougère. Descendaient vers un val coupé d'une rivière. Elle était calme et large et coulante à plein bord. Sauf qu au sortir du val elle faisait effort A travers des rochers pour franchir une chute ; Lécume y rebroussait sa montante volute. Partout ailleurs, des joncs, le feuillage tremblant Des saides s y miraient ; le seul nuage blanc Qui flottât dans le ciel flottait aussi dans elle. D'un et d'autre côté, la vallée était belle. C'était des prés coupés de vignes, de vergers ; Des troupeaux y paissaient, gardés par des bergers. Tantôt épars, tantôt ramassés, sur un ordre. Par les chiens aflairés qui font mine de mordre. Plus blancs que leurs aînés, les agnelets récents Couraient après leur mère en petits bonds glissants Les bêlements montaient, et le son de la cloche Que le pâtre aux colliers des vieux béliers accroche.
Les arbres des vergers étaient en floraison; Autour de chaque ormeau la vigne en feuillaison Suspendait des festons d'un vert plein de lumière. Des filles aux bras nus — c'était llieure laitière — Sur leur tète portant sans en rien laisser choir Leur plein vase écumeux de la traite du soir. S'arrêtaient aux bergers ! On entendait leur rire ! Silène savait bien ce qu'ils se pouvaient dire. Au tournatit où la rive en pente fléchissait. Donnant accès au flot, un taureau ynugissait. Tout orageux de rut, vers deux belles génisses Paissant sur F autre bord un pré plein de narcisses. Elles semblaient 7ie pas entendre son appel. Et détournaient leur front vers d'autres points du ciel; Lui, les yeux enflammés, frémissant de colère, Tantôt de ses sabots faisait voler la terre, Et tantôt avançant dans l eau jusqu'aux fanons E?np lissait tout le val jusqu'aux échos des monts De son impérieux beuglement, et farouche Secouait sur ses flancs l'écume de sa bouche. C'était toute l'audace et l'œuvre du printemps. Son charme i?isidieux, ses appels éclatajits Que toute chose suit, que nul être n'élude. Lair était plein d'attrait et de mansuétude.
38 ŒtîVRES POSTHUMES.
Quelque chose agissait qui contraignait d'aimer. Quelque chose de doux tout prêt à s' enflammer. Un rêve en qui soudain la passion éclate. Calice pâle et vert d'une fleur écarlate ; Et le monde séduit engendrait de nouveau !
Silène avait d'abord contemplé ce tableau
D'un œil qui prend plaisir à voir le jeu des choses.
Mais son esprit savait quelles forces encloses
Viennent se libérer, en baisers et en fleurs.
Des emprisonnements subis aux profondeurs
Où la racine, auprès des cristaux de la roche.
Aspire au jour comme eux, et comme eux s 'en rapproche
Par des ascensions d'un temps indéfini,
Pour venir le goûter dans le duvet d'un nid.
Au sommet d'un rosier, sur le bord d'une lèvre.
Et retourner, après la minute de fièvre,
A la nuit séculaire où dort leur long désir.
Il laissait la tristesse étrange l'envahir
Qui séjourne toujours au-dessous des surfaces.
Ses yeux, aussi longtemps qu'ils restaient perspicaces.
Etaient rieurs et gais ; quand ils étaient profonds.
Soit fixés à ses pieds ou vers les horizons^
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Us étaient pleins alors clune mélancolie D'un rayon de pitié grave et doux ennoblie. Bien que ce beau regard haut et méditatif. Autrefois si fréquent dans son clair œil actif y Sous son front alourdi fût devenu plus rare, Et de pareils instants son esprit plus avare.
Il l'avait retrouvé dans ce moment.
Ce printemps généreux lui semblait iticlément ; Il songeait, le voyant à l'œuvre dayis la plaine, A la mince épaisseur de Texistence humaine. Et, sur elle, a la mince épaisseur de Vaynour, De Vamour orgueilleux, libellule d'un jour Sur le lac de la mort bordé de roseaux sombres ; Où passent les aspects, les formes et les nombres, Sur l'obscure et funèbre unité du Néant, Lui-même est par eux seuls, car il dure en créant Ce qui petit ressentir la terreur qui le crée ; Son existence nest que par être exécrée.
Ainsi sotigeait Silène ; et par un long retour De la compassion que ces tableaux d'amour Jetaient dans son esprit pour leur ejffort infime. Il revenait au temps qu'il avait cru sublime Oit lui-même servait, pris aux mêmes refets. Le ténébreux Dessein aux éternels filets
Dans lesquels il voyait s'agiter d'autres êtres.
Les printemps de la vie et de Vair sont des traîtres !
Il se tint en pitié lui-même ; et son malheur.
Son malheur de jadis, son ancienne douleur
Lui paraissaient petits, vains, dans la petitesse
Et dans la vanité du geste de caresse
Par quoi l'homme obéit aux leurres tout puissants I
Avait-il donc souffert dans son cœur et ses sens,
Abandonné ses jours aux remous des alarmes.
Et creusé sous ses yeux ces deux sillons de larmes
Que son rire employait mais quil n effaçait pas.
De tant d'essais d'oublis était-il donc si las
Pour avoir accompli, dans la saison fixée,
La tâche sans objet, là-bas recommencée,
A leur moment aussi, par tous ces inconnus.
Par les filles montrant aux gars leurs seins mi-nus.
Les gars montrant les dents de leur sourire aux filles,
Par les prés pour lesquels s aiguisent les faucilles.
Ces brebis qui bientôt chercheront leur agneau,
La bouche pleine d'herbe, et jusqu'à ce taureau
Qui disperse sa bave et veut produire un être
Qu'attend le coutelas du boucher ou du prêtre !
Ils vont vers la douleur pour laquelle ils sont nés
Conduits par le Printemps ! Êtres infortunés !
Et celle qu'il aima jadis fut la victime De cet instinct, si fort qu il porte en lui le crime Et se peut satisfait même à travers la mort, Puisqu'il vient travailler pour elle, et qu'il en sort ! Sur ses traits retrouvés un apitoiement tendre, Oiii fit naître un sourire attristé, vint s'étendre. Et le Silène ancien un instant reparut Tel quon ne voyait plus le Silène ventru.
Il entendit un air de musique légère, Pr in tanière elle aussi, rompue et passagère. Qui prenait et cessait dans le bruit des oiseaux. Dans celui des rameaux et celui des ruisseaux. Dès que passaient en eux ses brèves mélodies. Leurs flottements confus de chansoyis étourdies. De lente psalmodie et de chant sinueux Paraissaient tout à coup, se rattachant entre eux. S'unir et s'accorder autour de ce passage De la frêle étraiigère, et lui faire un hommage Qui les soumettait tous à son rythme plus haut. C'est ainsi que la voix d'un seul sage prévaut Et groupe tous les cris de la place publique. Leurs sons, obéissant à V étrange musique.
Élargissaient son charme en y participant.
Elle était le menu lien enveloppant
Qui de leurs mille épis savait faire une gerbe.
Sa domination soudaine était superbe
D'aisance, de souplesse et de suavité ;
Elle prenait sans peine un empire enchanté.
C'est quelle célébrait mieux queux les mêmes choses
Elle semblait, ensemble, aller plus près des causes
Et d'un élan plus sûr mieux jouir de l'effet ;
Elle semblait savoir d'où venait le bienfait
Dont chacun d'eux chantait aveuglément l'ivresse ;
Quelque chose de sage était dans sa caresse,
De sage, de meilleur et de plus accompli,
Où plus de conscience et d'dme a tressailli.
C'était l'invention et la ?ichesse humaine.
Qu'animait cependant et portait une haleine
Plus ample que le souffle humain, et qui tenait
De la largeur des eaux, de la force qui naît
Qiiand un grand bois s'émeut du grand murmure
[orphique.
Dès que s'interrompait sa maîtrise magique.
Tous ces chants désunis séparaient leurs concerts.
Rameaux, oiseaux, ruisseaux redevenaient divers.
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Ces airs fréquents naissaient à petite distance ;
Silène s 'avança vers eux, avec prudence ;
Au bout de quelques pas ynuets, il découvrit
Pan ayant un rocher pour siège, et pour abri
Un grand pin parasol peuplé de tourterelles.
Le soleil poudrant d'or les iris de leurs ailes
Avivait et lustrait le riche dôme vert,
Qj4i de vivantes /leurs s'était soudain couvert.
Elles semblaient attendre, ardemment itidolentes.
Heureuses et taisant leurs gorges roucoulantes.
Les retours de ce chant inconnu dont l'attrait
Avait hdté leur vol de la proche forêt.
Le rocher sur lequel Pan avait pris sa place
Se pench-ait au-dessus du val avec audace ;
Il surplombait la pente ; et les jambes du Dieu
Au vide auraient pendu, sinon qu'en son milieu
La pierre dépassait en abrupte corniche.
Large assez pour qu'un cerf y pût suivre sa biche ;
Il tenait ses pieds joints posés sur ce rebord.
Les coudes aux genoux, comme un homme qui dort,
Et les mains au menton, d'une vue obstinée
Il contemplait aussi la luisante traînée
Méandreuse de la rivière, et la blancheur.
Ouverte ou ramassée au gré du chien coureur.
Des troupeaux, et Véclat diapré des prairies.
Et la vigne enlaçant Vormeau de draperies.
Les filles et les gars Vun Vautre s animant.
Et sur le bord du flot, le grand for écumant.
Ample scène où riait la saison juvénile.
Mais il embrassait tout d'un regard immobile
Qui ne saisissait point les objets séparés,
Ses yeux verts paraissaient, sous leurs sourcils dorés,
Faits pour tout recevoir plus que pour rien atteindre,
Et le vaste tableau divers, sans se disjoindre
Sous des coups plus aigus de regard partiel,
Semblait entrer en lui, total et solennel,
Ainsi qu'un beau navire entre au port, voiles pleines.
Il accueillait ainsi des visions sereines.
Qjie dis-je ? Il paraissait sentir plutôt que voir.
Il prenait du printemps ce qu'il portait d'espoir.
De promesse, de joie et de tendresse immense.
Le désir confiant que chaque an recommence.
C'était l'émotion bien phis que la beauté.
Le besoin de chérir et non la volupté.
Ce qui, dans l'amour, mène à s'oublier soi-même
Plutôt que ce qui pousse à saisir ce qu'on aime ;
C'était l'élan qui force un être à se donner.
Comme l'arbre à fleurir et l'astre à rayonner.
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C'était rame de tout en état de largesse. Oui montaient de ce val heureux de sa richesse. Et verraient réjouir l'âme heureuse de Pan. Parfois un grandissant sourire, interrompant Uattetition naïve et vague de sa face.
Un sourire enfantin qui n'était pas sans grâce Parcourait lourdement tous ses traits au hasard. Un sourire imprécis ainsi que son regard. On n eût pu discerner quelle en était la cause. Sinon quelque confuse, obscure joie éclose De ce quil ressentait ou de ce qu'il voyait.
Alors, prenant soudain sa flûte, il envoyait
Un de ces airs légers, alerte, allègre et tendre,
Qu'il paraissait lui-même être surpris d'entendre-.
Il jouait, il jouait heureux: tayitôt c'était
Sa flûte qui devant sa lèvre s'agitait,
Passait et repassait, volait de droite à gauche ;
Et sa lèvre tantôt, du mouvement qui fauche.
De la flûte immobile enlevait la moisson
Des sonores épis jaillis des sept sillons.
Il retroussait son front, il poussait son oreille
Pour écouter ce chant que son souffle réveille.
Dont lui-même ne sait jamais ce quil sera.
Cet émerveillement qui toujours l'enivra
Comme d'une rencontre et d'une découverte.
Sans quîl en fit honneur à sa main plus experte,
Le ravissait encor autant qu aux premiers joxirs.
Alors quil promenait, avec des doigts plus lourds.
Sur sa lèvre novice un instrument rebelle.
Cette joie ingénue était touchante et belle
Sur ses traits mi-sortis de leur grossier dessin.
Qjielquefois il serrait sa flûte sur son sein.
Ces airs quil délaissait et reprenait sans cesse
Étaient jeunes et gais ; et, si quelque tristesse
Surgissait par moments, elle occupait entier
Vun des retours du chant, sans jamais s employer
A restreindre Vélan des reprises joyeuses.
Mais dans ce glissement de notes anxieuses
Pleurait comme un accent très lointain, très lointain
D'une voix féminine, un soupir incertain,
Lécho diminué de l'écho dune plainte,
Telle quil eût fallu pour quelle fût atteinte
Remonter, remonter bien des ans et des ans.
Elle expirait toujours en accords apaisants.
Quand le dernier d'entre eux avait clos ces alarmes.
Au bout des cils de Pan tremblaient de larges larmes.
Silène regardait toujours graî'e et pensif. Tout à coup, et son pas cessa cVêtre furtif, A travers Vherbe haute et bruyamment froissée Il marcha vers la roche où Pan. tête baissée, rivait Vair cV écouter, d'attendre encor le chant Qjiil ne faisait plus naître ; et son esprit absent Ne perçut point d'abord une marche voisine. Le thyrse au bout ferré heurtant une racine Fit qu'un tressaillement le toucha ; ynais le bruit. Avertissant son corps, n'alla pas jusqu à lui; L éveil pourtant guettait dans l'oreille inquiète : Un frôlement de brins lui fit tourner la tête.