‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 6 sur 119 · XVI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES · texte numérisé non relu

XVI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

fait de ses esquisses. Le sens quelquefois douteux d’une pensée, les tours trop elliptiques, les mots que pourra noter la critique, il les avait remarqués lui-même. Il se blâmait souvent; et j’ai retrouvé des passages qu’il avait soulignés ou censurés de sa main. Ceux de nos juges pour qui la ' correction est le premier des mérites, et qui sont moins touchés des beautés d’un ouvrage qu’offensés de ses défauts, pourront trouver à exercer leur blâme dans ce recueil; mais ces esprits, armés contre leur plaisir, se souviendront peut-être que l’auteur ne parcourut de la carrière humaine que le tems des troubles et des passions. Exigerontils les saveurs de l’automne d’un fruit naissant tombé sous les coups d’un orage? Si vous lui voulez une correction irréprochable, allez redemander l’infortuné au tombeau qui se ferma sim lui à trente et un ans.

L’ensemble de sa poésie donne l’enchantement. Elle a ce qui est le caractère des œuvres du génie: le pouvoir de vous ravir à vos propres idées, et de vous transporter dans le monde de ses créations. J’ai vu partager cette ivresse enthousiaste aux esprits les plus difficiles et les plus accoutumés, par la réflexion , à calculer l’effet de la pensée. La plupart de ses Idylles sont des modèles dont Théocrite avouerait l’ordonnance ; et ses Elégies semblent des inspirations où Tibulle a jeté sa flamme, où La Fontaine a mêlé sa grâce.

Mais j’oublie , en parlant des choses qui feront

D’ANDRÉ CHÉNIER

vivre son nom, que quelques jours lui restent encore dans la captivité, et qu’il convient d’achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine étaient aussi détenus à Saint -Lazare ; et Suvée, prisonnier comme eux, s’occupait de faire le portrait d’André. Cette peinture, possédée aujourd’hui par M. de Cayeux, est la seule image qui reste de lui. C’est à Saint-Lazare qu’il composa pour mademoiselle de Coigny cette Ode, la Jeune Captive^, que peut-être on n’a jamais lue sans attendrissement. La veille du jour où il fut jugé, son père le rassurait encore, en lui parlant de ses talens et de ses vertus: «Hélas! dit-il, M. de Males- « herbes aussi avait des vertus! »

Il parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple, convaincu d’avoir écrit contre la liberté et défendu la tyrannie, il fut encore chargé de l’étrange délit d’avoir conspiré pour s’évader. Ce jugement fut rendu pour être exécuté le 7 thermidor (a 5 juillet 1794)» c’est-à-dire l’avant-veille de ce jour qui eût brisé ses fers, et qui délivra toute la France.

MM. de Trudaine demandèrent la faveur de périr avec lui; mais on les avait réservés à l’exécution du lendemain (du lendemain, 8 thermidor!). Les bourreaux s’applaudissaient alors quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis à la place où ils allaient répandre le sien.

I. Voyez page aSa, présent volume. ^ .Xote de VÉditenr.) Œuvres posthaaies. ^

XVIII SUR LA VIE ET l.ES OUVRAGES.

Chénier monta à huit heures du matin sur la charrette des criminels. Dans ces instans où l’amitié n’est jamais plus vivement réclamée, où l’on sent le besoin d’épancher ce cœur qui va cesser de battre, le malheureux jeune homme ne pouvait ni rien recueillir ni rien exprimer des affections qu’il laissait après lui. Peut-être il regardait avec un désespoir stérile ses pâles compagnons de mort: pas un qu’il connût! A peine savait-il, dans les trente-huit victimes qui l’accompagnaient, les noms de MM. de Monlalembert , Créqui de Montmorency, celui du baron de Trenck, et de ce généreux Loiserolles , qui s’empressait de mourir pour laisser vivre un fils à sa place; mais aucun d’eux n’était dans le secret de .son âme. Cet esprit qui entendît sa pensée, ce cœur parent du sien, comme a dit le poète', Chénier l’appelait peut-être, et frémissait de son vœu... quand tout-àcoup s’ouvrent les portes d’un cachot fermé depuis six mois; et l’on place à ses côtés, sur le premier banc du char fatal, son ami, son émule, le peintre des Mois, l’infortuné Roucher.

Que de regrets ils exprimèrent l’un sur l’autre! « Vous, disait Chénier, le plus irréprochable de « nos citoyens! un père, un époux adoré! c’est « vous qu’on sacrifie! — Vous! répliquait Roucher,

1. Thomas Cray, dans son élégie intitulée: Le Cimetière de campagne. Marie-Joseph Chénier a traduit en vers cette élégie anglaise. Voyez le trois, vol. de ses OEuvres anciennes.

(Note de l’Éditeur.)

D’ANDRÉ CHÉNIER

« vous, vertueux jeune homme! on vous mène à «la mort, brillant de génie et d’espérance! —

« Je n’ai rien fait pour la postérité, répondit Ché- « nier; » puis, en se frappant le front, on l’entendit ajouter : Pourtant, j'avais quelque chose là!

C’était la Muse, dit l’auteur de Réné et d’Atala, qui lui révélait son talent au moment de la mort.

H est remarquable que la France perdit sur la fin du dernier siècle trois beaux talens à leur aurore :

Malfilâtre, Gilbert et André Chénier. Les deux premiers ont péri de misère , le troisième sur un échafaud.

Cependant le char s’avançait; et, à travers les flots de ce peuple, que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux d’un ami, qui accompagna toute leur marche funèbre , comme pour leur rendre un dernier devoir, et qui raconta souvent au malheureux père , qui ne survécut que !

dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de leur fin.

Ils parlèrent de poésie à leurs derniers moment Pour eux, après l’amitié, c’était la plus belle chose de la terre. Racine fut l’objet de leur entretien et de jeur dernière admiration. Ils voulurent . réciter de ses vers, pour étouffer peut-être les clameurs de cette foule qui insultait à leur courage et à leur innocence. Quel fut le morceau qu’ils j

choisirent? Quand je fis cette question à un homme i

dont l’âge et les malheurs commencent à glacer ,

la mémoire, il hésita à me répondre. Il me pro-

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