A M. EUGÈNE FROMENTIN
A propos d*an importun qui se disait son ami.
Il me disait qu'il était très riche.
Mais qu'il craignait le choléra ;
— Que de son or il était chiche.
Mais qu'il goûtait fort TOpéra ;
— Qu'il raffolait de la nature^ Ayant connu monsieur Corot ;
— Qu'il n'avait pas encor voiture, Mais que cela viendrait bientôt ;
— Qu'il aimait le marbre et la brique, Les bois noirs et les bois dorés ;
article intitulé i M, Baudelaire, poète de circonstance. La première partie de cet article avait paru, ibid,, le 29 avril i865. (V. note, p. 45.) Le texte ici conservé est celui des Epaves,
— Qa'il possédait dans sa fabrique Trois contre-maîtres décorés ;
— Qu'il avait, sans compter le reste, Vingt mille actions sur le Nord ;
— Qu'il avait trouvé, pour un zeste, Des encadrements d'Oppenord ;
— Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches) Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,
Et qu'au Marché des Patriarches Il avait fait plus d'un bon coup ;
— Qu'il aimait pas beaucoup sa femme. Ni sa mère ; — mais qu'il croyait
A l'immortalité de l'âme.
Et qu'il avait lu Niboyet I
— Qu'il penchait pour l'amour physique, Et qu'à Rome, séjour d'ennui,
Une femme, d'ailleurs phtisique, Etait morte d'amour pour lui.
Pendant trois heures et demie, Ce bavard, venu de Tournai, M'a dégoisé toute sa vie ; J'en ai le cerveau consterné.
S'il fallait décrire ma peine,
Ce serait à n'en plus finir ;
Je me disais, domptant ma haine :
« Au moins, si je pouvais dormir 1 »
Gomme un qui n'est pas à son aise, Et qui n'ose pas s'en aller, Je frottais de mon cul ma chaise, Rêvant de me faire empaler.
LES ÉPAVES 3
Ce monstre se nomme Bastogne ; Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne, Ou j'irai me jeter à Peau,
Si, dans ce Paris, qu'il redoute, Quand chacun sera retourné, Je trouve encore sur ma route, Ce fléau, natif de Tournai 1
Bruxelles, i865.
UN CABARET FOLATRE
sur la route de Bruxelles à Uccle.
Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour épicer les voluptés, (Fût-ce de simples omelettes!)
Vieux Pharaon, ô Monselet î Devant cette enseigne imprévue, J'ai rêvé de vous : A la vue Du Cimetière, Estaminet!
LE JET D EAU Variante du refrain (i)
La gerbe d'eau qui verse Ses mille fleurs,
Que la lune traverse De ses lueurs,
Tombe comme une averse De larges pleurs.
(i) La Petite Revue, 8 juillet i865.
SONNET BURLESQUE (l)
Vacquerie A son Py- Lade épi- Que : « Qu'on rie
( I ) Ce soDDety qui parodie le fameux sonnet d'Auguste Vacquerie à Paul Garnier (les Demi' Tein tes) ^ avait paru dans la Silhouette du i«' juin 1845, intercalé dans la lettre suivante :
f Vous n'êtes pas, monsieur, sans ignorer que le théâtre de FOdéon est en pleine démolition . Un antiquaire de nos amis, qui a la manie de chercher proie jusque dans les endroits les plus secrets et les moins praticables, est parvenu à arracher cette curieuse pièce à la fureur aes maçons acharnés sur le monument-cadavre.
« P. S. — Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien, dans l'intérêt du jeune auteur des Demi'Teinies en particulier et de la littérature académique en général, donner connaissance de ce fragment aux nombreux abonnés de votre spirituelle feuille.
Agréez, etc., etc.
« Antonius PlNGOmN « Attaché aux dépouillements et embaumements. » (Jardin du Roi. — Section des Volatiles.}
Retrouvé par la Petite Revue (24 juin i865), il fut par elle attribué à Charles Baudelaire et les bibliographes baudelairiens ont généralement admis pour exacte cette attribution. Cependant M. Auguste Vitu en a contesté le bien-fondé dans une lettre citée par M. Jacques Crépet, o/). cit. y p. 3o4. Selon lui cette parodie serait de Théodore de Banville.
Ou qu'on crie, Notre épi Brave pi- Aiilerie.
Meuri- Gel il mûri- Ra, momie.
Ce truc-Ià Mène à TA- Gadémie. »
SAPHO (l) Fragments littéraires,
« Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie de Sapho dans sa Bibliothèque choisie,nous livrons à l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre remarquable, où rayonnent Téclat et la vigueur de l'école moderne ,
(i) Charles Baudelaire, par MM. A. de la Fizelière et Georsç-es Decaux (Paris, à la librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868) « Sapho, trasfédie attribuée à Arsène Houssaye pour Rachel. Mystification littéraire, organisëe par Aug. Vitu. Un fait-théâtre de , f Epoque laoce lanouyelle. L'Entr acte la reproduit, et le Corsaire- Satan du 25 novembre i845 donne un fras^ment de cette trai^édie composée en commun par Baudelaire, Banville, P. Dupont et Vilu.»
Pour compléter cette note de MM. de la Fizelière et Decaux, ajoutons que le Corsaire-Satan^ plusieurs mois après en avoir publié un fragment, continuait à entretenir ses lecteurs de cette fameuse tragédie. C'est ainsi qué'nous y lisons, en date du 17 janvier 1846 : « Lundi prochain, M. Arsène Houssaye lira sa tragédie de Sapho au comité de lecture du second théâtre français. M. Bocage est, dit-on, enchanté de cet ouvrage, et se réserve le rôle de Phaon . »
Et encore : « Plusieurs parties de la tragédie de Sapho sont exécutées selon les lois de Tepopée panthéiste. C'est ainsi que le Saut de Leucate est personnifié et prend une certaine part à l'action. On cite avec éloge un dialogue entre le Saut et la célèbre Lesbienne. »
unies (sic) aux grâces coquettes et charmantes de Marivaux et de Crébillon fils.
Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre Phaon et la célèbre Lesbienne.
Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois,
Je perds le sentiment et la force et la voix.
Je souffre tout le jour le mal de votre absence.
Mal qui n'égale pas Tbeur de votre présence ;
Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir,
La cause de ma joie et de mon désespoir,
Mon âme les compense, et sous les lauriers roses
Etouffe Tellébore et les soucis moroses.
Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.
Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore, Respiré les ardeurs de notre tiède aurore.
En chatouillant Torgueil d'un berger tel que moi. Son amour n'est pas sans me donner dePeffroi.
A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement la facture de Lucrèce . Mais, continue Phaon,
Comme de ses chansons chaudement amoureuses Emane un fort parfum de riches tubéreuses, Je redoute — moi dont le cœur est neuf encor, De ne la pouvoir suivre en son sublime essor ; Je baisse pavillon, — pauvre âme adolescente. Au feu de cette amour terrible et menaçante.
Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits éloquents, ses doutes et ses alarmes :
Pour aimer les bergers, faut-il être bergère ?
Pour avoir respiré la perfide atmosphère
De tes tristes cités^ corruptrice Lesbos,
Faut-il donc renoncer aux faveurs d'An téros ?
Et suis-je désormais une conquête indigne
De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?
L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations, qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle l'attention et la faveur publiques.»
A UNE INDIENNE (l)
Amour de l'inconnu , jus de l'antique pomme, Vieille perdition de la femme et de l'homme, Curiosité, toujours tu leur feras Déserter, comme font les oiseaux, ces ingrats, Pour un lointain mirage et des cieux moins prospères, Le toit qu'ont parfumé les cercueils de leurs pères.