SUR LA VIE D’ANDRÉ CHÉNIER
mit de rechercher ce souvenir, de s’informer prés de quelques personnes à qui , autrefois , il avait pu le raconter. Je demeurai dans une pénible attente, jusqu’à ce qu’on me dit, après quelques jours, et avec l’accent d’une sorte d’indifférence, qui était bien loin de moi: C’était la première scène ^ Andromaque.
Ainsi, tour à tour, ils récitèrent le dialogue qui expose cette noble tragédie. Chénier, que cette idée avait frappé le premier, commença; et peutêtre un dernier sourire effleura ses lèvres, lorsqu’il prononça ces beaux vers :
Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle ,
Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
Et déjà son courroux semble s'ctre adouri ,
Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Ces sentiraens étaient dans son cœur : l’époque où il succomba les explique. Pouvait-il regretter l’avenir? Il avait désespéré, en France, de la cause de la Vertu et de la Liberté.
Ainsi périt ce jeune cygne , étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n’avoir élevé de culte qu’à la Vérité, à la Patrie et aux Muses, on dit qu’en marchant au supplice il s’applaudissait de son sort : je le crois. Il est si beau de mourir jeune ! Il est si beau d’offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d’illusions !
H. ur Latouche.
POESIES
UEavrei pustimmei.
L’INVENTION
O FILS du Mincius', je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple roi ;
Et vous, à qui jadis, pour créer l’harmonie, L’Attique, et l’onde Égée, et la belle Ionie, Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté.
Des mœurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore , aux douceurs souveraines ’ , Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines! Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers ,
Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers;
I. Virgile. La ville de Mantoue, patrie célèbre du prince des poètes, est située sur un lac formé par la rivière de Mincio, qui sort des Alpes, et se jette dans le Pô, près de Borgo-Forte. Cette rivière a donné son nom au département qu’elle arrose. ( Note de l’Éditeur).
•X, Graiis ingeniam. Gratis drdit ore rotundo Musa loqui.
HoftAT. a Art. pocl.
îe
L’INVENTION
Et du temple des arts, que la gloire environne.
Vos mains ont élevé la première colonne.
A nous tous aujourd’hui, vos faibles nourrissons. Votre exemple a dicté d’importantes leçons.
11 nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,
Y doivent élever des colonnes nouvelles.
L’esclave imitateur naît et s’évanouit;
La nuit vient, le corps reste; et son ombre s’enfuit.
Ce n’est qu’aux inventeurs (jue la vie est promise: Nous voyons les enfans de la fière Tamise,
De toute servitude ennemis indomptés.
Mieux qu’eux, par votre exemple, à vous vaincre excités. Osons: de votre gloire éclatante et durable Essayons d’épuiser la source inépuisable.
Mais inventer n’est pas , en un brusque abandon , Blesser la vérité, le bon sens, la rai.son;
Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme. Des membres ennemis en un colosse énorme;
Ce n’est pas, élevant des poissons dans les airs,
A l’aile des vautours ouvrir le sein des mers;
Ce n’est pas, sur le front d’une nymphe brillante. Hérisser d’un lion la crinière sanglante :
Délires insensés! fantômes monstrueux!
Et d’un cerveau malsain rêves tumultueux!
Ces transports déréglés, vagabonde manie.
Sont l’accès de la fièvre et non pas du génie.
D’Ormuzd et d’Ahriniand ' ce sont les noirs combats. Où, partout confondus, la vie et le trépas,
Les ténèbres, le jour, la forme et la matière. Luttent sans être unis ; mais l’esprit de lumière Fait naître en ce chaos la concorde et le jour ; D’élémens divisés il reconnaît l’amour.
Les rappelle; et partout, en d’heureux intervalles. Sépare et met en paix les semences rivales.
Ainsi donc, dans les arts, l’inventeur est celui Qui peint ce que chacun put sentir comme lui ;
Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites. Etale et fait briller leurs richesses secrètes;
Qui, par des nœuds certains, imprévus et nouveaux. Unissant des objets qui paraissaient rivaux,
Montre et fait adopter à la Nature mère Ce qu’elle n’a point fait, mais ce quelle a pu faire. C’est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars;
I . Deux génies lrès-puissans(ie la mythologie indienne. Ormuzd, comme ayant été créé d’une manière plus pure que les autres génies, a le privilège de siéger près du trône de l’Élre suprême, qui en a fait .son premier ministre. On respecte et on adore Ormuzd parce qu’il est le génie du bien , et qu’il est chargé par le Toutpuissant d’inspirer les bonnes actions aux mortels. Il est, dit-on, le père de plusieurs espèces de génies de feu. Arhimand, génie du mal et chef des mauvais génies, est le rival et l’ennemi juré d’Orniuzd. I.Æ devoir des vrais fidèles est de le combattre autant qu’il est en leur pouvoir. ( Note (le l’ Étlitcur. I
L’INVENTION
I^es fait renaître ensemble, et, par un art suprême. Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
La Nature dicta vingt genres opposés
D’un fil léger entre eux, che« les Grecs, divisés.
Nul genre, s’échappant de ses bornes prescrites. N’aurait osé d’un autre envahir les limites;
Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon.
N’aurait point de Marot associé le ton.
De ces fleuves nombreux dont l’antique Permesse Arrosa si long-tems les cités de la Grèce,
De nos jours ipême, hélas! nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille vastes rameaux.
Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux-arts les longues funérailles. De Sophocle et d’Eschyle, ardens admirateurs.
De leur auguste exemple élèves inventeurs ,
Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théâtres d’Athène. Comme eux, instruit par eux. Voltaire offre à nos pleurs Des grands infortunés les illustres douleurs; D’autres esprits divins, fouillant d’autres ruines. Sous l’amas des débris, des ronces, des épines, ‘ Ont su , pleins des écrits des Grecs et des Romains , Retrouver, parcourir leurs antiques chemins.
Mais ô la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui , cherchant la plus noble victoire , D’un si grand labyrinthe affrontant les hasards ,
Saura guider sa muse aux immenses regards,
De mille longs détours à la fois occupcie ,
Dans les sentiers confus d’une vaste épopée;
Lui dire d’être libre, et qu’elle n’aille pas De Virgile et d’Homère épier tous les pas.
Par leur secours à peine à leurs pieds élevée;
Mais, qu’auprès de leurs chars, dans un char enlevée. Sur leurs sentiers, marqués de vestiges si beaux.
Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux!
Quoi ! faut-il , ne s’armant que de timides voiles , N’avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles. Les côtoyer sans cesse, et n’oser un instant.
Seul, et, loin de tout bord, intrépide et flottant. Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée,
Et du premier sillon fendre une onde ignorée!
Les coutumes d’alors, les sciences, les mœurs. Respirent dans les vers des antiques auteurs :
Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous : mœurs, sciences, coutumes. Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent. Sans penser, écrivant d'après d’autres qui pensent. Retraçant un tableau que nos yeux n’ont point vu. Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?
De la Grèce héroïque, et naissante et sauvage.
Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thalès,
L’INVENTION
Ont de loin à Virgile indiqué les secrets D’une Nature encore à leurs yeux trop voilée. Toricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes , plus heureux, dans leurs puissans efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
Tous les arts sont unis; les sciences humaines N’ont pu de leur empire étendre les domaines.
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
Quel long travail pour eux a conquis l’univers !
Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, Ses germes , ses coteaux , dépouilles de Thétis ;
Les nuages épais, sur elle appesantis.
De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;
Et l’hiver ennemi, pour envahir la terre,
Roi des antres du Nord ; et , de glaces armés ,
Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;
Et l’œil perçant du verre en la vaste étendue Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue; Aux changemens prédits , immuables , fixés ,
Que d’une plume d’or Bailly nous a tracés ‘ ,
Aux lois de Cassini, les comètes fidèles;
I . Dans son Histoire de l’astronomie et dans son Mémoire sur la lumière des satellites de Jupiter, avec des tables de leurs mouvemens. Cet ouvrage profondément sensé et écrit d’une manière fort élégante, a placé Bailly au rang de nos premiers astronomes et de nos plus habiles écrivains. ( Note de l’Éditeur. )
L’aimant de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; Une Cybèle neuve % et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers. Quel amas de tableaux, de sublimes images,
"Îfaît de ces grands objets réservés à nos âges!
Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,
Si chers à la fortune et plus chers au génie. Germent des mines d’or, de gloire et d’harmonie. Pensez-vous, si Virgile, ou l’Aveugle divin®. Renaissaient aujourd’hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses.
De notre Pinde auguste éclatantes largesses?
Nous en verrions briller leurs sublimes écrits ;
Et ces mêmes objets que vos doctes mépris Accueillent aujourd’hui d’un front dur et sévère Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire. Alors, dans l’avenir, votre inflexible humeur Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur D’oser sortir jamais de ce cercle d’images Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers séduisans.
Sous des dehors plus vrais peindre l’esprit aux sens ! Mais'^quelle voix jamais, d’une plus pure flamme, Et chatouilla l’oreille, et pénétra dans l’âme!