‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 17 sur 119 · L’AVEUGLE · texte numérisé non relu

L’AVEUGLE

« Dieu dont l’arc est d’argent, Dieu de Claros, écoule : « O Sminthée- Apollon ' , je périrai sans doute,

« Si tu ne sers de guide à cet Aveugle errant. »

C’est ainsi qu’achevait l’Aveugle en soupirant ,

Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S’asseyait. Trois pasteürs, enfans de cette terre.

Le suivaient, accourus aux abois turbulens Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlans. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète.

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;

Ils l’écoutaient de loin ; et , s’approchant de lui : a Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? a Serait-ce un habitant de l’empire céleste?

I . Smynthe était le nom d’un temple élevé à Apollon dans les villes de Ténédos et de Chrysa : de là le surnom de Sminthée qu’Homère donne à ce Dieu dans plusieurs endroits de son Odyssée. (IVbte de l’Éditeur.)

fi.

IDYLLES

IC Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste a Pend une lyre informe; et les sons de sa voix « Émeuvent l’air et l’onde , et le ciel , et les bois. »

Mais il entend leurs pas, prêle l’oreille, espère.

Se trouble , et tend déjà les mains à la prière. ccNe crains point, disent-ils, malheureux Étranger;

« Si plutôt sous un corps terrestre et passager c< Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce, a Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse !

O Si tu n’es qu’un mortel, Vieillard infortuné,

« Les humains près de qui les flots t’ont amené <c Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures.

<f Les Destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures.

« Ta voix noble et touchante est un bienfait des Dieux;

<c Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

« — Enfans , car votre voix est enfantine et tendre , «Vos discours sontprudens, plusqu’on n’eûtdû l’attendre; « Mais , toujours soupçonneux , l’indigent étranger « Croit qu’on rit de ses maux, et qu’on veut l’outrager.

« Ne me comparez point à la troupe immortelle :

« Ces rides, ces cheveux, cette nuit étemelle,

« Voyez : est-ce le front d’un habitant des Cieux?

« Je ne suis qu’un mortel , un des plus malheureux ! «Si vous en savez un pauvre, errant, misérable,

« C’est à celui-là seul que je suis comparable ;

« Et pourtant je n’ai point, comme fit Thomyris,

IDYLLES

« Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix. ;

« Ni, livré comme Œdipe à la noire Euménide, «Sur moi-même puni l’inceste parricide; a Mais les Dieux tout-puissans gardaient à mon déclin « Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim.

« — Prends; et puisse bientôt changer ta destinée! » Disent-ils; et, tirant ce que pour leur journée Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisans. Ils versent, à l’envi, sur ses genoux pesans Le pain de pur froment, les olives huileuses.

Le fromage et l’amande, et les figues mielleuses.

Et du pain à sou chien, entre ses pieds gissant, Tout hors d’haleine encore, humide et languissant. Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage. L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

« — Iæ Sort, dit le Vieillard, n’est pas toujours de fer. « Je vous salue, enfans veuus de Jupiter;

« Heureux sont les parens qui tels vous firent naître ! « Mais venez: que mes mains cherchent à vous connaître. « Il me semble vous voir : vous êtes beaux tous trois; « Vos visages sont doux , car douce est votre voix.

« Qu’aimable est la vertu que la grâce environne !

« Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone,

« Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots;

«Car jadis, abordant à la sainte Délos, a Je vis près d’Apollon , à son autel de pierre ,

IDYLLES

« Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.

« Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, « Puisque les malheureux sont par vous honorés.

« Le plus âgé de vous aura vu cent années :

« A peine , mes enfans , vos mères étaient nées « Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, « Toi, le plus grand de tous : je me confie à toi.

« Prends soin du vieil Aveugle. — ü Sage magnanime ! « Comment, et d’où viens-tu? car l’onde maritime « Mugit de toute part sur nos bords orageux.

« — Des marchands de Cyiné m’avaient pris avec eux. « J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,

« Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie ,

« Et des Dieux moins jaloux, et de moins tristes jours ; « Car jusques à la mort nous espérons toujours;

« Mais pauvre, et n’ayant rien pour payer mon passage, « Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

« — Harmonieux Vieillard, tu n’as donc point chanté? « Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

M — Enfans ! du rossignol la voix pure et légère « N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire ;

« Et les riches, grossiers, avares, insolens,

« N’ont pas une âme ouverte à la douceur des chants. « Guidé par ce bâton , sur l’arène glissante ,

«Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante.

IDYLLES

a J’allais; et j’écoutais le bêlement lointain « De troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain;

« Puis j’ai pris cette lyre; et les cordes mobiles « Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles.

« Je voulais des grands Dieux implorer la bonté,

« Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité,

« Lorsque d’énormes chiens, à la voix formidable,

« Sont venus m’assaillir; et j’étais misérable,

M Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris, « N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

« — Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire? « Car jadis, aux accens d’une éloquente lyre,

« Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,

« D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

« — Les barbares! J’étais assis près de la poupe.

« Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe,

« Chante: si ton esprit n’est point comme tes yeux,

« Amuse notre ennui : tu rendras grâce aux Dieux.

« Tai fait taire mon cœur qui voulait les confondre; « Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre; « Ils n’ont pas entendu ma voix; et sous ma main a J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.

« Cymé, puisque tes fils dédaignent Miiémosyne,

« Puisqu’ils ont fait outrage à la Muse divine, a Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli; « Que ton nom dans la nuit demeure enseveli !

0 — Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine.

IDYLLES

'( Et chérit les amis de la Muse divine.

« Un siège aux clous d’argent te place à nos festins; a Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,

« Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire, a Te feront de tes maux oublier la mémoire ;

«Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,

«Tu veux nous accorder tes chants, dignes desCieux, ^ « Nous dirons qu’ Apollon, pour charmer les oreilles,

« T’a lui-méme dicté de si douces merveilles.

« — Oui, je le veux: ma rchons. Mais où m’entraînez-vous?

« Enfans du vieil Aveugle, en quel lieu sommes-nous?

« — Sicos est l’île heureuse où nous vivons, mon père.

« — Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière!

« Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:

« Amis, je la connais ; vos pères m’ont connu.

« Ils croissaient comme vous; mes yeux s’ouvraient encore «Au soleil, au printems, aux roses de l’aurore;

« Tétais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,

«A la course, aux combats, j’ai paru des premiers.

<• J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,

« Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles ;

« Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs,

« Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.

« La voix me reste. Ainsi la cigale innocente ,

« Sur un arbuste assise , et se console et chante.

« Commençons par les Dieux : Souverain Jupiter !

« Soleil , qui vois, entends, connais tout! et toi. Mer, a Fleuves,Tcrre, et noirsDieux des vengeances trop lentes* « Salut! Venez à moi de l’Olympe habitantes,

U Muses! vous savez tout, vous Déesses; et nous,

« Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous

Il poui-suit ; et déjà les antiques dmbrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;

Et pâtres, oubliant leur troupeau délaissé.

Et voyageurs, quittant leur chemin commencé.

Couraient. Il les entend , près de son jeune guide. L’un sur l’autre pressés, tendre une oreille avide;

Et Nymphes et Sylvains sortaient pour l’admirer.

Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer;

Car, en de longs détours de chansons vagabondes,

11 enchaînait de tout les semences fécondes:

IjCs principes du feu, les eaux, la terre et l’air;

Les fleuves descendus du sein de Jupiter;

Les oracles , les arts , les cités fraternelles ,

Et depuis le chaos les amours immortelles;

D’abord le Roi divin, et l’Olympe et les Cieux;

Et le Monde ébranlé d’un signe de ses yeux ;

Et les Dieux partagés en une immense guerre;

Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre;

Et les rois assemblés; et, sous les pieds guerriers,

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