ÉLÉGIE IX
A M. DE FANGE L’AÎNÉ
Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur?
Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur? Abel, que me veux-tu? Je suis heureux, tranquille. Tu veux m’ôter mon bien, mon amour, ma Camille, Mes rêves nonchalans, l’oisiveté, la paix,
A l’ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et frais? Ai-je jamais connu ces noms brillans de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire? Pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus.
Je ne sais quels projets que je ne connais plus?
Que d’Achille outragé l’inexorable absence Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense ’ ; Qu’à Colomb pour le nord révélant son amour L’aimant nous ait conduits où va finir le jour : Jadis, il m’en souvient, quand les bois du Permesse
I . On sait que, pendant la retraite d'Achille, à qui Agamcmnon avait fait enlever Briséis , Hector porta souvent le feu jusques dans les vaisseaux ennemis. Voyez lUtule , liv. 111. ( iVo/c de l’Édit.')
ÉLÉGIES. i5g
Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers, Respirant la mêlée et les cruels lauriers.
Je me couvrais de fer, et d’une main sanglante J’animais aux combats ma lyre turbulente.
Des arrêts du Destin prophète audacieux , J’abandonnais la terre , et volais chez les Dieux :
Au flambeau de l’Amour j’ai vu fondre mes ailes. Ijes forêts d’Idalie ont des routes si belles!
Là, Vénus, me dictant de faciles chansons,
M’a nommé son poète entre ses nourrissons.
Si, quelquefois encore à tes conseils docile.
Ou jouet d’un esprit vagabond et mobile.
Je veux, de nos héros admirant les exploits,
A des sons généreux solliciter ma voix.
Aux sons voluptueux ma voix accoutumée Fuit, se refuse, et lutte, incertaine, alarmée;
Et ma main dans mes vers, de travail tourmentés, Poursuit avec effort de pénibles beautés.
Mais, si, bientôt lassé de ces poursuites folles.
Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles;
Si je chante Camille , alors écoute , voi ;
Les vers pour la chanter naissent autour de moi ; Tout pour elle a des vers! Ils renaissent en foule; Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s’écoule; Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs;
Je les trouve cachés dans les replis des fleurs.
Son sein a le duvet de ce fruit que je louelie;
i6o ÉLÉGIES.
Cette rose au matin sourit comme sa bouche ;
Le miel qu’ici l’abeille eut soin de déposer Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers ! Ils me viennent sans peine Doux comme son parler, doux comme son baleine. Quoi qu’elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux, Demande un gros volume à mes vers amoureux.
D’un souris caressant si son regard m’attire.
Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire.
Si la gaze la couvre, ou le lin pur et fin.
Mollement, sans apprêt; et la gaze ou le lin D’une molle chanson attend une couronne.
D’un luxe étudié si l’éclat l’environne.
Dans mes vers éclatans sa superbe beauté Vient ravir à Junon toute sa majesté :
Tantôt, c’est sa blancheur, sa chevelure noire.
De ses bras, de ses mains le transparent ivoire. Mais, si jamais, sans voile, et les cheveux épars, Elle a rassasié ma flamme et mes regards.
Elle me fait chanter , amoureuse Ménade ,
Des combats de Paphos une longue Iliade;
Et, si de mes projets le vol s’est abaissé,
A la lyre d’Homère ils n’ont point renoncé.
Non : en la dépouillant de ses cordes guerrières,
Ma main n’a su garder que les cordes moins fières Qui chantèrent Hélène et les joyeux larcins ',