‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 3 sur 312 · DES ÉCRITS DE MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

DES ÉCRITS DE MADAME DE STAËL

Première période.

Quoique les ouvrages de madame de Staël aient généralement été dictés par le même esprit, on y reconnaît un

DE MADAME DE STAËL

caractère un peu différent, suivant l'époque à laquelle elle les a composés. Je les diviserai donc en trois classes correspondantes à trois périodes de sa vie : la première, très-courte, qui a précédé la révolution; la seconde, qui s'étend du commencement de la révolution à la mort de M. Necker; et la troisième, qui est postérieure à cet événement.

La réputation naissante de madame de Staël fit accueillir ses moindres productions. On lisait avec avidité des synonymes, des portraits écrits par elle, et d'autres essais de ce genre, qui, au moment où elle entra dans le monde, étaient l'objet de certains défis de société ; et déjà dans ces légères compositions , on remarque la finesse de pensées, les traits vifs de sentiment qui ont toujours été le cachet de sa manière. Mais avant cette époque et celle de son mariage, elle avait déjà écrit une comédie en vers, qui fut bientôt suivie de deux tragédies.

Il est inutile de dire que ces pièces ne sont que des ébauches très-imparfaites. Elles n'étaient point destinées à l'impression, mais madame de Staël en a fait quelquefois la lecture dans des réunions nombreuses où elles ont eu un succès inouï; succès qui prouve l'instmct du talent chez les juges, car c'est surtout comme d'heureux, présages qu'on a dû les considérer.

L'idée principale de la comédie intitulée Sophie ou les Sentiments secrets, ne parut pas irrépréhensible à madame Necker. Sophie est une jeune orpheline qui a conçu pour son tuteur, le mari de son amie, une passion dont elle ne se doute pas; mais l'excuse de l'héroine, l'ignorance du sentiment qu'elle exprime , put sembler à des yeux sévères ne pas s'étendre jusqu'à l'auteur. Toutefois le sujet est traité avec délicatesse, ou, pour mieux dire, avec innocence. On voit que mademoiselle Necker n'a songé qu'à peindre un attachement sans espoir. D'ailleurs le caractère moralement très-beau de la femme mariée , rivale de Sophie, balance l'effet de ce dernier rôle.

11 est étonnant qu'un si jeune auteur, dont la tète était déjà pleine de tant d'idées, n'ait pas eu davantage la prétention de varier ses moyens d'effet. Mademoiselle Necker s'est entièrement renfermée dans la région du sentùnent, et son esprit fécond , borné à une seule couleur , y a multiplié les nuances. Les Sentiments secrets sont une pièce toute d'amour et d'amour malheureux; il y règne une douce et mélancolique sensibilité. Mais dans cette espèce d'élégie quatre situations, quatre caractères différents se dessinent pourtant d'une manière nette et distincte. Le style , comme l'a dit plus tard madame de Staël en la publiant, n'est pas correct , mais il est coulant et harmonieux. Elle avait une telle facilité, qu'il semble qu'elle ait en toutes choses commencé par l'habitude.

Une tragédie étant une œuvre bien autrement difficile qu'une comédie, Jane Grey est, à tous égards, inférieure à Sophie. Cependant l'inspbation y est plus élevée, et les indices du talent y sont plus fortement marqués. Le rôle de Jane Grey a un coloris doux et pathétique; celui de Northumberland est conçu avec une vigueur qui paraît bien étonnante quand on considère l'âge de l'auteur. On a surtout remarqué quelques vers très-énergiques de ce dernier rôle.

Jane Grey est peut-être la seule des productions de madame de Staël où il se trouve une peinture animée du bonheur. La situation de l'héroïne, au commencement, offre, il est vrai, ce qui devait être l'idéal de la félicité aux yeux de l'auteur même, un mariage avec un héros adoré, les jouissances d'un esprit supérieur, et dans l'avenir des chances brillantes ou funestes, mais toujours

glorieuses. Aussi , comme madame de Staël avait toujours besoin de recomiaissance et par conséquent de religion dans le bonheur, elle a donné au caractère de Jane Grey une teinte religieuse très-prononcée.

Peut-être a-t-on trop désespéré de la peinture du bonheur pour l'effet littéraire : on éprouve je ne sais quel attendrissement pour les êtres qui savent être heureux; et dans la tragédie surtout, où l'orage s'annonce, il résulte une vérité, une force singulière, du calme et de la douleur des premières impressions. Nous céderons au plaisir de citer quelques vers qui peignent cette plénitude de contentement dont l'expression est si rare dans les fictions comme dans la vie réelle, chez les écrivains de génie; c'est Jane Grey qui parle :

« Au lever du soleil, alors qu'en m'éveillant " Je retrouve mon iime et recommence à vivre, « A sentir mon bonheur quelque temps je me livre, « J'éprouve le plaisir de m'apprendre mon sort; « J'y pense lentement ; ma voix nomme Guilfort, etc.

Il paraît que l'histoire de Jane Grey avait singulièrement frappé madame de Staël , car elle s'est encore occupée de cette femme infortunée dans les Réflexions sur LE Suicide qu'elle a composées en 1811. Elle voulait prouver que l'attente d'une mort affreuse n'est pas, aux yeux du vrai chrétien, une raison suffisante pour attenter à ses jours. Dans ce but, elle suppose une lettre écrite par Jane Grey, en réponse à la proposition qui lui a été faite de prévenir son supplice en s'empoisonnant. Cette lettre, où respire le pur esprit du christianisme, est de la beauté la plus touchante et la plus élevée.

Il est à remarquer que ces premiers ouvpages, écrits à un âge si tendre, ont une vérité plus parfaite et plus intime dans l'expression du sentiment que ceux de la période suivante, qui prouvent néanmoins une plus haute portée. Cependant j'ignore si les traits de géme qu'on a relevés dans ces pièces, en feront pardonner les défauts, hors du cercle de l'amitié. Jane Grey surtout ne peut soutenir l'examen : ce sont des monuments curieux de l'histoire d'un grand talent; mais leur vrai mérite est dans ce qu'ils amioncent.

Madame de Staël fit, à peu près dans le même temps, une seconde tragédie intitulée Montmorency. Cette pièce, qui n'a jamais été imprimée, contient de belles scènes, et le rôle du cardinal de Richelieu y est tracé avec esprit. Toutefois le caractère du héros, poussé à la rébellion par une femme ambitieuse, ne pouvait pas être bien théâtral. Il est donc à présumer qu'un sentiment particulier a influé sur le choix de ce sujet, et qu'à l'époque où commençaient à se former les nœuds d'une amitié qui a embelli ou consolé la vie de madame de Staël, elle se plaisait à répéter le beau nom de son ami '.

Le goût de madame de Staël s'était d'abord déclaré en faveur de la poésie; mais, depuis ces essais dramatiques, elle n'a guère composé qu'une seule pièce de vers un peu considéiable. Le mécanisme de la versification a été tellement perfectionné en France, qu'il lui fallait ou se résigner à un genre d'infériorité, ou s'assujettir à un travail qui eût amorti sa verve. Peut-être que l'essor irrégulier de son talent ne pomail s'accommoder d'une marche mesurée. Elle y aurait pcidu de l'originalité, et elle s'est montrée plus grand poète en prose qu'elle ne l'eût vraisemblablement été en vers.

En suivant l'ordre des temps, je dois parler ici de troi.<i Nouvelles que madame de Staël a composées avant l'âge

• Jl. le vicomte Mathieu de Montmorency.

NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

de vingt ans, mais qu'elle n'a publiées qu'en 1795. Elle n'attachait aucune importance à ces légères productions. Ainsi, elle dit elle-même dans l'avertissement : « Que les « situations y sont indiquées plutôt que développées, et n que c'est dans la peinture de quelques sentiments du « cœur qu'est leur seul mérite. » 11 s'y trouve en effet des traits ravissants de sensibilité ; mais les situations qui avaient séduit le jeune auteur sont trop fortes pour le cadre, et l'on voit que madame de Staël les avait imaginées dans le temps où elle cherchait des sujets frappants pour la scène. Il y a toujours une veme tragique dans sou talent. Produire de grands effets , exciter de fortes émotions, ce besoin du génie et de la jeunesse a longtemps dominé chez elle; aussi a-t-elle prodigué la mort dans ces Nouvelles avec une sorte de témérité. Celui-là seul que la mort a frappé dans ses plus chères affections, devrait avoir le droit de traiter ce sujet terrible : seul il peut parler dignement des peines qu'il connaît ; seul il peut évoquer l'image du roi des épouvantements, sans une sorte de légèreté profane.

Au reste, la publication de ces Nouvelles n'a fait que fournir un prétexte à celle du morceau extrêmement distingué qui leur sert d'introduction. C'est un traité sur les fictions , plein de vues neuves et de pensées agréables. Les différents genres de fictions , leur convenance relative aux divers degrés de la civilisation , y sont appréciés avec une rare sagacité, et l'imagmation y est analysée par un esprit accoutumé à vivre avec elle.

Lettres sur Rousseau.

Mais son ouvrage le plus achevé de cette période, ce sont les Lettres sur les écrits et le caractère de J. J. Rousseau. Là, se trouve toute la vivacité de la jeunesse et son plus grand charme, ce qu'elle est et ce qu'elle promet. Là, on entrevoit un penseur, un moraliste, une femme capable de peindre les passions; mais tout cela confusément et dans le nuage. Là, est déposé le germe de toutes les opinions que madame de Staël a développées depuis. Elle parcourt un champ immense d'idées; elle effleure, en passant, une foule de sujets; et, quoique sa marche soit dirigée par celle de Rousseau, elle accompagne cet auteur d'un pas si léger et si rapide, elle le croise et le devance tant de fois, qu'on voit qu'il l'a excitée bien plus qu'il ne l'a soutenue. C'est toujours d'abondance qu'elle parie; elle cède au besoin de répandre son âme; et l'on juge que, si elle eût choisi un tout autre objet, elle s'en serait peut-être occupée avec moins d'amour, mais qu'elle aurait écrit avec autant de facilité et d'éloquence. Quel que soit l'enthousiasme que lui inspire Rousseau, elle maintient l'mdépendance de son esprit; elle sème avec profusion ses propres pensées, en les exprimant avec cette grâce, ce léger embarras d'une jeune femme qui souffre un peu d'avoir à déployer tant de force. C'est dans des morceaux d'une vive sensibilité, c'est surtout dans des élans d'admiration et d'amour pour son père qu'elle a épanché tout son cœur. Enfin, malgré quelques mouvements et quelques jugements un peu jeunes, elle est déjà étonnamment elle-même dans cet écrit. C'est déjà cette personne sur qui tout produit de l'effet, qui examme tout de ses propres yeux, qui, ayant une manière à elle d'envisager les objets , se donne la peme de TOUS expliquer cette manière, et qui étend toujours vos idées, par cela seul qu'elle change votre pomt de vue. C'est cette personne enfin qui ne trace pas une ligne sans avou pensé ou senti ce qu'elle écrit, et qui exprime tou-

jours si ce n'est exactement la vérité des choses , du moins celle de son impression. Peut-être cette production resserable-t-elle, pour la manière, à ses meilleurs ou vi âges plus qu'à ceux d'une époque intermédiaire. Dans cette première période, où, de même que dans la dernière, madame de Staël vivait au milieu d'une société extraordinairement brillante et y avait de grands succès, l'esprit de conversation a communiqué de la clarté, de la brièveté, du trait et de l'éclat à son style.

Peut-être y a-t-il même des rapports particuliers entre les Lettres sur Rousseau et l'ouvrage posthume de madame de Staël. Rien assurément ne peut différer davantage pour le sujet et la forme que ces deux écrits , et cependant ils se rapprochent par la limpidité de la diction , et parce qu'à travers la chaleur ou la vivacité de sentiments bien dissemblables, il y règne une égale sérénité d'esprit : le cahue du matin et celui du sou de la vie s'y font sentir. Elle n'avait pas été encore atteinte par l'orage quand elle a composé ces lettres; aussi, dans une foule de remarques charmantes , on ne trouve ni la profondeur de ses impressions, ni celle de sa connaissance du cœur. C'est presque toujours la souffrance qui nous force à creuser dans notre âme ; il faut que l'abîme s'ouvre pour qu'il y pénètre un rayon du jour. L'analyse des effets de la douleur, l'emploi de couleurs très-sombres , en contraste avec les traits lumineux de ses pensées , ont été un des grands moyens de madame de Staël. Elle s'est moiitrce unique dans ce genre; et pourtant, en reUsant les Lettres SUR Rousseau , où elle a cherché à se modérer , l'on retrouve avec bien du plaisir son esprit, et même sa sensibiUté, revêtus de teintes plus douces.

Ceux qui ont voué un culte au talent veulent qu'il produise sur eux ses plus grands effets : ils veulent éprouver sa puissance, fùt-elle malfaisante et cruelle; et comnia eux seuls exigent de lui des preuves de force, eux seuls ont aussi le droit de lui distribuer la gloue. Mais la plupait des lecteurs ne cherchent qu'une douce distraction. 11 est mille destinées douteuses qu'une représentation embellie de la vie berce d'agréables illusions, et peut-être faut-il être ou très-heureux ou très-malheureux pour aimer à répandre des larmes. C'est parce que les Lettres sur Rousseau ranùnent et exercent doucement le cœur et la pensée, sans trop exiger de l'un et de l'autre, que le charme eu a été si imiversellement senti.

Toutefois , n'en déplaise à ceux qui aiment à renfermer le dénigrement général d'un écrivain dans l'éloge de son premier essai, cet ouvrage étonnant pour l'âge de l'auteur, brillant et distmgué pour tous les âges, ne manifeste encore ni la grande imagination ni la supériorité transcendante dont madame de Staël a fait preuve depuis.

ÉCRITS de madame DE STAËL.

Deuxième période.

Peu de temps après la publication des Lettres sur Rousseau , commença la révolution française : madame de Staël avait déjà rendu dans cet ouvrage un hommage éclatant à la liberté, et l'amour de la liberté l'avait enilanimée dès son jeune âge. Placée piès du centre de l'aclion, s'élevant par son esprit à la hauteur de tous les principes, et atteinte dans ses sentiments par tous les résultats, ni son caractère ni sa destinée ne lui permettaient de demeurer étrangère au mouvement général. Quand toutes les têtes étaient exaltées, ce n'est pas la sienne qui pouvait rester froide. Elle admirait la constitHtion anglaise autant qu'elle chérissait la France. L'idée de voiries Frau-

DE MADAME DE STAËL

çais aussi libres que les Anglais, de les voir placés au même niveau pour tout ce qui assure les droits et relève la dignité de l'espèce humaine, devait répondre à ses vœux les plus ardents; et quand on songe qu'a cette perspective s'ajoutait l'espoir que son père contribuait à un tel bien et en recueillerait la reconnaissance , on ne peut s'étonner de son enthousiasme. Tout ce qu'il y avait de vif dans son cœur et dans ses pensées, la portait sur la même route, et elle allait plus lom que son père dans cette route, comme pour s'exposer à recevoir le premier choc.

Toutefois la modération que commandaient à M. Necker et son caractère et ses hautes lumières, fut bientôt imposée à madame de Staël, par son respect pour le malheur. D'après l'ardeur de ses espérances, on peut juger de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit son attente trompée. Avec un sentiment de pitié tellement vif, même envers les indifférents, qu'il était une douleur personnelle; avec une aversion pour la tyrannie qui soulevait toutes les puissances de son àme, le règne de la terreur fut pour madame de Staël particulièrement épouvantable. Parmi ceux qui n'ont pas eu à déplorer la perte des premiers objets de leur attachement , nul n'a pu souffrir plus qu'elle. A la plus profonde compassion pour les maux de tous, à d'horribles craintes pour ses amis, se joignait l'idée que le nom de la liberté serait à jamais calomnié, et que celui de son père subirait un pareil sort. Ses deux idoles sur la terre, la liberté et la gloù-e de M. Necker, semblaient renversées du même coup.

« 11 me semble, dit-elle (Influence des Passions, p. lis), R que les partisans de la hberté sont ceux qui détestent le « plus profondément les forfaits qui se sont commis en son a nom. Leurs adversaires peuvent sans doute éprouver la « juste horreur du crime; mais comme ces crimes mêmes n servent d'argument à leur système, ils ne leur font pas « ressentir, conune aux amis de la liberté, tous les genres ■ de douleur à la fois. »

Aussi , pendant le règne sanglant de Robespierre , madame de Staël fut hors d'état d'entreprendre aucun travail suivi ; toutes ses facultés étaient absorbées par le désir de dérober des victimes à la mort : désir sans cesse renaissant, car lorsqu'elle avait donné asile à un infortuné, elle croyait n'avoir rien fait pour lui tant qu'elle n'avait pas sauvé ses proches. Son dévouement dans ce genre est si cormu , qu'il est inutile de le retracer, et l'amitié éprouverait une sorte d'embarras à le faire.

Défense de la Reine. — Épitre au Malheur. — Deux Opuscules politiques.

La première fois qu'elle retrouva son talent , ce fut pour l'employer à la défense de la reine. On sait, dans ces temps désastreux , ce qu'il fallait de ménagements et d'adresse pour ne pas irriter des monstres sanguinaires. On a même souvent employé alors , dans un bon but , un langage bas et féroce; mais c'est là ce qui était impossible à madame de Staël. La tyrannie populaire ne lui était pas plus aisée à llatter qu'une autre. Cependant, comme il fallait se faire entendre des chefs, elle essaye de tous les tons, elle use de tous les moyens pour trouver le défaut de la peau du tigre, et parvenir au cœur de l'homme. Elle cherche à faire oublier la reine, pour ne montrer dans Marie-Antoinette que la femme charmante , l'être bon et compatissant, la tendre mère, l'épouse dévouée et courageuse. Il règne un sentiment actif, profond, une pitié ingénieuse et délicate dans cette pièce. Dirons-nous que madame de

Staël n'avait jamais été en faveur auprès de la reine? Eût-elle, ce qui ne se pouvait pas, eût-elle été haïe, proscrite, persécutée par Marie-Antoinette, elle n'en eût pas fait moins, et eût également gémi de ne pouvoir en faire plus.

Plus tard, elle épancha la douleur qui l'oppressait, dans une épitre adressée au Malheur, petit poème bien remarquable par la force et la vérité de l'expression. On a sur- .tout distingué ces vers où elle montre ce que l'idée du désastre universel ajoute pour chaque malheureux aux peines particulières de la vie :

« De la nature enfin le cours inrariable ,

'< A travers tant de maux ne s'est point arrêta ;

" La mort , comme autrefois , se montre impitoyable ,

« Et l'hymen le plus saint n'eu est point respecté.

« L'amour peut être ingrat, et l'amitié légère ;

« Et , sous le poids affreui des communes douleurs ,

«îsourrissant en secret une peine étrangère,

« Seule, à d'autres chagrins on donne encor des pleu.'-s.

« Dieu puissant '. du malheur daigne borner l'empiie... ■■

Après la chute de Robespierre, madame de Staël a publié, à peu d'intervalle, deux brochures anonymes, l'une intitulée Réflexions sur la p.vix, adressées a M. Pitt et AUX Français; et l'autre. Réflexions sur la paix intérieure. Ces deux écrits, dont le premier a été l'objet des éloges de M. Fox dans le parlement d'Angleterre , contiennent tout ce que l'auteur osait exprimer de ses idées sur la situation intérieure et extérieure de la France, en 1795; et ce sont par là même des monuments précieux pour l'histoire. Sans prétendie discuter les opinions politiques de madame de Staël , je dûai , relativement à ces deux ouvrages , qu'ils lui ont été dictés par un sentiment impérieux. Les Fiançais des deux partis ont pu vouloir la guerre, et l'Europe entière a pu croire être intéressée à sa continuation ; mais il n'était pas dans le caractère de madame de Staël d'adopter jamais un tel système. Hors de l'intérêt sacré de l'mdépendance nationale, il n'était donné à aucun raisonnement de la réconcilier avec l'effusion du sang, et son esprit se mettait toujours au service de son cœur pour prouver la convenance de la paix.

On peut en dire autant du second écrit. Indépendamment de son amour pour la liberté, madame de Staël eût toujours signalé avec effroi la route qui semblait alors , selon son énergique expression , « forcer à retraverser une « seconde fois le fleuve du sang. »

Quand on donne des conseils pour une position déterminée, on est obligé de transiger avec le mal existant et avec ses conséquences nécessaires; mais madame de Staël le fait sans consacrer le mal , et sans cesser de le reconnaître pour ce qu'il est. S'il est possible de lire ces écrits avec impartialité, d'évaluer et les circonstances du temps et ce qu'elles exigeaient d'un écrivain , on sera étonné de tout ce qui y est déployé de force d'argumentation , de respect pour tous les intérêts, pour toutes les oiùnions hoimêtes , de candeur , et non-seulement d'esprit , ce qui va sans dire, mais de solidité et de saine raison. Sans doute elle ne désirait pas le rétablissement de la monarchie ; mais était-il dans l'ordre des choses possibles, que cette même restauration qui depuis a ramené des jours de liberté et de bonheur pour les Français, eût lieu à l'époque où elle écrivait , sans que de terribles vengeances fussent exercées? Elle n'a pas vu à vingt ans de distance, parce que telle n'est pas la portée du regard humain; mais, dans un horizon plus rapproché , elle a présagé avec une singulière justesse. >"est-il pas bien remarquable, par exemple, qu'en 1795 elle ait dit que la France ne pouvait arriver à

NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

la monarchie mixte sans passer par le desjiotisme militaire ' ?

De l'ivflacnce des passions sur le bonheur des indiiidus et des nations.

Quelque abstraite et générale que soit la question traitée dans ce livre, elle n'était point, même au sein du troulile et des inquiétudes, étrangère aux pensées habituelles d'un esprit philosophique comme celui de madame de Staël. Aussi, quoique les traces de la commotion violente qu'a donnée la révolution à tous les êtres réfléchissants et sensibles, se fassent remarquer dans cet ouvrage, des forces plus grandes y sont déployées, et leur masse entière est en mouvement.

Dans les Lettres sik Rousseau , on voit une jeune personne étincelante d'esprit , qui agite avec feu , avec sentiment, une foule de questions brillantes au milieu des applauchssements d'une nombreuse assemblée. Dans l'Influence DES Passions, au contraire, tout porte l'empreinte des méditations solitaires, et de cette effervescence douloureuse que l'exercice de la pensée ne parvient pas toujours à calmer. Le jeune aigle épouvanté par la tempête de la vie cherche un asile et un lieu de repos. Les passions sont déchaînées autour d'elle. Témoin et près d'être victime elle-même de la fureur des partis , elle a sous les yeux une vaste ruine. Les institutions du vieux temps, celles qui les avaient d'abord remplacées, tout a été renversé. La vertu, la raison, la liberté même, au nom de laquelle les passions s'étaient soulevées, ont lutté en vain contre les passions. Madame de Staël cherche donc à analyser ces forces mystérieuses; elle se demande si les ardentes espérances que les passions excitent se réalisent jamais, et la réponse est négative. Toujours les passions attendent du sort ou des hommes l'accomplissement de leurs vœux, et mettent ainsi notre bonheur sous une dépendance étrangère. L'amour de la gloire, l'ambition, la vanité veulent atteindre un but qui recule sans cesse. Les affections tendres ont besoin d'une réciprocité qu'elles ne croient jamais obtenir, et les désirs sensuels ou égoïstes, en desséchant le cœur qu'ils agitent, détruisent le foyer commun de toutes les jouissances.

Les passions sont donc le véritable obstacle au bonheur des individus, et elles nuisent aussi à celui des nations; car pour un peuple chez lequel il n'existerait pas de violents désirs, toutes les formes de gouvernement seraient également bonnes. Toutefois, il s'offre ici une distinction fondamentale : l'homme considéré isolément peut toujours aspirer à étouffer ses sentiments désordonnés; mais on doit regarder les passions comme indestructibles dans l'espèce, et c'est à leur laisser le degré d'activité convenalile que consiste l'art du législateur. D'après cette différence, l'auteur a divisé son plan en deux parties : l'une qui traite de la destinée des individus, et l'autre du sort constitutionnel des nations.

La première moitié de ce plan est la seule qui ait été exécutée, et elle suOit à former un ouvrage complet. Madame de Staël y a analysé, en premier lieu, les passions, puis les sentiments qui tiennent à la fois de la nature des passions et de celle des ressources qu'on peut leur opposer ; enfin elle examine quels sont les secours contre le malheur qu'on doit chercher en soi-même.

L'analyse des pas-sions est admirable; plusieurs de ces

J'avais rassemblé d'autres citations-, et les phrases que j'avais en vue étaient bien saillantes ; mais peut-être vaut-il mieux , quand on ne retrace pas leiisemble de la situation , éviter de réveiller des Kouveuirs douloureux, et trop souvent empreints d'iujustice.

mobiles qui semblent ne différer entre eux que par d'imperceptibles nuances , sont car^tctérisés avec des traits si nets et si fermes, qu'ils prennent des physionomies parfaitement distinctes; et les définitions d'idées abstraites de->iennent en quelque sorte des portraits d'individus. Uu rare talent pour la satire est déployé dans ces peintures : toutefois on n'y remarque pas celte gaieté \i\e et légère qui a brillé depuis chez madame de Staël. EUe était absorbée par le chagrin à cette époque désastreuse.

Un chapitre bien remarquable, c'est celui de l'Esprit DE PARTL Le fanatisme politique, son aveuglement, sa folle confiance, sa crédulité, sont représentés par une personne si jeune, avec la plus énergique justesse, et elle a ensuite caractérisé avec la même précision les deux grandes classes d'enthousiastes, les novateurs et les défenseurs du passé. Tout est vrai dans ces tableaux, et restera tel, tant que les mêmes partis existeront encore.

Mais quelle effrayante révélation du plus affreux mystère de la natiue humaine n'est pas contenue dans le chapitre intitulé du Crime, mot par lequel elle entend surtout la cruauté! Dans un temps où le crime marchait déchaîné, l'esprit d'observation n'a pourtant pu suffire à tracer un tel tableau. 11 fallait un talent pour ainsi dire dramatique, cette force d'imagination qui, dans un mot, un mouvement, une expression de physionomie, trouve l'homme tout entier, le comprend au point de devenir lui, de revêtir un instant sa nature. Quelle peinture terrible de ce besoin d'enivrement, de cette férocité convulsive, de celte rage intérieure qui pousse sans cesse à de nouveaux forfaits, celui pour qui le repos est devenu un supplice, celui qui se sent haï parce qu'il hait, cl qui veut infliger aux autres les tourments dont il est lui-même la proie!

Et quel trait de lumière jeté sur le cu'ur humain que ces paroles : « Si l'on pouvait avoir quelque prise sur un tel « caractère, ce serait en lui persuadant tout à coup qu'il « est absolument pardomié ! » Voilà, remarquerai-je à l'appui de ce que dit madame de Slaël, voilà une des causes des révolutions morales qu'opère si fréquemment la religion. Elle dit au coupable qu'il est pardonné dans le ciel; il méprise le reste, et recommence à vivre.

Madame de Staël considère les passions sous le rappoi t de leur danger pour le bonheur et non pour la vertu. Elle commence par reconnaître que toute félicité suppose l'observation des lois de la morale, mais elle ne dit pas aux hommes : Les passions vous rendront peut-être coupables ; elle leur dit : Les passions vous rendront sûrement malheureux. Pour les êtres que la chance de commettre une faute n'effraye pas avant tout, ce langage a beaucoup de force, en ce qu'il se fonde sur la nature même des choses, sur l'essence immuable des sentiments immodérés, et non sur leurs suites mcertaines. Ainsi, quelque base qu'on veuille donner à la morale, cette partie de l'ouvrage aura toujours de l'importance , et les observations curieuses qu'elle renferme ne seront perdues dans aucun système. Toute philosophie usuelle doit viser à rendre la volonté indépendante des passions. Mais quand madame de Staël, dans le but de mieux assurer cette indépendance, semble proscrire jusqu'aux affections les plus légitimes, ne démentelle pas et son propre sentiment et la nature ? iN'y a-t-il pas un stoïcisme moins âpre à dire que la douleur n'est pas un mal, qu'à soutenir qu'aimer innocemment n'est pas un bien.' L'amitié, la tendresse paternelle et filiale doiventelles être sacrifiées à un froid calcul, et n'est-ce pas un cruel emploi du talent que de peindre avec un détail frappanl de vérité tout ce qui blesse le cœur dans les relations les plus chères? Le pliilosophc chrétien a peut-être seul le

DE MADAME DE STAËL

droit (le dissiper des illusions consolantes ; et il faut nous promettre autre chose que cette \ie, si l'on veut nous dégoûter de ce qu'elle renferme de mieux.

Il n'était pas en général dans le caractère de madame de Staël de poursuivre aveuglément un principe jusque dans ses dernières conséquences, et elle était ordinairement avertie par un tact très-sùr du moment où l'application abusive d'une règle conduirait à en violer une autre. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est point par une affectation d'austérité que madame de Staël a soutenu un tel système, et on peut assez juger que ce n'est point non plus par froideur d'âme. Elle peint en traits de feu le malheur des passions et leur puissance; c'est uniquement aux Ctrcs passionnés qu'elle s'adresse : les auties n'ont pas besoin de ses secours, ils n'entendraient pas son langage, et ce n'est pas avec eux qu'elle a des traits de sympathie. Il résulte ainsi de la sévérité de ses conseils et de la chaleur de ses sentiments un singulier contraste qui vient de ce qu'ayant beaucoup souffert, elle aurait voulu paralyser chez les autres et chez elle-même cet excès de vie qui est une si grande cause de malheur.

11 a sans doute échappé à la jeunesse et à l'ardente vivacité de l'auteur, des jugements hasardés et des expressions trop fortes. Mais, à juger généralement de la moralité de cet ouvrage, on ne peut guère lui reprocher d'autres défauts que ceux de la philosophie qui n'a pas un fondement religieux , la privation d'espérance, l'absence d'un motif hors de soi pour le sacrifice de soi-même, défauts qui sont toujours recouverts d'une teinte de sensibiUté bien étrangère à cette philosophie.

Madame de Staël ne laisse pas sans quelques ressources les mortels qu'elle a délivrés des passions; elle conseille l'étude indépendamment du succès, la bonté indépendamment de la reconnaissance, et elle indique comme un état assez doux, après qu'on a renoncé au bonheur, cette disposition tendre et rêveuse qu'elle appelle la mélancolie. La religion a toutes ces consolations , et mieux encore ; mais la religion n'était alors ni un principe d'action ni un secours intérieur pour madame de Staël , et on peut en appeler de tout ce qu'elle dit sur ce sujet à César mieux informé , c'est-à-dire , à elle-même dans ses derniers écrits.

Son ouvrage contre le suicide, en particulier, est trèscurieux à rapprocher de celui-ci, dont il semble être le complément, puisque madame de Staël y offre le seul remède efficace aux maux qu'elle n'avait guère fait auparavant que signaler.

Toutefois, quand on a reconnu dans les passions une fièvre funeste et destructrice, dans les affections les plus innocentes une source de peines et de regrets; quand la méditation , !a bienfaisance, et une sorte de résignation contemplative sont devenues les seules ressources sur lesquelles on ose compter, on a fait, sans le savoir, bien des pas sur la route qui conduit au christianisme : on s'est pénétré de son esprit sans songer à sa doctrine, et c'est là ce qui rend plus intéressant encore ce livie, d'ailleurs éminemment distingué.

Si madame de Staël n'a pas exécuté la seconde moitié de son plan , ce n'est point par légèreté ; ce n'est pas non plus qu'elle ait été effrayée des grands travaux qu'il lui fallait entreprendre, on a vu depuis ce dont elle était capable en ce genre. Selon toute apparence, elle aura senti que , malgré ses efforts , les deux parties de l'ouvrage n'eussent pas été assez fortement liées l'une à l'autre, et que la seconde aurait difficilement rempli son titre. En traitant de l'influence des passions sur le bonheur des nations, le but de madame de Staël était de prouver, par l'histoire.

cette opinion qu'elle a professée toute sa vie , savoir, que les institutions politiques font l'éducation des peuples, qu'elles forment leur caractère et décident par là de leur destinée intérieure. Or, il est très-vrai que le problème à résoudre dans ces institutions, c'est celui de laisser aux passions le degré d'activité qui permet un grand développement moral, sans néanmoins compromettre la tranquillité pubhque; mais le jeu des passions est compris dans l'idée de la liberté, et il ne parait pas très-nécessaire de décomposer cette idée : la question serait donc rentrée dans celle de l'union de l'ordre avec la liberté. Et si l'auteur avait voulu rechercher quelle a été la passion dominante dans le caractère de chaque peuple, comme il eût expliqué ce caractère par les mstitutions, la passion n'aurait paru qu'accidentelle. De toute manière les passions eussent été assez étrangères au sujet de cette partie, ou ne s'y seraient rattachées qu'au moyen d'une métaphysique trop déliée : toutefois il serait bien intéressant de traiter ces diverses questions en s'appuyant sur l'histoire, comme voulait le faire madame de Staël.

Lorsqu'elle eut renoncé à son premier plan, elle resserra, dans une introduction, toute la substance de l'ouvrage qu'elle avait d'abord projeté. Ce morceau, qui attira fortement dans le temps l'attention de? penseurs, offre en effet une masse imposante d'idées; c'est une mine non exploitée, où celui qui voudra puiser trouvera d'immenses richesses.

De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.

Il s'est écoulé quatre années entre la publication de l'Influence des Passions et celle de l^^ Littérature. Durant cet intervalle, une révolution heureuse semble s'être opérée dans l'esprit de madame de Staël. Ses opmions sont restées les mêmes , mais le cours de ses pensées a changé. La réflexion a mûri ses idées , des études suivies ont allégé pour elle le poids du malheur, et son âme s'est relevée. Déjà sa vie est toute d'avenir, et puisque le temps présent ne répond pas à ses vœux, elle vogue à pleines voiles vers une gloire loùitaine; son besoin d'espérance se reporte sur le monde entier. Elle pense que l'esprit humain s'enrichit de l'héritage des siècles. Selon elle, les générations ne se succèdent pas en vain, et il s'avance peu à peu un meilleur ordre de choses, dont I'omI prophétique du talent distingue les principaux traits. L'état de bouleversement et d'anarchie cesse de lui paraître un mal inutile, quand elle le considère comme une crise qui doit conduire à une situation plus heureuse, quand surtout elle l'attribue aux résistances inévitables qu'éprouvent, lorsqu'on vient à les appliquer à la vie réelle, des principes longtemps méconnus, ou relégués parmi les vérités spéculatives. Mais il faut que l'examen du passé justifie cet augure favorable ; il faut prouver que les progrès des lumières ont été certains, qu'ils ont été constants malgré leurs vicissitudes, et qu'on peut, à travers l'obscurité des temps, reconnaître la loi d'un développement moral che? la race humaine. C'est là ce qu'entreprend madame de Staël.

Elle était, par son esprit analytifpie, particulièrement propre à un tel travail, et sa brillante imagination devait y répandre du charme. La difficulté de suivre la marche inégale de la civilisation, d'en expliquer les irrégularités, les interruptions momentanées , les apparences parfois rétrogrades, d'amener à un résultat commun les faits variés de l'histoire, cette difficulté prodigieuse ne l'effraye pas;

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

et, sans peut-être l'avoir mesurée , elle l'a presque toujours surmontée avec bonheur. Le même talent d'observation qu'elle avait porté sur les mouvements du cœur, s'e?;e)ce sur toutes les facultés pensantes, sur tous les résultats de leur activité. Elle considère les institutions, les mœurs et la littérature dans leur dépendance mutuelle; elle démêle les fils nombreux et délicats qui lient l'état de la société avec celui de la religion et de la philosophie, et montre comment les écrivains qui sont toujours influencés par le caractère de leur nation, réagissent sur ce caractère même. C'est une belle idée que celle de suivre le développement de l'esprit humain à travers les siècles , en assignant à chacun des grands événements et des grands hommes la part qu'ils ont eue à ses progrès.

On ne peut qu'êtie singulièrement frappé de l'étendue d'esprit déployée dans cet ouvrage. Ce n'est point, comme la plupart des bons livres de cette classe, un résumé élégant des idées reçues, relevé par quelques nouveaux rapprochements. Ce n'est point non plus une de ces compositions systématiques dans lesquelles un auteur, en observant tous les objets sous une face particulière, peut avoir certains aperçus neufs, mais nous fatigue à la longue par la répétition du même genre d'examen. Tout se «iirige, il est vrai, vers un but, mais la marche de madame de Staèl n'a rien de forcé ni de pénible; son point de vue est juste, vaste, impartial. Elle considère tous les sujets comme si elle était la première à les étudier; elle voit les choses par leur grand coté; elle les regarde avec des yeux pénétrants, des yeux bienveillants, pour ainsi dire, qui découvrent une foule de rapports inattendus et agréables. Il est étonnant qu'elle se soit rencontrée, comme elle l'a fait, avec les littérateurs de la nouvelle école allemande, dont elle n'avait alors point lu les écrits. Un goût pareil pour tout ce qui exalte la sensibilité et ranime l'imagination , l'a conduite sur la môme route.

Plusieurs opinions, qui ont été par la suite des objets de discussion entre les critiques, sont exposées pour la première fois dans ce livre ; on y trouve l'origine de presque tout ce qu'on a lu depuis , et il parait qu'on s'en est servi bien plus qu'on ne l'a cité. Peut-être madame de Staèl ne cherchait-elle pas alors à faire ressortir le plus possible ce qu'elle avançait. Telle idée qui devrait être féconde , tel L -ntiment qui pourrait fournir à un beau mouvement d'éloquence, sont exprimés avec précision, mais sans développement. Elle écrit avec intérêt, elle tient à ses opinions, mais sans paraître attacher une grande importance à sa propriété en fait de pensées; et il semble qu'elle se soit persuadée elle-même, quand elle a prêché rindiflérence pour le succès. Il y a de la noblesse et de la fierté dans cette manière. Elle n'avait pas encore obtenu ce qu'elle sentait mériter, et elle se contente de marquer la place qu'on sera forcé de lui accorder. N'osant pas trop compter sur la faveur publique , elle ne se livre pas à toute son originalité; et dans ce livre je la trouve extraordinaire par la supériorité de son esprit, plus que par le piquant ou la chaleur de son style.

Cet ouvrage aurait certainement eu en France un succès aussi éclatant que chez les autres nations, si le moment où il a paru eût été plus favorable. Mais quelle femme que celle qui, dans un temps où des événements décisifs absorbaient toute l'attention, a pu composer un tel livre! qui l'a pu dans l'exil, dans la persécution, en butte aux injustices des deux partis! qui a su et fixer son esprit sur des sujets en apparence si étrangers aux questions politiques, et les rattacher avec calme à ces grandes questions !

Si on a méconnu la modération de madame de Staè dans la conversation, c'est parce qu'elle était impartiale avec véhémence : dans ses écrits elle l'est sans passion, et dans cet ouvrage-ci à peine a-t-elle de la vivacité.

L'introduction est destinée à relever l'importance des travaux de l'esprit. L'auteur montre quels sont les rapports de la littérature avec la vertu, avec la liberté, avec le bonheur. Il prouve que les grandes beautés littéraires ont leur source dans la morale la plus élevée; que le bon goût se rallie à la raison, comme le génie à l'exaltation des facultés ardentes et généreuses. Enfin, madame de Staël parle avec attendrissement de la consolation que certains écrits ont répandue à travers les siècles sur les infortunés. Elle voit tout ce qui a vécu d'êtres souffrants el distingués , comme une société illustre que n'interrompt point la mort.; et, sentant qu'elle en fait déjà partie, elle prépare pour les malheureux à venir les bienfaits de celte conesjiondance des âmes qu'elle-même a entretenue avec les malheureux qui ne sont plus.

Une moitié de l'ouvrage est consacrée à l'examen du passé et du présent, et l'autre à la prévision des temps futurs. Dans la première, l'auteur détermine et le caractère de chaque peuple durant les diverses périodes de son histoire, et celui de ses écrivains les plus distingués. Il passe ainsi rapidement en revue toute la littérature existante, et tout ce qui a eu de l'influence sur les écrits, savoir, les institutions , les climats , les religions , les mœurs. L'esprit du passé tout entier peut nous être révélé de la sorte, car il n'y a rien eu d'important dans le monde réel qui ne se soit réfléchi dans le monde littéraire.

Madame de Staël avait un rare talent pour relever le trait marquant de chaque objet. Il y a dans toutes ses peintures une idée en saillie; mais la vérité n'est pas sacrifiée au besoin de faire valoir cette idée. C'est un centre qui donne aux observations de détail l'ensemble sans lequel il n'est point d'intérêt; mais ces observations n'en sont pas moins justes et impartiales. Elle commence par faire connaître ce qui est; elle décrit avec précision le caractère d'un peuple, d'une période, d'un écrivain, en signalant toutes les singularités remarquables, et puis elle explique si nettement pourquoi cela est ainsi, qu'on finit par trouver parfaitement naturel ce qui avait le plus étonné.

Sans doute l'on peut contester à madame de Staèl quelques assertions; et c'est à quoi elle s'est souvent exposée lorsqu'elle s'est écartée de l'opinion des érudits. Mais il s'agit ici de jugements et non de faits, et l'on recommencera nécessairement à juger les anciens, à mesure que les points de comparaison avec eux se multiplieront. En envisageant l'antiquité d'une manière qui lui est propre, madame de Staël nous force à penser à neuf sur des objets qui semblent avoir épuisé les méditations humaines. Lorsqu'un sujet important se trouve usé, n'est-il pas heureux qu'on le ranime.^ L'écrivain qui rend de la couleur aux pâles ombres de l'histoire ne mérite-t-il pas notre reconnaissance? On doit redouter l'erreur, cela va sans dire; mais l'ignorance est aussi une cause d'erreur, et l'on ignore éternellement ce qui n'a pas produit d'impression. A force de scrupules sur la vérité, on reste étianger à la vérité même. On ne se croit en sûreté contre l'imagination d'un auteur que quand il ennuie; mais l'oubh ne tarde pas à dévorer les fruits d'une étude languissante.

D'après son système sur les heureux fruits, du temps, madame de Staèl devait donner aux Romains la supériorité sur les Grecs, et rien n'est plus neuf et plus frappant que la manière dont elle signale le mérite particulier de V,\ liiléiature romaine.

DE MADAME DE STAËL

Quelle beauté d'expression et de pensée n'y a-t-il pas, par cxt'ni])le, dans les réflexions suivantes : « Us n'avaient « point (les Grecs) ce sentiment, cette volonté réfléchie, « cet esprit national, ce dévouement patriotique ((ui ont « distingué les Romains. Les Grecs devaient donner l'im- « pulsion à la littératuie et aux beaux-arts. Les Romains « ont l'ait porter au monde l'empreinte de leur génie.

« L'histoire de Salluste, les lettres de Brutus, les ou- « vragesde Cicéron rappellent des souvenirs tout-puissants « sur la pensée. Vous sentez la force de l'àme à travers la « beauté du style; vous voyez l'homme dans l'écrivain, la « nation dans cet homme, et l'univers aux pieds de cette « nation. »

La supériorité qu'elle attribue aux écrivains les moins anciens , est ce qu'on a le plus contesté à madame de Staël ; mais il faut se souvenir d'abord qu'on n'a pas le droit de lui objecter Homère et la poésie antique, puisqu'elle a excepté l'imagination du nombre des facultés susceptibles de progrès; ensuite, que lorsqu'elle a considéré la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, elle a dû l'envisager sous son aspect le plus grave. Elle l'a vue comme l'expression du sentiment des peuples , comme le dépôt des pensées qui décident de leur sort, plutôt que comme le recueil des jeux brillants de l'esprit. La partie de l'art s'est ainsi éclipsée pour elle devant la grandeur des vues, l'universalité du jugement, l'analyse philosophique du cœur, et toutes les qualités enfin qui sont longtemps avant de se développer dans les sociétés.

Le second volume est tout de conseils aux écrivains des États libres, et il traite par conséquent , pour la France , de la littérature à venir. Cette partie a eu beaucoup de succès dans le temps, et peut-être est-elle en effet la plus brillante, parce que le sujet en est aussi neuf que les idées. Elle doit inspirer un intérêt particulier, à présent que l'espoir conçu par madame de Staël renaît avec un fondement plus solide, et qu'on voit déjà ses prédictions à demi réalisées. On n'y trouve pas, il est ATai, ce mélange du fait et de la pensée qui est si agréable à quelques esprits, mais le mérite de ce morceau est d'un ordre plus relevé. 11 tend directement au grand but de tous les écrits, si ce n'est de la vie entière de madame de Staël, le but de régler et d'étendre l'influence de la liberté. L'analyse dirigée sur les idées générales n'en est pas moins fine et moins précise , et c'est ainsi que l'auteur distingue avec une parfaite sagacité , les éléments dont la gloire littéraire doit se composer dans un État fibre.

Sans doute il n'est là question que de la république , maison voit que ce gouvernement n'était pour madame de Staël qu'une forme accidentelle de la libeité. Tout ce qu'elle dit s'applique également à la monarchie limitée, et souvent avec avantage. La France est toujours son objet, quoique la triste comparaison de ce qui était avec ce qu'elle avait en vue, la rejette sans cesse dans la peinture idéale d'un grand peuple, libre, éclairé, généreux, chez lequel leshiœurs seraient en harmonie avec les institutions. Bien souvent la satire des hommes du moment échappe à sa plume indépendante. Les ambitieux, les peureux, les flatteurs du pouvoir, toutes les vanités, les avidités en présence, sont peintes des plus vives couleurs.

Le chapitre éminemment spirituel, intitulé du goût, de

l'IjRGANITÉ DES MOEURS, ET DE LEUR INFLUENCE LITTÉRAIRE

ET l'OLiTiQUE, cst lui-mêmc une censure fine et piquante du ton de la littérature, et même de la société à l'époque oti elle écrivait. Les inconvénients d'un raffinement excessif, de tout le rigorisme de l'élégance, sont mis en contraste avec ceux des formes vulgaires : elle montre que le

vrai talent n'est jamais obligé à sacrifier ni la force ni le bon goût. Dans toute sa critique, madame de Staël a frappé d'un égal anathème la grâce sans fonds de pensées, et les pensées défigurées par l'uiconvenance de leur expression.

Ceux qui aiment à la retrouver dans ses écrits, relisent avec bien de l'intérêt le chapitre intitulé des femmes qui CULTIVENT LES LETTRES. Daus sa manière de traiter cette question presque personnelle, on voit comment elle généralisait ses propres impressions. Elle observait sur ellemême ces mouvements si délicats, qu'ils semblent n'appartenir qu'à l'individu , et puis elle découvrait qu'ils sont la suite nécessaire de telle situation dans la vie. Je ne puis résister à transcrire le passage où elle prouve que cette célébiité qui excite l'envie est généralement un malheur pour des êtres qui ne vivent que d'affections.

« L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, « quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans « le malheur, elles sont timides contre l'inimitié : la pensée « les exalte, mais leur caractère reste faible et timide. La « plupart des fenunes auxquelles des facultés supérieures « ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à Her- « minie, revêtue des armes du combat; les guerriers voient « le casque, la lance, le panache étmcelant; ils croient « rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès « les premiers coups ils atteignent au cœur. «

On ne peut qu'applaudir à l'auteur d'un tel ouvrage; mais son système fut fort attaqué. La perfectibilité de l'espèce humaine a toujours été le sujet de bien des débats, et l'on doit convenir que l'expression même présente un sens faux au premier aspect. Pour pré>enir toute équivoque, il faut donc rappeler ce qu'ont entendu ceux qui ont soutenu cette doctrine sans exagération. Voici les paroles de madame de Staël : « Je ne prétends pas dire que les « modernes ont une puissance d'esprit plus grande que « les anciens , mais seulement que la masse des idées en « tout genre s'augmente avec les siècles. » De même , relativement à la moralité, on sait fort bien que le cœur humain sera toujours composé des mêmes éléments ; mais qui osera dire que tel système d'éducation ou d'organisation sociale ne puisse pas tirer un meilleur parti de ses dispositions immuables 7

Ce n'est peut-être pas sur le terrain de la littérature qu'on est le mieux placé pour défendre la p^fectibilité de l'espèce humaine. Il n'a pu nous parvenir des divers âges ancisns que des productions transcendantes, et celles-là prêtent peu à la comparaison. Les talents extraordinaires paraissent différer de genre plutôt que de grandeur, et ils fixent tellement nos regards sur l'écrivain, qu'on n'évalua pas ce qu'il doit à son siècle. D'ailleurs, quand on parle de littérature , il est difficile de mettre de côté les ouviages d'imagination, et l'extrême éclat de la poésie antique attire malgré nous la pensée. Les remarques de madame de Staël n'en sont pas moins justes, mais l'extrême finesse de la matière qu'elle examine, jointe à la part que réclame la diversité des goûts littéraires , empêche qu'elle ne produise une entière conviction.

C'est quand on considère l'histoire en masse, qu'on voit clairement ce que le temps nous a fait gagner. L'idolâtrie est tombée en Europe et est ébianlée sur toute la terre. L'esclavage, le servage, la traite des nègres ont cédé l'un après l'autre à l'influence du christianisme, non que cette religion ait soulevé les opprimés, mais parce qu'elle a désarmé les oppresseuis. Une morale patiente et résignée s'est trouvée incompatible avec la servitude, et des fers non encore brisés ont paru se détacher d'eux-mêmes. D'autres motifs moins purs ont encore servi la cause de

INOTICE SCR Lli CARACTERE ET LES ECRITS

riiumanité, et des abus sans nombre ont été réformés, et la condition des malheureux s'est adoucie. Que ces changements aient été dus ou non aux progrès de l'esprit humain, n'est pas la question, il suffit qu'ils aient amené ces progrès. La connaissance des vrais intérêts des hommes a été acquise, et cette connaissance n'est autre chose que le perfectionnement de la raison.

Combien faudrait-il de générations parmi des insectes éphémères, pour qu'ils pussent constater l'amélioration de la saison .3 Que de fois, au mois de février, dans les jours de neige, de frimas, de bise glacée, ces penseurs nés du matin nieraient l'approche du printemps! Tel est l'état de cette question parmi les hommes. Qu'importe, jiia-t-on, à iiotre vie d'un moment, d'un moment si souvent malheureux, que les siècles s'avancent lentement vers une période meilleure.^ Peu importe à l'égoïste sans doute, et peu aussi pour de plus nobles motifs au chrétien qui n'aspire qu'à l'éternité. Toutefois, comment repousser une magnifique espérance? comment ne pas accueillir la doctrine qui seule propose un but utile aux esprits supérieurs, donne un prix réel à la pensée, et attribue dans le gouvernement des clioses terrestres, une marche bienfaisante à la Providence.'

Toutes les objections auxquelles le livre de madame de Staël pouvait donner lieu , furent rassemblées peu après sa publication, dans deux articles du .Mercure de France. Ces morceaux, remarquables surtout par le style, ont été fort cités; et, bien qu'il y perce une amertume dirigée contre la personne de madame de Staël, autant que contre ses écrits, on y retrouve ces formes de politesse et d'élégance dont une femme est réduite à savoir gré, lors même qu'elles sont un avantage pour son adversaire. Des coups soigneusement mesurés n'en sont que plus sûrs; mais ici les coups n'ont pas été mortels ; et quoique madame de Staël ait négligé l'avis, galamment exprimé, de se contenter de parler au lieu d'écrire, elle s'est relevée de là. Néanmoins cette attaque lui fut sensible, et celle qui n'a jamais répondu à aucune critique , repoussa indirectement les traits de celle-ci dans une piéface ajoutée à sa seconde édition.

Cette réplique est toute remplie d'esprit, de grâce et de douceur. Madame de Staël se justifie complètement sur les faits ; et après avoir de nouveau défendu ses opinions avec chaleur , elle donne dans les dernières lignes la preuve évidente de cette bonté qui l'empêchait de croire à la hame. Car tandis que la Rochefoucauld conseille de voir des ennemis futurs dans les objets actuels de noire affection, elle ne pouvait regarder que comme des amis à venir, tous les hommes distingués dont elle avait à se plaindre.

Depuis ce temps, les idées répandues dans ce livre ont fructifié. Le beau talent de M. de Chateaubriand a fait des prosélytes à ce système, quand il a attribué exclusivement au christianisme les progrès que madame de Staël avait compris, avec le christianisme même, dans les preuves du perfectionnement de l'esprit humain. Cette doctrine s'est donc insensiblement établie dans la plupart des tètes , sans néanmoins qu'on se soit tout à fait réconcilié avec les termes qui avaient d'abord servi à l'exposer. C'est là ce qui inquiétait peu madame de Staël. Toujours portée en avant par son esprit, elle abandonnait les phrases contestées, sûre de trouver sans cesse des formes nouvelles pour exprimer le même fonds d'opinions.

Delphine.

Un talent tout de verve et d'abandon tel que celui de uiadajne de Staël, ne pouvait trouver son plein essor dans

des ouvrages philosophiques; il devait lui être difficile de soumettre à une marche sévère un esprit aussi vif que le sien; et c'est peut-être quand sa supériorité s'est mvolontairement déployée, qu'on l'a reconnue avec le plus de plaisir. Tous ces brillants enfants du moment, ces pensées que l'occasion lui suggérait, ne pouvaient recevoir une existence durable que dans une fiction, et il fallait que son imagination évoquât la scène du monde pour retrouver ce que la société lui inspirait. La forme variée d'un roman par lettres offrait une place naturelle à ses idées les plus arrêtées, comme à ses aperçus les plus fugitifs, et fournissait encore à son âme ardente et sensible un moyen de s'épancher complètement. INul ne se sent cette force d'éloquence, sans avoir besoin de l'exercer. Il y a un bonheur, dangereux peut-être, mais enfin il y a un bonheur dans ces émotions puissantes , à la fois calmées et fixées par l'expression, et cette jouissance suffirait seule à récompenser le talent. La passion la plus dramatique de toutes, celle dont tous les développements sincères ont un caractère de beauté, celle qui ressemble à la générosité, au dévouement, au culte même, était aussi pour madame de Staël la plus séduisante à peindre.

Une pensée mélancolique a poursuivi sa jeunesse : pénétrée d'une profonde pitié pour le sort des femmes, elle plaignait surtout les femmes douées de facultés éminentes. Et quand le bonheur, à ses yeux le plus grand de tous, l'amour dans le mariage ne leur avait pas été accordé , il lui semblait alors également difficile qu'elles pussent se renfermer dans les bornes étroites de leur destinée, ou franchir ces bornes , sans s'exposer à d'amères douleurs. Cette pensée, qui pouvait se déployer dans un roman sous une infinité de formes , amenait naturellement la peinture d'une fenune à la fois brillante et malheureuse, dominée par ses affections , mal dirigée par l'indépendance de son esprit, et souffrant par ses qualités les plus aimables.

Une telle héroïne convenait merveilleusement à madame de Staël. Sous le voile léger de ce personnage fictif, elle se trouvait délivrée de sa propre responsabilité; et en exprimant une foule de sentiments qui lui appartenaient à demi, elle conservait toute la vivacité de ses impressions, sans se croire obligée à les juger. Les différences entre Delphine et elle sont recherchées à dessein. Elle n'a point donné à son héroïne ce coup d'œil pénétrant qui lui faisait prévoir toutes choses, ni cette fermeté d'àme au moyen de laquelle elle supportait ce qu'elle n'avait pas cherché à éviter. Delphine ne prévoit rien et souffre de tout. Prompte à saisir les moindres nuances des sentiments et des idées, elle ne comprend rien aux vanités ni aux intérêts; mais son caractère reçoit de cette ignorance même une teinte de pureté. Elle se présente au conflit de la vie avec l'unique espoir de désarmer par une bienveillance inaltérable, par le sacrifice d'elle-même dans toutes les relations; aussi les peines infligées par la malignité de la société à une âme confiante et ingénue, sont-elles supérieurement dépeintes dans cet ouvrage.

Mais à travers mille différences extérieures, il y a une parité intime entre l'auteur et l'héroïne du roman : les ressemblances sont d'autant plus fortes qu'elles sont involontaires. Corinne est l'idéal de madame de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse. Aussi tout est de premier mouvement dans ce personnage qui semble formé par l'art. Delphine est un être vivant et un être unique. Il y a en elle une bonté inspirée, un dévouement d'instinct, une délicatesse, une générosité natives; et cela, joint à quelque chose d'enfant ou de sauvage dans l'impétuosité de ses sentiments, ressemble si peu aux qualités qu'on donne,

DE MADAME DE STAËL

et si rarement à celles qu'on a^ qu'il semble réellement qu'elle existe et qu'elle est la seule qui soit ainsi.

Mais c'est le charme, ce sont les vertus naturelles de Delphine qui rendent insupportables ses torts et ses im- (irudences. On souffre, on s'irrite, parce qu'on l'aime. On s'est si bien associé à elle qu'on craint de partagei- ses fautes, et Ton se bâte d'être son censeur, de peur d'être son complice. On ne lui sait nul gré de n'avoir pas été tout à fait coupable, puisqu'elle l'est assez pour qu'on ne doive point lui pardonner. On oublie sans cesse qu'elle est là pour nous empêcher de suivre son exemple , et que si avec des opinions dangereuses elle avait eu de moindres torts, elle avait moins cruellement expié ses erreurs, c'est alors qu'il eût fallu condamner l'ouvrage.

L'intérêt du roman est puissant, et je ne sais s'il ne l'est pas surtout dans les situations les moins orageuses. Peutêtre le talent est-il plus remarquable quand il ne se doute pas de lui-même, et que l'auteur et le lecteur ne sont pas avertis d'avance. Madame de Staël était mieux faite pour peindre l'amour dans sa plus noble exaltation que dans ses fureurs. Aussi, comme expression de la passion même, les morceaux écrits par Delphine, au moment où elle se croit * jamais séparée de Léonce , sont-ils sans comparaison les plus beaux. Mais ce qui est toujours charmant, c'est la peinture nuancée des mouvements les plus délicats du coi'ur. Il y a entre autres des peines d'amitié si vivement et si naturellement exprimées, que leur effet n'est point diminué par celui de douleurs plus impétueuses; et Delphine est d'autant plus touchante , que son âme tendre peut être agitée par des sentiments plus innocents.

Les caractères sont en général dessinés avec une force et une justesse de touche extraordinaires. Celui de madame de Yernon est un chef-d'œuvre absolument neuf dans son genre , et la peinture de cette amie perfide dévoile des trésors de compassion et de tendresse chez l'auteur qui a su répandre un charme irrésistible sur un tel portrait. Sans cesse on retrouve madame de Staél dans cet ouvrage : ce sont ses goûts, ses jugements, c'est sa théorie sur les devoirs d'amitié , sur les services, sur la reconnaissance; c'est sa pitié pour toutes les peines, c'est sa manière à la fois -si vaste et si détaillée de considérer l'existence. On y voit son habitude d'analyser les diverses impressions, les pensées même des gens sans esprit; en ■ sorte que lorsque ceux-ci, dans le roman, viennent à développer leurs motifs, ils le font avec une singulière finesse : légère invraisemblance sans doute, mais invraisemblance pleine de grâce, et qui rappelle le plaisude ces entretiens dans lesquels madame de Staél s'amusait à raconter les autres, oii elle interprétait l'ineptie en termes si spirituels qu'il résultait de là le plus piquant contraste. Le style même qu'on a critiqué, le style est bien souvent celui de la conversation sans égale de madame de Staël. Il est vrai que quand elle parlait, son regard si vif, son attitude expressive, une manière animée et mordante d'accentuer, domiaient un sens frappant et particulièrement agréable à certains mots qu'elle-même avait consacrés.

Je l'avoue, en lisant cet ouvrage les souvenirs me saisissent avec trop de force. Je me perds dans mille rapprochements,dans l'émotion qu'ils excitent. Les événements, ainsi qu'un vain cadre, disparaissent à mes yeux, et je vois le fond de la pensée. C'est du passé, c'est de la vie, hélas! c'est de la mort que Delphine, ce n'est plus de la fiction. Cette lecture est un rêve douloureux où une foule d'images se retracent, où tout ce qu'on a connu se montre, se transforme ,' se confond sous cent apparences fugitives, où une angoisse cachée, sinistre avertissement de

ce cfu'on a perdu, se mêle à une illusion trop douce. Il était également au-dessous du caractère de madame de Staël et de son talent, d'introduire des personnages réels dans ce tableau fantastique; et cependant quel de ses anciens amis peut relire un tel ouvrage sans voir passer comme des ombres ces êtres tous distingués sous quelque rapport, qui vivaient de sa vie et se disputaient ses affections.^ société dispersée, rayons détachés d'un centre anéanti, gens séparés par toutes sortes de différences, et qui, peut-être, ne se conviendraient plus dans la vie, mais qui doivent pourtant à jamais se retrouver dans leurs regrets.

ye pouvant donc m'attacher au roman dans cette production, je ne parlerai que de son effet sur les autres lecteurs. On y reconnut un talent dans sa plus vigoureuse croissance plutôt que dans sa maturité. La fougue de la jeunesse s'y joignait à celle de rima:j:ination; et quoiqu'il y eût là les éléments de tous les genres de distinction, comme madame de Staël s'était pour la première fois abandonnée à sa verve , comme elle avait oflènsé ce qu'il y a de plus irritable au monde, les passions politiques, elle ne pouvait guère échapper à la censure. Delphine donc fut vivement admirée et vivement attaquée. Madame de Staël prenait très-gaiement son parti du blâme littéraire; mais ceux qui condamnèrent ce loman sous le rapport de la moralité, lui causèrent une peine réelle. Delphine était à cet égard un sujet très-sensible pour elle, et elle a toujours protesté de l'iimocence de ses vues en l'écrivant. Puisqu'elle a fait un ouvrage exprès pour rétracter l'espèce d'apologie du suicide qu'on lui avait reprochée, il est inutile de revenir sur ce point. Mais je dirai que bien qu'elle eût une extrême répugnance à s'occuper de ses anciennes compositions, elle a encore écrit des Réflexions sur le EUT MORAL DE DELPHINE. Daus cc morccau , qui mérite d'être imprimé, elle tiaite toutes les questions relatives au roman, en les rattaciiant, suivant sa coutume, à des idées générales. Ainsi après avoir prouvé, d'après son épigraphe même « Un homme doit savoir braver l'opinion , une femme « s'y soumettre, » qu'elle désapprouve Léonce et Delphine, elle cherche à expliquer pourquoi chacun de nous est entraùié par un penchant naturel vers les êtres sensibles et exaltés , tandis que la société en masse les juge a^ ec une grande rigueur. Son but moral a été double selon elle. D'un côté elle a dit aux femmes distinguées : Respectez l'opinion, puisque tout ce que vous avez de bon et de fier peut être blessé par elle, et qu'elle vous poursuivra jusque dans le cœur de ceux que vous aimez; et d'un autre côté elle a dit à l'opinion : >'e soyez point inexorable envers, des êtres rares, susceptibles de beaucoup de malheur, et qui font le charme et l'ornement de la vie.

L'on peut trouver qu'une leçon de sévérité et une leçon d'indulgence s'affaiblissent réciproquement; mais pourtant il est vrai que toutes deux sont méritées. Ce sont en effet les passions basses et haineuses qui s'acharnent d'ordinaire contre les quaUtés exaltées, et peut-être fallait-il que la punition des imprudents et des faibles fût confiée à la malignité, car la pure vertu n'eut j;uuais été assez ^ cruelle. \

Si, contre le dessein de madame de Staël , cet ouvrage peut donner Ueu à quelques reproches, il faut l'attribuer à l'influence du moment où elle a écrit. Ce moment, de même que celui où la scène fictive a été placée, appartient à la période révolutionnaire. Or, dans ce temps, différentes causes se réunissaient pour exalter l'imagination des écrivains. Des exemples afl'rrux de cruauté, de bassesse, d'égoïsme, reportaient toute l'admiiation vers les

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

qualités ëlcvcos et généreuses; des situations violentes dans la vie réelle en appelaient de correspondantes dans les fictions; et enfin, lorsque rédifice social croulait de toutes parts, il était bien dilticile que l'idée des grands sentiments involontaires, du dévouement qui les accompagne, ne prît pas dans l'esprit des auteurs de l'ascendant sur l'idée des liens que les convenances sociales avalent trop souvent Cormes. Des conclusions plus nettement tirées, un censeur parmi les personnages eussent aisément fait ressortir le côté moral de cet ouvrage; mais madame de Staél n'aimait pas les ruses de métier, et elle n'a pas cru ces moyens nécessaires. Toutefois, elle a changé le dénoûment de Delphine; « mais non , dit-elle , « pour céder à l'opinion de ceux qui ont prétendu que le « suicide devait être exclu des compositions diamatiques , n puisqu'un auteur n'exprime point son opinion particu- « lière en faisant agir ses personnages. » Néanmoins il faut convenir, malgré la farouche et cruelle beauté de la première catastrophe, que le nouveau dénoûment, et surtout une admirable lettre de Delphine mourante, laissent à tous égards dans l'àme une meilleure impression.

Ici finit la seconde période des travaux littéraires de madame de Staël. Elle avait réalisé les espérances données dans la première, et déjà fondé l'édifice de sa réputation. Ses écrits avaient fortement attiré l'attention des penseurs étrangers, tandis qu'en France on ne leur rendait encore qu'une justice imparfaite. Les idées grandes et neuves qui étincellent de toutes parts, ne rachetaient point, aux yeux de certains critiques, de légères incoriections, quelques néologismes, et parfois un peu d'obscurité. On regardait madame de Staël connne une personne extraoïdinairement brillante en conversation; mais dans les lettres on la mettait encore au nombre de ces auteurs spiiituels que des défauts de manière ont exclus du premier rang. Elle en a appelé d'un tel jugement, mais cette sévérité lui a été utile; son talent était de force à se compléter sur tous les points. Jusqu'alors la langue n'avait pas été assez assouplie entre ses mains pour qu'elle pût exprimer les nuances infinies de ses pensées, sans employer des formes un peu extraordinaires. Ce qui donne un faux brillant à la médiocrité nuisait à la supériorité véritable. On prenait un esprit très-original pour une manière d'écrire bizarre; et c'est quand le langage de madame de Staël a davantage ressemblé à celui de tout le monde, qu'on a bien vu que son talent n'était celui de personne.

ÉCRITS DE MADAME DE STAEL

Troisième période.

Ce fut vers la fin de 1803, après avoir publié Delphine, que madame de Staël, exilée par la tyrannie d'un seul, comme elle l'avait été par celle de plusieurs, fit son premier voyage en Allemagne. Là, elle trouva sa réputation plus grande qu'elle ne l'imaginait. Des hommes de génie, et d'un génie analogue au sien , l'accueillirent avec transport; les souverains se la disputèrent, et une société bienveillante applaudit à ses talents, à sa conduite politique, à son enthousiasme pour son père. Là, elle eut encore l'avantage de fixer auprès d'elle un écrivain distingué, M. Schlegel , qui lui a été également agréable par les rapports et par les différences de leurs esprits , et dont les éloges comme les contradictions ont sans cesse excité sa pensée. Cette annjje fut prodigue pour madame de Staël, de plaisirs, de succès, d'idées nouvelles ; mais elle lui réservait tm coup affreux , elle la priva de son père.

Je reviendiai sur ce temps désastreux, et je ne veux le

considérer ici que comme l'époque d'un beau déveloi)pement dans le talent de madame de Staël. Elle avait dtyà connu le malheur. Les crimes de la révolution, l'ingratitude des hommes envers M. Necker, leur injustice à son propre égard , d'autres peines encore avaient déchiré son cœur. Mais il est dans ces chagrins dont on accuse les autres, ou môme soi, quelque chose d'àpre et d'irritant qui arrête le plein épanchement de l'àme. Elle a eu quelquefois cette verve amère et satirique qui est bien aussi un moyen de succès; mais la grande beauté de son talent, c'était l'inspiration élevée et pathétique. Une douleur qui venait du ciel, une douleur dans l'ordre de la nature, une douleur qui tenait du sentiment religieux , devait modifier son âme d'une manière qu'on peut appeler heureuse, si l'on regarde comme le premier bonheur le plus grand perfectionnement. Son esprit sans cesse fixé sur les qualités véritablement admirables de M. Necker, le désir ardent de devenir pour ses enfants ce qu'il avait été pour elle, la lecture qu'elle faisait constamment avec eux de ces beaux écrits de religion et de morale , où des lois sacrées leur semblaient imposées par un père avec la double autorité de sa vie et de sa mort, tout concourait à produire sur elle cette impression solennelle et profonde , si prépre à imprimer un cours bienfaisant à ses pensées et un grand caractère à ses écrits.

Dès lors ses opinions religieuses furent mieux prononcées, ses sentiments de piété plus constants et plus actifs. Le vague d'une croyance poétique cessa de suffire à son cœur; il lui fallut une foi ferme dans cette promesse d'immortalité, qui seule la sauvait du désespoir; en un mot, elle eut besoin d'être chrétienne, parce que son père était mort en chrétien. Ces illusions des âmes tendres , que tolère ou favorise avec tant de douceur une religion pourtant si pure, le sentiment d'une communication avec les amis qui ne sont plus, l'idée qu'ils nousprotégent encore, que peut-être un jour ils obtiendront pour nous, comme une partie de leur récompense, le bonheur d'une réunion avec eux; toutes ces espérances remplirent dès lors le cœur de madame de Staël ; elles l'ont soutenue jusque dans cette longue et cruelle lutte, durant laquelle elle repoussait les terreurs de la mort en pensant qu'elle allait rejoindre son père.

Ce sont de tels sentiments qui lui ont dicté cet admirable morceau sur la vie privée de M. Necker, qu'elle a imprimé à la tête des manuscrits qu'il avait laissés. Parmi les amis de madame de Staël, qui ont rendu un hommage public à sa mémoire , un écrivain aujourd'hui bien célèbre, M. Benjamin Constant, a signalé le mérite extraordinaire de cet écrit, en disant qu'aucun des ouvrages de madame de Staël ne peut la faire aussi bien connaître.

Il est vrai que celui-là est unique dans son genre. C'est peut-être la seule fois qu'on ait vu un talent de première force, aux prises avec une douleur réelle, la peindre si involontairement. Non seulement elle ne cherche à tirer parti de son affliction pour aucun effet, mais elle ne se doute pas qu'elle l'exprime. Il y a entier oubli , je dis plus, il y a saciiiice d'elle-même dans ce moiceau ; elle se met au-dessous de sa mère, parce qu'elle veut rehausser M. Necker dans l'objet qu'il avait choisi; elle cherche à se faire paraître légère, inconsidérée, pour que si jamais elle a encouru quelque blâme, il ne retombe pas sur son père; enfin elle va jusqu'à donner à entendre qu'elle n'aurait pas eu naturellement des sentiments bien profonds, afin qu'on croie que l'impression qu'il a produite sur elle, eût été plus forte sur une autre. La souffrance de son àme perce à travers chaque mot, et pourtant elle déploie une

DE MADAME DE STAËL

variété inconcevable de tons, de moyens, de ressources quand elle veut faire sentir les différents mérites de M. Necker. Craignant pour lui de fatiguer de sa peine, elle essaie mille cordes difféientes, elle raisonne pour convaincre, elle séduit pour désarmer, elle clierche même à amuser pour s'assurer d'être écoutée. C'est par des explosions subites que son sentiment se fait jour; mais on voit que toute son intention est d'observer une noble réserve. La peur de nuire par de l'exagération la poursuit. Quelque chose de contenu, de timide, montre une défiance doulo'ureuse de ses moyens de persuasion, et ses phrases jetées, entrecoupées, et comme prononcées avec une haleine trop courte, prouvent qu'elle écrivait la rougeur sur le front, tremblant de ne pas trouver le ton juste, et d'exposer l'objet de son culte.

Quand on a connu madame de Staël et son père, quand on les sait réunis dans le même tombeau , ce n'est pas sans répandre des larmes qu'on pense à Timmensité de tendresse que prouve et justifie un tel écrit.

Corinne, ou l'Italie.

Après avoir un peu soulagé son cœur par cet hommage, madame de Staël partit pour l'Italie. Encore absorbée par la douleur, ce voyage ne lui offrait aucune perspective agréable, et le genre d'attrait qu'il peut avoir n'était d'ailleurs pas celui auquel elle se croyait le plus sensible. Jusqu'alors elle n'avait admiré que l'esprit, elle n'avait étudié que le cœur humain et les livres. Bannie depuis longtemps du brillant théâtre des plaisirs et des succès de son jeune âge, elle avait avant son malheur vivement regretté Paris, et Paris seul semblait encore fait pour l'intéresser. Assez étrangère aux jouissances des beaux-arts, elle n'avait été que faiblement touchée par le spectacle de la nature. Les beautés champêtres n'étaient guère à ses yeux que la décoration de l'exil, la froide panne d'un séjour insipide, et elle avait pris une sorte d'humeur contre les lacs, les montagnes, les glaciers de la Suisse, dont on lui comptait la vue pour un dédommagement. Rien de ce qui n'était ni sentiment ni pensée n'avait de valeur à ses yeux.

Sa disposition à plusieurs égards était déjà changée quand elle partit pour l'Italie : son père était mort sans que les Français lui eussent rendu justice; les Français lui plaisaient encore, mais dans ce moment-là, elle les aimait certainement moins. Sûre de souffrir partout, le choix du séjour lui était devenu plus indifférent, et elle devait préférer celui qui ne lui retraçait aucun souvenir amer. Elle éprouva dans ce voyage un soulagement que sa touchante superstition attribuait à l'hitercession de son père. Le beau ciel , le climat heureux de l'Italie agissaient sur elle à son insu. Son âme attendrie s'ouvrait aux douces émotions, et peut-être fallait-il qu'elle eût perdu quelque chose de son activité pour que les objets extéiieurs fissent sur elle leur pleine impression. Celle qu'ils produisirent lut grande, puissante, inattendue, et elle crut découvrir pour la première fois et la nature et les arts quand ils s'offrirent à ses regards dans leur plus splendide magnificence.

Le développement de ce sentiment nouveau fut sans doute favorisé par la société de M. Schlegel. Les connaissances de ce savant dans les beaux-arts, sa manière ingénieuse et néanmoins poétique de rendre compte de leurs effets, réussirent à intéresser madame de Staël. En vertu d'une analogie secrète, l'admiration de l'art réveilla dans son cœur celle de la nature, et les copies la ramenèrent au modèle.

Peut-être y a-t-il à gagner pour le talent dans ces im-

pressions tardives qui opèrent une révolution subite chez un esprit déjà très-exercé. Si madame de Staël eût été sensible dès son enfance aux charmes des objets champêtres, ses premiers ouvrages auraient été enrichis de plus de tableaux, mais elle n'eût pas écrit Corinne.

Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique, Corinne est le chef-d'œuvre de madame de Staël, Corinne est l'ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang parmi les grands écrivains • C'est une composition de génie dans laquelle deux œuvres différentes , un roman et un tableau de l'Italie, ont été fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois : l'on sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, ni correspondre à ses pensées. Aussi parnw la plus riche variété de couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est répandue sur l'enseiuble. Corinne est à la fois un ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un épanchement de I âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts , et il n'y a pas une ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donne à l'un ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle ; Corinne et Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est elle-même.

La mélancolie attribuée dès l'origine à lord Nelvil est une belle idée dans l'ouvrage. De là vient que la seconde partie , si lugubre ilans sa totalité, ne discorde point avec la première; et cette nuance de ti-istesse forme un fond doucement sombr-e, sur lequel tous les objets, et la brillante figure de Corinne en particulier, ressortent avec un singulier éclat. De là vient encore qu'un charme plus pur est répandu sur Corinne elle-même. La pitié se mêle à tout ce qu'elle éprouve. Ce n'est plus seulement une femme passionnée qui cherche à captiver, c'est un Génie bienfaisant qui vient au secours de la douleur. Tout est attendrissement jusque dans ce qui éblouit ou étonne. Il semble que des couplets très-variés sont chantés sur un air charmant, mais dont l'expression est triste et pénétrante. Rien toutefois de plus animé, de plus vif, souvent même de plus riant que le coloris de l'ouvrage, et c'est parce que la vie y est représentée avec force dans ses joies comme dans ses peines, que la fiction entière est si belle et si frappante.

La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps. Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poètes, les citoyens qui ne sont plus. Tout ce que l'iiistoire offre de grand, tout ce que le moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux vues originales d'une jeune imagination, elle joint la connaissance de tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière déjuger des anciens et celle des artistes du moyen âge, quelle est celle des diverses nations luodcrnes ; et elle explique, elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d'une jeun? femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer. Une vérilaiile instruction nous est donnée par un être sensible qui s'adresse à notre cœur.

C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombre

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

le commencement du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir perdu son père, Oswald lord Nelvii était entré la veille dans Rome sans rien observer, lorsqu'au matin un soleil éclatant, le bruit des fanfares, des coups de canon le réveillent. La muse de l'Italie, Corinne, improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la bonté, la simplicité du cœur unie au plus bel enthousiasme. On partage son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de tristesse, ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en le regardant, que déjà elle a eu le besoin de changer le sujet de ses chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On voit que l'idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au sortir du Capitole la couroimede Corinne tombe, quand Oswald la relève et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit, à présent il est frappé au cœur; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et c'est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique renferme le secret du reste.

Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l'italien dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement très-brillant; néanmoins je ne sais si leur éclat avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le cercle d'amis dont elle est entourée , elle excite toujours le plus vif enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont toujours justement applaudies. Chacun dit : « Écoutez, Corinne, elle vous enchantera ; » Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. Énorme difficulté pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de tenir toujours parole! que de nous préparer à l'étonnement et de nous étonner néanmoins ! Tour de force inouï , si l'abondance , la facilité de la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour donner celle du prodige !

Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de tableaux charmants ne nuit pouit à l'intérêt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne placer les digressions que dans les moments où la marche de l'action est suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours , et où il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage se prépare.

La destinée de Corinne est enveloppée de mystère ; elle parle toutes les langues; elle réunit les agréments de tous les climats, et l'on ne sait où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour à l'autre est redoutée du lecteur môme; il se plaît à ces promenades, à ces courses uiléressantcs qu'elle ne ce,>se de proposer à Oswald, afin de le distraire de la cu-

riosité du cœur par celle de l'esprit. Le bonheur , mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche , plus elle veut s'étourdir elle-même, enivrer celui qu'elle aime des plus hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs toujours plus vives frappent tous les objets , à mesure que le ciel devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que la foudre ne tardera pas à sillonner.

C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents embrasés de la lave , que Corinne remet entre les maùis de lord Nelvil le cahier où elle a écrit son histoire.

Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. Corinne est Anglaise, et elle n'a pas pu supporter la vie monotone d'une province d'Angleterre; Coruine a été destinée dans son enfance à devenir l'épouse d'Oswald luimême, et le père de celui-ci, eftrayé de la vivacité des goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues du côté de Lucile, la sœur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond , plus emaciné que l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l'on sent qu'il ne s'agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n'y aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels combats, que ces déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre des sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu'il fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre , la maladie de langueur qui la consume, les noces d'Oswald avec sa sœiir, dont elle est presque témom, son retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans un hymne sublime, véritable chant du cygne, source intarissable de larmes , qui , hélas ! n'ont plus à présent une fiction pour objet.

La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste avec la première; la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu'on peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une fécondité extraor- (hnaire de nuances pour graduer les impressions tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du cœur. On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son apparence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop pieux pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir. Étonnante et fidèle pemture qui oblige à reconnaître chez l'auteur une capacité de souffrance aussi rare que son génie ' !

Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée; et la jouissance des beaux-

* L'infortunée reine de Prusse, victime innocente des calomnies d'un homme qui, sur le trône du monde, se plaisait à insulter à la beauté et au malheur, la reine de Prusse disait qu'elle était souvent obligée de suspendre la lecture de Corinne, parce qu'elle se sentait l'.ime déchirée , non pas tant par la douleur que par cette privation d'espérance qui lui rappelait son propre sort.

DE MADAME DE STAËL

arts dont l'objet est tragique, n'est jamais perdue pour le

l6Ct6lir

Pcul-ôtre faut-il excepter de cet éloge une intrigue épi- , sodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton; et le mérite qu'il peut avoir n'est pas à sa place dans l'ouvrage.

On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractère exalté d'une femme poète qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration qu'elle excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de ses sentiments les plus vrais , une couleur particulièrement éclatante. Madame de Staël , bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu'une autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est même cette inspiration, portée sur l'univers extérieur comme sur les affections de l'àme , qui met de l'accord entre la partie descriptive et la partie romanesque de la composition.

Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman, trouvent que le héros n'est pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas même dans l'amour; et il fallait un caractère absolument différent du sien pour qu'il se soutînt à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent à la fois dominés par leurs habitudes et par le désir de s'en affranchir, et qui ne sont jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, que quand on les croit sur le point de leur céder ! Ce caractère qui tenait la malheureuse Corinne dans un état d'alarmes perpétuelles, était peut-être exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et captiver ses pensées.

Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt et de mérite. Il y a une fraîcheur , une vivacité extrême dans les impressions , et pourtant une érudition ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs allemands , celles même des érudits italiens , sont exposées par Corinne, et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l'inspiration. Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui est, et sans cesser de jouir de ce qui est.

Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas été étrangère au désir d'affaiblir les préventions qu'on a dans le monde contre les femmes à grands talents; peutêtre a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le savait par expérience, que l'amour de la gloire ne supposait pas nécessairement les défauts avec lesquels l'opinion commune l'associe. Elle a donc créé un être semblable à elle , une femme qui unit le besoin du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l'imagination à la constance du cœur, l'abandon dans la conversation à cette dignité de l'âme qui commande celle des manières , et enfin la passion dans toute sa force à l'examen de soi et des autres. Et cet être qu'elle a conçu, elle l'a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a fait enfin connaître madame de Staël.

Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est beau en

soi. Corinne est le fruit de l'Inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer; et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses œuvres.

Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers, pour et contre ces deux genres d'existence , sont également forts; les deux faces opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en doute , tant l'mtérèt dramatique entraîne irrésistiblement le lecteur.

Il est aisé de juger que l'idée fondamentale de Delphine et de Corinne est la même. C'est toujours une femme douée de facultés supérieures qui ne peut s'astreindre à suivre la ligne que l'opinion lui a tracée, et qui est bientôt en proie aux plus cruelles douleurs, parce qu'elle s'est écartée de cette ligne. Mais entre ces deux productions, tout l'avantage est du côté de Corinne. L'héroine dans Delphine est fort spirituelle , mais elle n'a pas pour excuse des talents extraordinaires. Plus scrupuleuse que Corinne peut-être, elle se place dans une situation plus équivoque; elle n'a complètement ni de l'innocence ni de l'éclat, et rien ne distrait de l'impression pénible qu'elle cause. Cormne se présente avec plus de grandeur. Elle a ouvertement rompu avec l'opinion, et sur la terre classique de l'Italie l'oppression de la société ne se fait pohit sentir. Elle ne veut avoir affaire qu'avec la gloire, et elle l'obtient. Le combat de la passion n'a rien non plus qui la dégrade. Ce n'est point cette lutte qui rabaisse toujours un peu la femme même qui en sort triomphante. Il s'agit pour elle du mariage ou du désespoir, du bonheur ou de la mort; et il y a de la dignité dans cette alternative. Elle n'est point aux prises avec le remords , point avec l'humiliation ; elle l'est avec le cours des choses, avec le malheur, et le génie la relève.

Corinne eut un succès prodigieux. Un ouvrage à toutes les portées , où les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les érudits des rapprochements ingénieux , les voyageurs des directions heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion , enfin où il y avait du plaisir jusque pour la malice même, dans ces portraits de nations si plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage , dis-je , enleva de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut qu'une voix , qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce phénomène fut partout un événement '.

I J'ai su par mon fils , qui était à Edimbourg- au moment où , malgré la guerre, il y parvint quelques exemplaires de Corinne, que ce livre produisit dans celle ville si éclairée une inconcevable sensation. La société entière fut électrisée ; les métaphysiciens, les géologues , les professeurs de toute espèce s'arrêtaient les uns les autres dans les rues, se demandant où ils en étaient de la lecture. La peinture des moeurs anglaises fut trouvée parfaitement fidèle , et l'on apprit qu'il y avait une petite ville de province qui s'était choquée, parce qu'elle avait cru que madame de Staël , qui n'en avait jamais entendu parler, avait voulu la tourner en ridicule.

NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

Dès ce moment madame de Staël n'a plus recueilli que de la satisfaction de ses travaux ; l'envie lui avait pardonné sous le nom de Corinne, et elle a obtenu ce qu'il lui fallait, une admiration mêlée de sympathie, je dirais presque de faible. Elle avait surtout besoin d'intéresser, et voulait qu'on devinât ses peines; aussi a-t-elle tracé la route à ceux qui voulaient la louer. Une franchise naturelle, une certaine modestie sur plusieurs points la portaient à repousser toute gloire qui ne lui allait pas; et elle accueillait encore à titre de bienfait celle même qu'elle sentait mériter.

Ce livre est peut-être le seul ouvrage de madame de Staël qui soit entièrement étranger à la politique : et pourtant l'esprit n'en convint pas à un dominateur ombrageux , qui conduisait les hommes parleurs intérêts, et qui ne voulait d'autre enthousiasme que celui de la victoire. Il ne pardonnait au talent que quand il avait obtenu de lui ce mot d'éloge par lequel le talent abdiquait son indépendance, et par conséquent son pouvoir. Mais louer le despotisme et celui qui se sert de ses plus odieux moyens pour obtenir la louange , était impossible à une âme fière.

Madame de Staël se résigna donc à l'exil, et regardant les hommes distingués de tous les pays comme ses véritables compatriotes , elle alla , en 1 807 , à Vienne , dans le but de rassembler de nouveaux matériaux pour le grand ouvrage qu'elle préparait, le tableau de l'Allemagne, sous le rapport des mœurs, de la littérature et de la philosophie. Parmi les avantages qu'elle retira de ce voyage , elle-même comptait pour beaucoup le plaisir d'avoir embelli les dernières années d'un vieillard aimable qui avait conçu pour elle une grande affection. Elle promit au prince de Ligne de publier une partie des anecdotes qu'il avait rédigées, en les faisant valoir par une préface ; et c'était lui assmer un plein succès littéraire. Cet ouvrage, comme on sait, a fait une telle fortune, qu'on a espéré en étendre la réussite jusque sur les anecdotes que madame de Staël avait laissées de côté! Il en a donc été fait un second et même un troisième choix , qui ont dû montrer à quel point son goût l'avait bien conseillée.

De l'Allemagne.

L'Italie pouvait être chantée, mais il fallait raconter l'Allemagne. Un pays où il n'y a de grand que la pensée, où les arts , la nature , la société même n'ont rien qui frappe les yeux ou captive l'imagination, ne pouvait inspirer une improvisatrice. Néanmoins il y avait là pour l'esprit d'immenses richesses à recueillir. Là , s'offrait au regard observateur de madame de Staël une manière de voir, de sentir, d'exister enfin tout à fait particulière; et la foule d'idées nouvelles qu'elle avait trouvées en circulation parmi les hommes éclairés, exigeait toute son adresse pour les expliquer et les faire valoir. Dépouillant donc le costume emprunté de Corinne, elle parle en son propre nom, et paraît elle-même sur la scène.

C'était le parti le plus judicieux. La forme didactique ne demandant point d'unité, admettait une grande variété de tons. Aussi les divers talents de l'auteur prejment-ils chacun dans cet ouvrage une physionomie bien prononcée. Toute l'ardeur de son âme, son esprit piquant et original, sa gaieté même s'y déploient, et elle y prouve de plus une force de tête, une faculté d'abstraction qu'on n'aurait pas devinée d'après l'élan poétique de son imagination. Ce livre se place , sans aucun doute , au niveau du précédent , et peut-être est-il plus extraordinaire comme l'œuvre d'une femme.

Toutefois on s'attendait à une autre Corinne, et il y eut un instant de mécompte. On avait espéré des émotions, et l'on ne voyait pas d'avance comment l'auteur en donnerait. Mais madame de Staël ne pouvait pas marcher sur ses propres traces. Elle avait d'ailleurs assez fait parler la passion, et, si le feu de son génie ne se fût pas porté sur d'autres objets , elle n'eût point obtenu sa meilleure gloire.

Il existe dans l'Allemagne un mérite au-dessus de toute comparaison ; c'est un ouvrage profondément moral et religieux. La vertu et la religion n'y sont pas des moyens d'effet. Ce ne sont pas des cordes sonores que le talent se plaît à faire vibier dans nos cœurs. Il règne dans la composition entière un désir, une passion de faire prévaloir des principes régénérateurs, de vivifier à la fois le sentiment et l'imagination , en combattant des doctrines qui paralysent l'un et l'autre. Ces motifs sont les seuls qui aient inspiré madame de Staël. Ici nul retour sur soi , nulle trace d'impulsion personnelle. Dans ses écrits précédents elle est encore occupée d'elle-même. Elle peint sa destinée sous des traits généraux, et puise dans l'idée des peines inévitablement attachées au sort des femmes, la résignation qui lui fait supporter les siennes. Il n'est rien de pareil dans l'Allemagne. Elle ne cherche, elle ne veut que le bien , celui des lettres , celui de la société , celui de l'âme. Montrer l'union intime et nécessaire du génie de la religion avec celui des beaux-arts et de la haute philosophie ; tel est le but constant de l'auteur.

Mais comment se fait-il qu'en marchant à un but si louable , on trouve si peu d'encouragement ? Y a-t-il un accord secret entre ceux qui veulent entendre pailer de religion le moins possible et ceux qui, à force de scrupules, rendent ce sujet tellement délicat à traiter qu'ils l'excluent par cela même? Certaines personnes i)ieuses s'effraient peut-être moins d'une lecture entièrement profane , pourvu qu'elle soit innocente, que de celle qui les expose à recevoir des pensées mondaines dans l'asile le plus sacré de leur cœur. Ainsi le mélange des beaux-arts et de la religion dans cet ouvrage a été blâmé par un écrivain (madame More) que madame de Staël elle-même a compté parmi les plus distingués de l'Angleterre.

Il faut respecter les motifs d'un auteur si estimable, et généralement si judicieux, mais on peut oser dire qu'il n'a pas envisagé la question dans son ensemble. Pour que la religion influe sur tous les moments et sur tous les hommes, il faut que la vie entière, avec les sciences et les arts qui en sont le brillant apanage , puisse être envisagée religieusement. Tant que les pensées religieuses ne s'allieront pas à toutes les autres, il y aura absence d'harmonie dans l'âme, inconséquence dans les actions. Si l'on ne sent pas que tout émane de Dieu , si la communication des rayons au centre est interceptée, l'idée la plus vaste de toutes, celle de la Divhiité, deviendra une idée étroite, et nous échappera par cela même.

Madame de Staël était intimement convaincue de ces vérités qu'elle trouva déjà répandues en Allemagne, le pays où l'on a le plus cherché à former un même faisceau de toutes les connaissances humaines. Nul spectacle ne pouvait l'intéresser davantage que celui d'une nation où le règne des opinions qu'elle avait professées jusqu'alors était solidement établi , où elle trouvait ses propres idées, d'un côté appliquées de mille manières à la vie réelle, et de l'autre appuyées sur les principes d'une haute philosophie. Néanmoins elle juge de nouveau ces idées. Elle voit leurs inconvénients dans l'abus qu'on en fait parfois, et la force de ses impressions inattendues lui fournit sans cesse l'occasion de rectifier ses systè«ies.

DE 3IÂDAME DE STAËL

Rien assnrément ne lui a semblé parfait en Allemagne; les livres, le tliéâlre, l'art de converser, rien n'était porté à un haut degré d'excellence, mais partout il y avait de la chaleur, delà vie, de l'émulation parmi les écrivains, de la bienveillance dans la société. Tout était en espérance, mais l'espérance animait tout. Elle crut respirer plus librement quand elle se vit entourée d'hommes qui n'imposaient nulle entrave au talent, nulle borne à la pensée, qui étaient étrangers à toute intolérance , et qui accueillaient le génie comme un entant du ciel sans se défier de lui. L'esprit qui dirigeait les écrivains l'a portée à juger plus favorablement de leurs oeuvres , mais elle a désiré voir régner cet esprit en France , bien plus qu'elle n'a proposé la littératme allemande pour modèle à l'imitation des Français. Dans un temps où la pensée même paraissait asservie, elle a. proclamé les bienfaits de l'indépendance intellectuelle, comme ceux de la liberté politique dans son dernier écrit.

Cet ouvrage était épineux à composer. On s'attend à de la pédanterie, à une métaphysique embrouillée ou à une fausse exaltation sentimentale dès qu'il s'agit de l'Allemagne. Conune madame de Staél découvrait à l'instant ces défauts partout où ils existaient , elle devait prouver qu'elle ne pourrait jamais en être la dupe. En outre on était armé d'avance contre une multitude d'idées qu'elle avait à développer, et le combat déjà engagé sur certains points rendait les amours-propres nationaux très-intraitables. Mais avec le vif sentiment de son équité naturelle, elle marche à travers toutes ces difûcultés. Elle ne ménage personne, et il ne semble pourtant pas qu'elle, doive blesser, parce qu'elle voit d'en haut les sujets qu'elle traite, et que, réduisant les débats littéraires à leur valeur, elle a la bonne foi de sourire la première dès que ses protégés eux-mêmes prêtent au ridicule en quelque point; enfin, parce qu'elle conserve la grâce d'une femme , et qu'il y a du désir de plaire jusque dans les choses piquantes qu'elle dit.

Aussi les Allemands ont-ils fort bien pris ses reproches les plus sévères. En leur qualité de débutants, ils voulaient se montrer dociles ; et comme madame de Staël donnait précisément à leur littérature ce qui lui manquait, une existence européenne, ils ont été plus flattés qu'offensés ; mais il n'en a pas été de même des Français. Une immense renommée, des auteurs naturalisés chez toutes les nations, des pièces jouées sur tous les théâtres, une langue devenue dans le monde entier comme une langue maternelle pour la classe cultivée, avaient rempli les Français d'un juste orgueil; ils étaient de toutes manières au faîte de la puissance, et leur parler avec franchise, était dire la vérité à des rois.

Mais c'est là précisément ce qui mettait à l'aise madame de Staël. Elle n'aimait pas naturellement le pouvoir, et toute sa générosité la portait à relever la réputation d'un peuple malheureux et méconnu. Toutefois , malgré ces entiment, malgré l'ivresse d'enthousiasme qu'elle inspirait d'un côté et la persécution qu'elle éprouvait de l'autre, elle n'a pas commis d'injustice, et une tournure un peu épigrammatique donnée à des jugements équitables au fond, est tout ce que les Français peuvent lui reprocher. Il faut se rappeler qu'au moment où elle écrivait la France entière était dans une fausse position. Tout se fondait sur la révolution, et l'on détruisait chaque jour le fruit chèrement acheté de la révolution, l'espérance de la liberté. Une hypocrisie violente dans le gouvernement n'en imposait à personne, et hors du gouvernement môme, un vernis de légèreté et d'insouciance ou l'orgueilleuse consolation de la victoire, servait à recouvrir un peu l'esclavage qu'on n'espérait pas cacher. De là résultaient de

toutes parts des contradictions qui ne pouvaient être voilées que par des sophismes, mais l'emploi continuel de ces sophismes provoquait une irritation singulière chez les victimes de Toidie existant. Les apologistes de l'arbitraire prenaient des armes où ils pouvaient, ils en cherchaient dans l'ancienne gloire des écrivains français, dans l'éclat du règne de Louis XIV, et comme il n'y avait pas de littérature vivante, vu les données du moment, on évoquait des armées de morts et on se battait avec des siècles. Le parti que devait prendre madame de Staél était indiqué; elle était nécessairement rejetée dans une espèce d'opposition, et un peu d'hostilité contre la critique française n'était que la défense naturelle de ses opinions.

JNéanmoins des motifs plus grands l'ont animée. Elle savait , par expérience , qu'on double ses idées en changeant de point de vue. La littérature d'un peuple spirituel et cultivé paraît toujours former un tout complet, quand on la considère du dedans, et elle est si exactement en rapport avec l'esprit qui l'a formée et celui qu'elle forme à son tour, qu'il n'existe à son égard plus déjuges. ^lais quand on sort de cette sphère, q'.iand on vient à respirer un autre air, parmi les sensations nouvelles qu'on éprouve, il se trouve des plaisirs inconnus. De retour chez soi on regrette ces plaisirs. Tout se montre sous un autre aspect , et l'on . s'aperçoit que ce qui semblait être la nature des choses, n'est bien souvent que la manière de sentir d'un peuple.

C'est là l'effet que veut produire madame de Staël. Trouvant à côté de la France le pays qui offre les plus fortes oppositions avec la France môme, elle puise là le secret de ces contrastes au moyen desquels on fait ressortir ce qui serait trop vague et trop indéfini, si on le présentait seul. Deux différences fondamentales s'offrent à ses regards , et ces ditïérences relevées dans tout son ouvrage, en font pour ainsi dire l'esprit. Elle oppose d'une part l'empire exercé par la société , à la liberté de la pensée solitaire , et de l'autre , l'effet de la doctrine métaphysique qui assujettit l'âme aux sensations, à celui d'un système qui donne la souveraineté à l'âme. Le premier de ces contrastes devait surtout ressortir dans la partie littéraire, le second dans la partie philosophique de l'ouvrage.

L'auteur débute par le pur esprit français. Voulant prouver qu'elle est chez elle sur le terrain de la noble élégance et de la grâce légère, madame de Staél se montre capable de satisfaire toutes les délicatesses d'un goût difficile, lorsqu'elle rend hommage à un nouveau genre de beautés. C'est peut-être la seule fois qu'on ait vu la cause de l'enthousiasme défendue avec l'arme du ridicule et de la bonne plaisanterie.

Le chapitre charmant, de l'esprit de conversation, peut se mettre au nombre des traités sur l'art , faits par un grand maître dans l'art même. Là, madame de Staël donne tous ses secrets, sans courir grand risque qu'on les lui prenne.

La première partie sur les mœurs de l'Allemagne et l'aspect général du pays se rapproche de la forme d'un voyage. Madame de Staél y peint la sensation de tristesse dont on est d'abord saisi sous un climat sombre et sévère, et la disposition plus douce qui lui succède. Ce qu'elle raconte d'une musique ravissante qu'elle entendit, pendant une noire matinée d'hiver, dans les rues encombrées de neige, d'une petite ville , serait propre à devenir l'emblème du pays même. On éprouve encore une sensation pareille, quand on étudie la langue et la littérature allemandes. Quelque chose de pénétrant et d'intime, quelque chose de tendie et de fort, semble parvenir à notre cœur à travers un brouillard d'expressions indécises.

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

Madame de Staël caractérise avec un disceniement exquis l'esprit de la société et des institutions dans les différents États de ce pays divisé de tant de manières; et quand elle vient à parler de l'éducation, elle expose ses propres idées sur ce grand sujet. Rien de plus ingénieux et de plus juste que les raisons données par elle du peu de succès qu'on obtient lorsqu'on veut substituer , pour l'enfance, l'étude des mathématiques et de l'histoire naturelle à celle des langues mortes. Cette partie se termine avec éclat par la description d'une fête nationale dans les montagnes delà Suisse, morceau que des rigoristes en géographie ont trouvé déplacé, mais qui est d'une beauté ravissante.

La seconde partie, qui traite de la littérature, est la plus étendue, et c'est celle qui doit piquer le plus vivement la curiosité L'élite des œuvres de l'esprit chez une nation enthousiaste et laborieuse s'y déploie aux regards, et tout un ordre de beautés inconnues fiappe et intéresse tour à tour. Avant de parler des ouvrages, l'auteur nous met en société avec les écrivains, car cette littérature, toute jeune encore, a vu à peine deux générations d'hommes, et madame de Staël a pu elle-même s'entretenir avec les vieillards illustres qui en ont été les fondateurs. C'est nn phénomène curieux que le déploiement subit d'un esprit très-original chez une vieille nation européenne, arrivée sous plusieurs rapports au même degré de civilisation que les autres. Peindre ce phénomène avec vérité , en démêler avec sagacité les causes, était tout à fait du ressort de madame de Staël.

Elle a tracé les portraits des écrivains arec la chaleur et la bienveillance qui étaient dans son cœur. Scliiller surtout, le vertueux auteur de tant de pièces de théâtre, dont une poésie admirable suffirait pour assurer la réputation, Schiller est traité avec une prédilection particulière. 11 avait gagné personnellement ses affections par les qualités les plus aimables, et par cette touchante candeur qui s'allie si bien avec le génie.

Les extraits des pièces de théâtre sont ravissants; les tableaux les plus éclatants, les plus forts d'effet, souvent les plus déclarants , se succèdent. On est transporté dans la situation par deux ou trois paroles , et l'art dramatique avec sa magique puissance s'empare aussitôt de nous. Là encore Schiller est présenté à son plus grand avantage, et les tragédies de ce poëte sont extraites ou traduites avec une étonnante beauté de couleur. On peut remarquer là, ainsi que dans les improvisations de Corinne, à quelle hauteur madame de Staël s'est élevée dans la prose poétique, genre si difficile en français, lorsqu'il s'agit de remuer fortement le cœur à travers la pompe du langage.

Le génie devant lequel les Allemands se prosternent tous , celui de Goethe , est très-bien caractérisé par madame de Staël. L'adresse infinie qu'elle met à détinir cet esprit si hardi et si profond, ce talent flexible et toujours maître de lui-même au milieu de ses bizarreries, cette adresse était d'autant plus nécessaire que peut-être les productions extraordinaires d'un pareil écrivain ne seront jamais bien appréciées hors de rAllemagne.

Dans le nombre des morceaux distingués dont cette partie se compose, on a cité comme une esquisse de génie le portrait que madame de Staël elle-même a tracé d'Attila. Ses traductions de Marie Stuaut, de la Louise de Voss, celles d'une multitude de pièces détachées montrent sa prodigieuse susceptibilité d'émotion , ses étonnants moyens pour tout exprimer. Le langage, les habitudes, les préjugés nationaux sont pour elle des milieux transparents à travers lesquels elle voit distinctement la beauté des sen-

timents, des situations , des conceptions littéraires les plus étrangères à nos mœurs; et son imagination frappée transmet comme par miracle ses impressions.

Relativement aux systèmes dramatiques des Français et des Allemands , madame de Staël n'a point pris un parti aussi tranché qu'on l'a prétendu. Elle a balancé des inconvénients ou des avantages, plutôt qu'assigné aucune prééminence. Elle a été vivement émue au tliéâtre allemand , et c'est fort heureux pour ses lecteurs. Celui qui rend compte d'une littérature étrangère doit l'avoir goûtée, sans quoi il est probable qu'il y est lui-même resté étranger. Chez les deux nations, telles que madame de Staël les a dépeintes, la littérature entière devait prendre une direction différente. Des auteurs inspirés par le désir de plaire à la société, se conforment naturellement à ce qui a toujours plu à cette société, tandis que des écrivains solitaires se livrent davantage à leurs propres impressions. Les premiers se proposent d'exécuter une œuvre, les autres ne songent qu'à épancher leurs sentiments. Ceux-là ont un plan bien conçu à exécuter, ceux-ci ont les riches matériaux de leur pensée à employer. De là vient q!ie la beauté des formes l'emportera dans une littérature, et la vérité des sentiments dans l'autre. Les grands maîtres concilient tout ; mais quand il y a un sacrifice à faire , le principe dominant se découvre.

Dans le genre dramatique , le moi du poëte se transporte ailleurs; mais alors les auteurs allemands et anglais mettent le même prix au développement d'un caractère adopté, qu'à la manifestation du leur. Ils veulent suivre les changements que subit un même être, et tracer la marclie progressive d'une révolution morale, en conservant l'identité de l'individu. Or, cela seul exclut la règle des vingt-quatre heures, puisque les brusques vicissitudes montrent la force des passions bien mieux que celle de l'homme, et dénaturent le caractère plutôt qu'elles ne le ré\ èlent. La tragédie historique qu'appellent de partout les intérêts du moment, se ploie surtout difficilement à la règle des unités.

Voilà ce qui se trouve dans l'application; mais quand la question sera traitée abstraitement, les critiques français auront toujours l'avantage, puisque le genre de vraisemblance exigé par les lois d'Aiistote ne semble rien avoir en lui-môme d'incompatible avec le naturel et la force. L'art ne s'est point introduit dans l'ordonnance extérieure des pièces allemandes , quoiqu'on y admire une subliino poésie de sentiments et de situations. La forme française est la seule belle , la seule régulière , la seule même qui soit une forme. Quand donc les critiques ont voulu la conserver, quand ils ont toujours dit aux auteurs : Faites mieux, produisez une impression profonde en restant fidèles au bon sens, unissez la vraisemblance morale à la Maisemblance matérielle, ils ont eu parfaitement raison; mais à force d'avoir raison ils finiront par chasser les poètes.

Quand l'arbre qui a donné les plus beaux fruits devient rebelle à la culture, faut-il condamner le .sol à la stérilité.' Si désormais la sève refuse de jaillir abondamment dans ses anciens canaux, qu'arrivera-t-il.' Il arrivera que le changement des mœurs bannissant journellement beaucoup de pièces, la scène s'appauvrira; il anivera que les imaginations fortes et pathétiques se rejetteront sur le roman, au grand détriment de leur gloire, de celle de leur nation et de leur siècle, au détriment des plus beaux effets et de cette émotion électrique qui se communique au théâtre; de plus, au détriment de la poésie elle-même, qui languira faute d'un emploi à la fois noble et populaire. 11 arrivera enfin que , comme on veut des impressions tragiques, il se trouvera toujours des auteurs qui, laissant

DE IM4DAME DE STAËL

tout art de cote, se contenteront de larmes et de salles pleines, et qui feront des mélodrames.

Que tel ait été le sentiment de madame de Staël, c'est ce que prouvent évidemment ces paroles : « Quelques « scènes produisent des impressions plus vives dans les « pièces étrangères ; mais rien ne peut être comparé à l'en- « semble imposant et bien ordonné de nos chefs-d'œuvre « dramatiques : la question seulement est de savoir si, en « se bornant comme on le fait maintenant, à l'imitation de « ces chefs-d'œuvre, il y en aura jamais de nouveaux '. »

Après la lecture si amusante des deux premières parties, il est possible qixe celle de la troisième, sur la philosophie et la morale, paraisse un peu abstraite et diflicile; mais on n'en doit pas moins d'estime au beau travail de madame de Staël, travail entrepris par les plus nobles motifs, exécuté avec la plus rare intelligence. Il y avait du courage à traiter des sujets importants sur lesquels on cherchait alors en France à jeter une extrême défaveur.

L'origine des idées dans l'entendement humain étant la question métaphysique à laquelle se rattachent surtout les grands intérêts de la religion et de la morale, c'est celle-là que madame de Staël examine particulièrement. La philosophie matérialiste avait gagné beaucoup de terrain en Europe, depuis qu'un principe vrai en lui-même avait servi à fonder un système faux, autant que destructif de toute responsabilité morale. De ce que les éléments de nos idées nous sont arrivés par le canal de nos sens, on avait conclu que l'àme elle-même n'était qu'une machine à sensations ; et , comme une intelligence active dans le sein de l'homme et un Dieu dans l'univers sont des idées tellement correspondantes qu'on ne rejette guère l'une sans l'autre, un matérialisme absolu ou l'athéisme était le résultat de ces opinions. C'est à combattre une telle doctrine que tous les philosophes allemands se sont appliqués depuis Leibnitz. Mais en voulant rétablir la nature morale dans ses droits, plusieurs ont été poussés vers l'idéalisme, et ceuxlà même qui ont fait jouer le plus grand rôle aux objets extérieurs, ont spiritualisé la matière bien plus qu'ils n'ont MATÉRIALISÉ l'esprit.

La clarté, et je dirai la grâce avec lesquelles madame de Staël rend compte de tous ces systèmes, est quelque chose de bien étonnant. En elle, nulle trace de pédanterie. Évitant autant qu'il se peut les mots scientifiques, elle ne dit et ne prétend même savoir que tout juste ce qu'il faut pour apprécier l'influence morale de ces doctrines. Elle ne 8e fait point immédiatement juge de la vérité; mais convaincue que l'univers entier est l'œuvre d'une pensée bienfaisante et sublime, elle cherche la vérité dans ce qui élève le plus notre àme, dans ce qui nous rend le plus capables d'accomplir le beau et le grand, tels que le génie ou la vertu les conçoivent.

L'esprit général de ces systèmes devait plaire à madame de Staël. Rien de plus favorable à l'essor de l'imagination qu'une philosophie qui exalte l'activité de l'àme et somiiet le monde à l'intelligence. Aussi quand elle vante son heureuse influence sur les arts et la poésie, y a-t-il peu à lui objecter. Les beaux-arts étant fondés sur les rapports mystérieux de notre âme avec l'univers, toutes les afleclions, toutes les émotions de l'âme doivent être écoutées par l'artiste. Il doit tenir compte de ses moindres impressions, les grossir en s'y abandonnant, pour devenir capable de les transmettre. Dans les sciences morales, le sentiment est aussi un de nos guides; mais il n'en est pas de même des sciences naturelles. Là, l'homme n'est que spectateui-; ce

' De l'Allemagne , tome II , p.ige 4.

sont les rapports des choses entre elles qu'il étudie; il doit faire abstraction de lui-même, et de tout ce qu'il éprouve. Aussi les sectateurs des dernières doctrines allemandes ont-ils peu fait de progrès dans l'étude de la nature, et madame de Staël n'a pas été assez sévère à l'égard du travers, ou pour mieux dire de la maladie de l'Allemagne, l'idée que l'âme peut trouver toutes les sciences en ellemême.

Sans doute, elle n'a pas entièrement approuvé une telle rêverie; mais en regiettant que de certains apei eus d'imagination ne fussent pas saisis davantage parles savants, elle a paru croire que la méthode expérimentale n'avançait les connaissances que par une sorte de procédé mécanique, et que tout s'y bornait à l'observation des faits. N'ayant malheureusement jamais porté son regard d'aigle sur ces matières, elle n'a pas rendu justice à l'immense grandeur des facultés qui se déploient dans les sciences, "quand on suit la seule marche qui assure leurs progrès. Non seulement ( ce qu'elle n'a pu tout à fait méconnaître) il s'y développe des forces prodigieuses dans l'intelligence , mais l'imagination, pour être tenue en bride, ne reste néaimioins pas inactive. C'est l'imagination qui indique en secret à l'investigateur le sentier où il doit s'engager , c'est elle qui forme ces suppositions souvent si hardies dont l'expérience doit déterminer la valeur; mais elle ne se trahit pas elle-même; des découvertes inespérées décèlent seules son existence, et alors ses lueurs incertaines disparaissent devant la splendeur de la vérité '.

En revanche, on ne saurait lire sans une profonde ad miration le chapitre hititulé : De la Morale fondée sir l'intérêt personnel. Avec une force terrassante dans le raisonnement, avec une éloquence sensible qui n'est qu'à elle, madame de Staël y pulvérise la doctrine qui prétend nous imposer le sacrifice de nous-mêmes au nom de notre propre utilité; qui confie à l'ennemi, l'égoïsme, la garde de la place attaquée, et qui donnant un même calcul intéressé pour base à toutes les actions, justifie le vice autant qu'il déshonore la vertu. On peut défier toute subtihté d'obscurcir une telle lumière, et l'on ne saurait trop recommander la lecture de ce morceau qui classe à lui seul jnadame de Staël parmi les premiers moralistes.

Mais la dernière partie de l'ouvrage sur la religion et l'enthousiasme, est celle où son superbe talent d'inspiration parvient à la plus grande hauteur. Là reparaît une autre Corinne, ou plutôt un céleste Génie qui rassemble dans un hymne ravissant tout ce qui soutient et fortifie les cœurs généreux. Ce qu'elle entend par enthousiasme n'est point (elle a soin de l'expliquer) une exaltation délirante; c'est la divine harmonie d'une âme à la fois ardente et calme , où règne le culte de la beauté morale et de la source première de toute beauté. Interrogeant les plus hautes jouissances, celles du cœur, celles de la pensée, les plaisirs même de l'imagination , elle retrouve dans toutes cette tlamme divine qui enlève à la terre le cœur où elle est allumée. La gloire, les talents, les arts, la musique, la poésie, l'amour lui-même, toutes ces joies souvent profanées, mais souvent aussi calomniées par l'homme, lui apparaissent dans leur pureté primitive, comme des dons du Créateur. Un rayon de la bonté céleste illumine à ses yeux là nature entière, et voyant dans son propre enthousiasme

I On parilonnera cette dig;resslon à la fille d'an savant qui se sen tait attaquée dans son bien le plus cher, la gloire des hommes illus très qni ont suivi la méthode expériment.nle. M. de Saussure a donné en effet l'exemple de la plus forte imagination contenue par la raison , puisque sa modeste défiaiice le forçait à révoquer en donte ses idées les plus heureuses, tant qu'il ne pouvait pas les appuyer incontestablement sur des faits.

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

un bonheur qui ne l'abandonnera jamais, elle sent que

QUAND ARRIVERA LA GRANDE LI'TTE (puisSC Un tel présage

s'être accompli!), il a été préparé du secours pour l'âme inspirée « dont les derniers soupirs sont comme une noble « pensée qui remonte vers le ciel '. »

On sait quel fut le sort de cet ouvrage : la censure y fit de nombreux retranchements, et les phrases supprimées, qui ont été rétablies depuis , l'ont , par leur innocence même, la satire du gouvernement qui ne pouvait les supporter. Toutefois, si chaque ligne parait irrépréhensible, l'esprit général de la composition était trop contraire à l'intérêt du despotisme, toutes les passions égoïstes qu'il importait alors de fomenter y étaient trop dévoilées et trop combattues, et si ce fut une injustice de faire saisir un tel livre, ce ne fut peut-être pas une inconséquence. On mit donc au pilon ces belles pages , et bientôt l'auteur en fut plus cruellement persécuté. 11 y eut des hommes auxquels une pénétration infernale suggéra que c'était dans les objets de son affection qu'il fallait frapper madame de Staël. Son premier ami à tant de titres, M. de Montmorency, et une femme belle et aimable avec laquelle elle était liée, madame Recamier, furent condamnésà un exil perpétuel pour avoir été consoler le sien. Ce coup est un des plus cruels dont elle ait été atteinte; jamais douleur ne fut plus déchirante, et dès lors elle résolut de quitter à tout prix une terre où elle croyait répandre la contagion du malheur.

Entourée comme elle l'était de surveillants et d'espions, la fuite paraissait dangereuse autant que difficile. Il fallait traverser les armées pour aller chercher en Russie, non pas un asile , mais la seule mer dont le chemin lui fut encore ouvert. L'idée d'exposer sa fille aux dangers d'un tel voyage, celle de quitter tous ses amis, le tombeau de ses parents, la Suisse même qui, malgré la tristesse de ce séjour, était devenue pour elle une seconde patrie, celle enfin de fuir comme une criminelle à travers les terres et les mers; toutes ces idées l'épouvantaient ou lui déchiraient le cœur. Courageuse par fierté, elle avait une imagination facile à alarmer, et les fantômes de la peur prenaient une terrible réalité pour elle. Ses craintes, ses irrésolutions, les combats qui se livraient en elle , la mirent dans un état affreux ; mais parmi les partis à piendre , il en est un qui n'a pas fixé un instant son attention. Une ligue d'éloge au tyran, une ligne qu'assurément elle eut su amener et rédiger avec convenance, cette ligne qui lui aurait rendu la France, ses amis, l'exercice de son talent, les biens confisqués de son père , cette ligne elle n'a jamais admis la possibilité de l'écrire.

Ce fut pour fortifier son âme ébranlée qu'elle composa , en 1812, peu avant son grand voyage, un écrit contre le suicide. Elle se reprochait quelquefois d'avoir montré dans ses premiers ouvrages une sorte d'admiration pour le courage qu'exige cet acte coupable. Et bien qu'elle n'eût point eu d'autre dessein que celui de laver la mémoire de quelques infortunés, de la tache la moins méritée, celle de lâcheté, l'occasion de professer une meilleure doctrine s'étant présentée, elle la saisit avidement. Un double meurtre volontaire, accompagné de circonstances romanesques, avait excité en Allemagne un enthousiasme insensé parmi les journalistes et les gens du monde. Madame de Staël sentit vivement le besoin de se séparer, dans cette occasion, de ceux qu'elle avait vantés. Elle démêlait un mélange de vanité dans cette horiihle scène ; elle y voyait un mauvais mélodrame exécuté sur le réel, et voulait montrer qu'une sorte d'affectation peut suivre jusque dans le mo-

' Dernière page de l'Allemagne.

ment suprême, ceux qui donnent ainsi leur propre mort en spectacle. Prenant son sujet sous un point de vue universel, elle emploie toute la force de son talent à développer les ressources que la religion et une morale élevée donnent à l'homme dans l'infortune. La douleur, dans cet écrit, est présentée comme un moyen régénérateur entre les mains de la Providence. Ne pas nous soustraire à l'action de la souffrance, qui est destinée à nous perfectionner, étudier les lois et surtout l'esprit du christianisme, pournous convaincre que cette religion condamne le suicide , et placer la dignité morale dans la résignation plutôt que dans la révolte; tels sont les conseils qu'elle donne aux malheureux. Elle avait dans d'autres ouvrages admiré le christianisme et vanté les secours qu'il prodigue aux affligés ; mais cela pouvait se faire pour ainsi dire du dehors. Dans cet écrit, le dernier sur ces matières qu'elle ail composé, elle se place au centre du système, et, malheureuse elle-même, elle adhère à la seule croyance qui sauve du désespoir, en consacrant la douleur.

Enfin, au printemps de 1812, c'est-à-dire au dernier des instants où la fuite était encore possible, madame de Staël se décida à partir. Elle avait en quelque sorte épuisé ses forces dans l'incertitude; et quand après avoir fianchi les frontières de la Suisse, il n'y eut plus moyen de reculer, son courage sembla l'avoir abandonnée. En lisant dans se« Uix Années d'Exil la relation de ce singulier voyage, on s'étonne qu'au milieu des dangers dont elle se formait l'idée, elle ait pu observer, comme elle l'a fait, les pays qu'elle a si rapidementet si seciètement traversés. Ce moment, le plus intéressant de tous à étudier, touchait à celui de la délivrance européenne. Et tandis qued'im côté les sentiments qui allaient causer une explosion si terrible étaient parvenus à leur dernier degré d'exaltation, de l'autre, une pusillanimité, une soumission presque serviles semblaient caractériser les gouvernements enlacés dans le grand filet de la politique bonapartiste.

Suivie de près par les armées françaises, madame de Staël ne respira pas même en Russie, car déjà ces armées étaient sur ses pas. Dans son effroi , elle fut sur le point de prendre la route de Constantinople pour se rendie en Grèce. Son dessein avait toujours été de visiter la Grèce, et de puiser à la source, la couleur orientale qui devait animer son poème de Richard-Coelu-de-Lion. Mais la crainte d'exposer sa fille aux périls d'un tel voyage lui fit prendre le chemin de Moscou.

Rien n'est plus curieux que la manière dont madame de Staël avait jugé le peuple russe. A traveis la servitude, à travers la superstition et l'ignorance, elle avait démêlé des traits admirables de caractère dans la natLon, un superbe esprit public, allié à une douceur, à une mobilité d'imagination qui contrastent avec les passions les plus véhémentes. Elle voyait ce peuple comme une race méridionale transplantée dans le Nord. Le spectacle singulier d'une civilisation récente, entée su ries restes de l'ancien Orient, celui d'une nature et d'un climat terrible domptés en quelque sorte à force de magnificence, l'eussent vivement intéressée dans un autre moment; mais déjà s'avançait l'armée française : madame de Staël partit de Moscou avec précipitation, et la flamme y dévora ses traces.

Son séjour à Pétersbourg ne fut pas long, car non seulement elle ne s'y croyait pas en sûreté, mais elle y éprouvait des sentiments très-douloureux. Cette ville si belle, ses édifices splendides, une société aimable, des institutions naissantes qui donnaient le plus grand espoir, tout était menacé de destruclion; des impressions opposées et également pénibles se joignaient à celles-là. L'exaltation

DE MADAME DE STAËL

nationale était extrême, et bien que cette disposition des esprits augmentât l'entiiousiasme inspiré par la femme illustre qui n'avait pas voulu lléchir sous le joug, l'idée qu'une telle effervescence allait se diriger contre les Français, remplissait madame de Staèl de terreur. La Suède, patrie de M. de Staël, lui offrait un asile plus doux et plus sûr; et après quinze jours passés à Pétersbourg, elle se rendit à Stockholm.

Les désastres de cette année si redoutables pour l'Europe entière l'affectèrent profondément ; mais dans une pareille situation d'âme, elle trouva quehjue consolation à vivre en Suède sous la protection d'un héros français auquel elle voua une amitié véritable. Comme lui , madame de Staël tenait à la France par ses affections; à la cause européenne , par une espérance mêlée de bien des craintes : c'est en Suède qu'elle a publié l'écrit sur le suicide, qu'elle a dédié au prince royal.

Au commencement de l'année suivante, madame de Staël passa en Angleterre. Là , elle produisit la plus vive sensation. Rechercliée d'abord comme prodige , elle excita toujours un égal empressement par ses ressources inépuisables et par le charme de son caractère. Aucune prévention contre les femmes qui se mêlent de politique, aucune de ces habitudes qui tendent à restreindre l'influence des femmes dans la société, ne put tenir contre l'attrait qu'elle inspirait. Bientôt instruite de l'état du pays, elle étonne ces vieux défenseurs des libertés civiles par la Justesse, par la netteté de ses vues, par son habileté à saisir l'intérêt du moment et celui de l'avenir. Comme en France, comme partout, son inclination l'avait portée à se rattacher à l'opposition modérée et conservatrice, sans jamais se séparer entièrement du parti ministériel.

Toutefois, le succès était une faible distraction pour madame de Staël, et bientôt un grand chagrin vint de nouveau bouleverser son âme. Ce fut en Angleterre qu'elle apprit la mort de son second fds, jeune homme dont le caractère fougueux lui avait toujours donné des inquiétudes , mais dont les sentiments nobles et tendres étaient dignes des larmes qu'il a coûtées à sa famille.

Les impressions de madame de Staël à son retour en France ont été décrites par elle dans ses CoissmÉHATioNs 6VK LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, le scul de SCS ouviagcs dont il me reste à parler.

Considérations sur la Révolution française.

Quoique madame de Staël eût communiqué successivement les diverses parties de son manuscrit à ses amis, quand ce monument s'est présenté à leurs regards dans son entier, ils ont été étonnés de son imposante grandeur. Peut-être est-ce l'effet d'une imagination frappée, mais je ne sais quel éclat d'immortalité m'a semblé l'envelopper. Cette vie si ardente, si animée , est pourtant de la vie éternelle; ce mouvement si actif, si soutenu, n'est plus celui des passions. L'âme qui s'adiesse à nous plane dans une région supérieure; elle est parvenue à ce point d'élévation où les objets terrestres paraissent encore revêtus de leurs plus riches couleurs, mais où ils se montrent dans leur ensemble, et où déjà l'on respire l'air du ciel.

Quelque idée que madame de Staël eût donnée de sa capacité, il y a une telle hauteur de pensée dans cet ouvrage, qu'il faut avoir devant les yeux toute sa vie, pour concevoir qu'elle-même ait pu l'écrire. C'est le fruit du passé le plus instructif dans une intelligence occupée d'avenir. L'éducation politique qu'avaient donnée à madame de Staël les deux ministères de son père et les diverses phases de la révolution; l'expérience qu'elle avait faite des

maux infligés par la tyrannie; ses voyages dans toute l'Europe, et surtout ce séjour en Angleterre où la vue d'une belle constitution en activité lui avait appris ce que n'enseigne point la théorie, et où toutes ses idées sur la législation s'étaient mûries dans des discussions avec les hommes les plus distingués; voilà ce qui l'a miiie en état de composer un tel livre. Et si l'on songe au mouvement imprimé à cette masse de pensées par l'effroi que causa à madame de Staël le retour de Bonaparte, par l'alternative de ses craintes et de ses espérances durant les désastreux cent jours, enfin par la douleur de revoir la France envahie, on s'expliquera l'élan, la vivacité qui s'allient dans cet ouvrage au calme de la réflexion. Elle était peut-être dans la position la plus favorable à un grand écrivain, celle où un repos extéiieur succède à des agitations violentes , et où les facultés exaltées par la lutte prennent une nouvelle direction.

Deux grands motifs ont animé madame de Staël. Écrù-e la vie politique de son père, était à ses yeux un devoir sacré dont elle ne voulait pas retarder l'accompUssement ; mais quand elle a vu la liberté, l'indépendance nationale, et par conséquent la monarchie dans un état vacillant et précaire en France , elle .s'est encore proposé un autre but. Celle qui lisait l'explication du présent dans le passé, et de l'avenir dans le présent ; celle (|ui croyait voir avec les dangers les moyens d'y échapper, a pu se sentir appelée à dire la vérité. L'idée d'une si haute vocation a calmé à la fois et inspiré tout son être. Sans enthousiasme pour le bien elle n'eût pas écrit un tel livre; avec une exaltation passagère , elle ne l'eût pas écrit non plus. Excitée par la volonté ardente et ferme de montrer la nécessité de la morale dans la politique, elle associe son père à son grand dessein. Regardant M. Necker et elle-même comme deux avocats d'une seule cause , elle prouve par les faits ce qu'il avait posé en principe : c'est que tout ce qui est fondé sur la perversité doit nécessairement s'écrouler. Jamais on n'a été plus inaccessible à tout calcul de succès, à tout ménagement de prudence. Aussi madame de Staël, qui était toujours prête à accueillir les observations de ses amis, a-t-elle uniformément répondu à leurs réflexions circonspectes : n C'est la vérité, je la pense, et je la dirai. » II semble qu'elle ait eu le pressentiment que rien ne pourrait bientôt l'atteindre. La juste appréciation des choses humaines, l'élévation, la douceur même, qui caractérisent les derniers moments de la vie, paraissent s'unir chez elle à toute la force de la jeunesse.

Si la forme de la composition n'eût pas été imposée à madame de Staël par ses différents buts, on pourrait y relever quelques défauts. Trois sujets analogues , la biographie d'un ministre d'État, l'histoire d'une période agitée de troubles politiques , et l'exposé d'une théorie des gouvernements , rentrent par la nature du travail sans cesse les uns dans les autres; et il résulte de là que le tout et les parties ne se dessinent pas bien nettement dans l'esprit. Mais s'il n'y a pas unité de plan dans l'ouvrage , il y a une admsrable unité d'inspiration. C'est madame de Staël ellemême avec sa pénétration, ses sentiments vifs et généreux, qui est l'idée centrale de son livre, et celte idée, on la saisit complètement. D'ailleurs, le titre qu'elle a choisi est si vague et si modeste, qu'elle est sûre de tenir plus qu'elle n'a promis. On ne peut exiger ni une histoire ni une théorie complète de l'auteur qui n'annonce que des Considérations. Je ne ferai donc pas un extrait régulier d'un livre qui se prête difficilement à l'analyse, et je me contenterai de considérer dans madame de Staël le biographe, l'historien et le pubHciste.

NOTICE SUR LE CÂRA.CTERE ET LES ECRITS

La biographie doit être jugée relativement à son but. Savoir si la relation de la vie politique de M. Necker ajouterait ou non au mérite de l'ouvrage qu'écrivait sa fille, n'était pas pour elle la question. Nuirait-elle à son père, comme on le prétendait, en faisant de nouveau parler de lui? Elle était fondée à ne pas le croire. Madame de Staël ne demandait pas mieux que d'appeler l'examen sur une telle conduite; et quand son livre eût suscité quelques vains propos, n'était-il pas fait pour leur survivre? Elle ne pouvait pas d'ailleurs, quand elle l'eût désiré, vouer son père à l'obscurité; car l'histoire voudra savoir ce qu'était au vrai M. Necker. L'avenir croira-t-il sa fille? dira-t-on. Oui, il la croira, qu'il le veuille ou non, si on peut le dire. Il n'est pas aisé de résister à l'ascendant d'une telle conviction; et qu'importe qu'on ait récusé d'avance madame de Staël, si finalement elle persuade!

Elle se met de toute manière en mesure d'être écoutée, devenue de l'espoir de persuader sur un tel sujet par de l'enthousiasme, elle se retranche dans les faits. Elle voit M. Necker dans le siècle où il a vécu , et reconnaît que sa délicate moralité l'inquiétait de trop de scrupules pour qu'il pût maîtriser des circonstances si fortes ; mais croyant que du moins les résulats seront appréciés, elle récapitule les titres incontestables de son père à la reconnaissance publique, et semble dire avec un accent douloureusement concentré : Ceci , du moins , on ne me le contestera pas.

Espérons que son sentiment l'a bien conseillée , et qu'elle aura du moins affaibli d'inconcevables préventions. Elle a dû relever le mérite de M. Necker comme homme d'État, en faisant toucher au doigt la justesse de ses prédictions; comme écrivain, en forçant les indifférents à lire ses éloquentes pages ; et puisqu'à travers la diversité des genres on fie peut méconnaître la parenté des deux talents, pourquoi n'accorder qu'à madame de Staël seule le tribut d'éloges qu'elle eût trouvé si juste et si doux de partager avec çon père ?

Désirant éviter les discussions politiques, je m'arrêterai peu à considérer madame de Staël comme publiciste. Son admiration pour la constitution anglaise était le fruit de l'étude et de la réflexion. Elle la voyait comme la meilleure théoiie réalisée, comme le chef-d'œuvre combiné de la sagesse et du temps. Les principes sur lesquels cette constitution repose, ces principes déjà consacrés en France par la Charte, devaient, selon madame de Staël, assurer le bonheur national lorsqu'ils seraient bien compris et sincèrement adoptés. Une telle opinion prouve déjà à elle seule une grande sincérité d'intentions, car on n'a point de dessein ultérieur quand on s'attache à un système éprouvé, et qui ne mène à aucun autre.

L'application d'un pareil système à un pays continental, à un peuple bien différent du peuple anglais pour les mœurs et le caractère, offrait des difficultés que madame de Staël s'est appliquée à- résoudre. Il était très-permis sans doute de combattre ses arguments; mais du moins il • ne fallait pas l'accuser de se livrer à des idées d'imagination, quand elle n'a fait autre chose qu'admettre les conséquences de la forme de gouvernement qu'elle préférait. Comment, par exemple, a-t-on pu voir l'effet d'une faiblesse de femme dans l'importance qu'elle attribue aux noms historiques ? Sincèrement attachée à la monarchie limitée, elle pensait que l'hérédité ne peut pas se soutenir isolée sur le trône, et qu'il faut lui donner une sorte de continuité au dehors dans une noblesse constitutionnelle. Or, une chambre héréditaire ne pouvant à perpétuité être composée de grands hommes, elle doit l'être de grands

noms, de noms qu'une gloire récente ou ancienne recommande aux siècles futurs. Si les députés électifs représentent les lumières actuelles d'une nation , les pairs doivent être l'emblème de ses destinées successives.

Il semble que le pacte offert dans cet ouvrage ne devrait pas être refusé, ce pacte honorable si loyalement proposé. Jamais la liberté, jamais l'humanité et la justice ne trouveront un défenseur plus zélé. Déjà chaque parti s'est appuyé sur les raisonnements de madame de Staël, et s'est armé, ainsi qu'on l'a dit, de son talent; mais ce n'est pas qu'elle ait passé de l'un à l'autre; elle est restée sur la ligne de la raison , et chacun dans la moitié équitable et modérée de son opinion s'est trouvé d'accord avec elle.

Aussi la voix qui se fait entendre dans cet ouvrage at-elle été écoutée en France et hors de France, avec la plus sérieuse attention. Elle a fait rentrer un moment les hommes passionnés en eux-mêmes; et pour la masse impartiale, elle a avancé de plusieurs années l'effet instructif du temps. C'est la première fois que l'apologie des idées libérales a fait impression sur ceux qui étaient intéressés à les repousser.

La partie histoiique est celle où l'auteur se présente avec l'éclat le plus grand peut-être, et sûrement le plus inattendu. Le point de vue moral choisi par madame de Staël devient, dans ses tableaux, singulièrement frappant et varié. Prenant toujours le cœur humain pour sujet, elle en fait apercevoir les ressorts secrets à travers tous les événements de la vie. Elle peint tour à tour les crises violentes des passions, l'agonie du remords, et jusqu'aux misérables agitations de la vanité. Toujours éloquente, souvent gracieuse et naïve , elle est parfois terrible et foudroyante dans son indignation. Nul historien, avant elle, n'avait aussi nettement dégagé la défense de la liberté de celle des forfaits commis en son nom. Elle expose ces forfaits sans atténuation, sans excuse, frémissant à l'idée du crime, et ne trouvant la force de surmonter l'horreur d'une telle idée que dans le désir de rendre le retour du crime impossible en montrant son inutilité. L'énergie, l'intensité du sentiment moral peuvent seules expliquer l'effet de ce livre, et ce qui rend cet effet si fort, c'est qu'il n'y a point de palliation.

Si madame de Staël a frappé d'anathème les mauvais motifs, elle n'a point épargné les erreurs ni les bévues. Tout vice comme toute borne du cœur et de l'esprit est mis par elle à découvert. En disant tant de véiités, comment n'a-t-elle pas offensé davantage ? C'est qu'elle distribue le blâme avec impartialité, c'est que le plaisir d'entendre si bien relever les torts de ses ennemis a un peu consolé chacun du mal qu'elle a dit de lui-même; c'est surtout qu'on voit son motif. A-t-elle voulu blesser, humilier ? non , sans doute. La peine qu'elle cause est l'effet inévitable et non le but. Il lui fallait retracer la faute pour montrer qu'elle a trouvé son châtiment; et la justice divine ne peut être manifestée que par la faiblesse humaine.

Aussi a-t-elle de l'indignation, et jamais de la haine; du courroux, et jamais du ressentiment. Chez elle, l'ani- j mosité ne tenait pas sur les individus, si on peut s'exprimer ainsi, et elle en faisait bientôt du blâme pour les maximes de conduite. Les mémoires qu'elle avait ébauchés sous le titre de Dix années d'exil, au moment où le triomphe de la tyrannie excitait en elle la plus grande ré; '■ volte, ces mémoires ne lui ont fourni que des matériaux ou quelques fragments épais , et elle a tout retravaillé avec la modération d'une âme apaisée. C'est parce qu'elle a vu, comme elle le dit, un système dans Bonaparte, qu'elle

DE MADAME DE STAËL

analyse son caractère et sa politique arec un scalpel si rigoureux. Il est à ses yeux le génie de l'ardent égoïsme, l'être qui avait arboré l'étendard de l'intérêt personnel, du profond dédain pour la Divinité et pour les hommes. Jamais exemple plus éclatant, plus terrible, ne pouvait être choisi pour montrer le danger des principes qu'elle avait toujours combattus. C'est surtout à titre d'idée générale qu'elle l'attaque, et celui dont l'histoire réelle semble être un apologue oriental , ne pouvait échapper à la moralité qu'elle en tire.

Il se présente ici une observation à faire. Madame de Staél est l'auteur qui a le mieux établi, en théorie, que la morale ne doit pas être fondée sur l'utilité personnelle , ni même sur l'intérêt particulier d'une nation; et d'un autre côté, elle est encore l'écrivain qui a le plus irrésistiblement prouvé par les faits que les hommes et les peuples marclient vers la prospérité ou la ruine, selon qu'ils observent ou qu'ils négligent les saintes lois de la justice. Haute et lumineuse raison dans les deux cas, puisque l'avantage de l'individu et de l'État est bien ordinairement le résultat d'une conduite irréprochable; mais si cet avantage est présenté comme un but, chacun croira trouver mille chemins plus courts que celui de l'équité pour par- ^enir à ce but même.

IMais qui méconnaîtra chez madame de Staël l'amour de la patrie dans sa plus grande vivacité ? un amour souffrant, irrité, blessé, qui a parfois besoin de l'expression acerbe. C'est là ce qui fait couler son sang avec rapidité, ce qui l'inspire toujours, ce qui la trouble quelquefois, ce qui dicte jusqu'aux éloges qu'elle donne à une nation étrangère. L'Angleterre n'est à ses yeux que la France future. Voilà où vous arriverez, semble-t-elle diie, et il fallait bien vanter le but pour animer la marche. Elle admire ?ans doute le noble caractère anglais; mais c'est comme le fruit tardif des plus belles institutions; et la créature humaine, l'œuvre intelligente de Dieu lui parait égale, si ce n'est supérieure , en France I Quelle énprgie ! quelle susceptibilité sur tout ce qui tient à l'honneur national ! Quelle indignation à l'idée que les Français ne seraient pas faits pour la liberté ! quel frémissement à la vue des étrangers dans Paris ! quel superbe courroux à la pensée du partage de la France ! Il faut considérer le mouvement général , la tendance de ce livre, et non s'arrêter à quelques détails que madame de Staël eût peut-être supprimés ou moditiés '.

Les sentiments de l'auteur se révèlent toujours involontairement. Jamais on ne lui voit développer ses motifs pour son propre compte; jamais surtout ils ne lui servent de moyens de justification. Madame de Staël n'a pas seulement conçu l'idée qu'on put la calomnier; et voilà pourquoi sa marche est si ferme, si hardie même. Elle a osé célébrer le réveil redoutable de la liberté; elle a le courage d'avouer qu'il a été des moments où il eut fallu désirer la guerre civile. De même encore, elle ne craint pas de relever ce qu'il pouvait y avoir de grand chez des hommes justement marqués du sceau de la réprobation publique. Elle confesse avec ingénuité tous ses engouements, toutes ses illusions de jeunesse. Il semble qu'elle a transmis son âme à son hcteur, et que c'est par ses pairs qu'elle est jugée.

' Elle revoyait ses ouvrages sons nn joar tonl Boaveau en les faisant imprimer, et la correction des épreuves était pour elle une seconde composition. Les éditeurs ont mis un tel sentiment de devoir à conserver sa pensée, que dans le travail dont ils se sont chargés, peut-être ont-ils laissé plus intact ce qui contredisait un jieu leur opinion que ce qui l'exprimait, parce qu'ils craignaient davantage de toucher à la lettre, quand rien en eux-mêmes ne leur répondait de l'esprit.

On peut observer encore que jamais madame de Staël n'a raoms parlé de religion que dans cet ouvrage. Elle y montre souvent une grande irritation contre l'intolérance; elle se prononce contre l'idée d'un culte payé par le gouvernement, contre l'intluence du clergé dans les affaires d'État; mais un sentiment religieux perce à chaque instant dans cet écrit. La morale chrétienne y est, pour ainsi dire, infuse; et c'est la première fois qu'on l'a vue appliquée à la politique du siècle.

Le talent du peintre est bien remarquable chez madame de Staèl. Quelque envie qu'elle ait d'amver à un résultat moral , aussitôt qu'elle est saisie par ses souvenirs , elle met en scène la chose même, sans autre idée que celle de la représenter vivement. Cela seul affaiblit déjà nos préventions : en nous replongeant irrésistiblement dans le passé, cet ouvrage dissipe l'illusion naturelle qui reporte nos sentiments actuels sur les temps écoulés, et nous fait aimer et haïr en arrière, sans égard à nos anciennes impressions. Il nous oblige à passer en revue nos propres erreurs, et par là il nous prépare à l'indulgence. Aussi, malgré toute sa sévérité, ce livre invite à pardonner; il dispose le cœur à l'oubli et à l'espérance; et s'il a avancé le règne de quelques opinions, c'est encore parce qu'il a souvent adouci leurs adversaires.

Cette lecture où tout se retrouve, se fait avec une extrême rapidité. Le cœur bat au renouvellement de tant de scènes si fortes; l'attente recommence, et il semble que tous les lots soient remis dans l'urne du sort. On lit d'une seule haleine ce qui paraît écrit d'un seul trait. L'expression si vive et si originale n'arrête point, ou court à travers les remarques les plus heureuses , et l'évidence nous frappe tellement, qu'on oublie la difficulté de la mettre au jo;!r. Il y a peut-être moins d'esprit donné pour tel dans cet ouvrage que dans les autres, et cependant aucun ne laisse à ce point la conviction d'une transcendante supériorité.

C'est là, sans doute, une belle manière d'écrire l'histoire, une réunion nouvelle du génie philosophique qui plane au-dessus des événements pour en déduire les causes, avec le talent dramatique qui excite un intérêt puissant par la frappante représentation des choses et des hommes. Une sorte d'inspiration prodigieusement élevée résulte de ce mélange; il semble que cette peinture de la réalité, ainsi que les tableaux fantastiques d'Homère, nous montre les passions , ces divinités irritées, préparant les scènes terribles dont on ne tarde pas à contempler l'accomplissement. Mais ce qu'un tel livre rappelle surtout, c'est l'étonnante conversation de madame de Staël. Là, sont ces portraits si spirituels où elle frappait droit sur l'idée saillante d'un caractère, ces anecdotes piquantes, ces récits de certaines occurrences de sa propre vie où elle se mettait elle-même en contraste avec les êtres qui lui ressemblaient le moins. Là, sont encore ces explosions de sensibilité, ces mots qui forçaient leur passage à travers son émotion , et qui l'ébranlaient elle-même , comme ils attendrissaient les autres. La vie de madame de Staël est fixée sous plusieurs rapports dans cet ouvrage, et jamais on ne pailera d'elle comme lui.

De plus , on retrouve là un certain cachet promptement et fermement appliqué qui la distinguait encore. Elle met un point final à tous les jugements, elle dit le dernier mot sur chacun et sur chaque chose. On l'écoute, en conséquence, bien plus qu'on ne la lit ; et ce qui prouve le mieux le mérite de l'ouvrage, c'est qu'il est comme mipossible de le juger littérairement.

Aussi, quand le but est si élevé, quand le sentiment est

INOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

si vit" et si noble , toute louange sur les moyens d'exécution devient puérile. Madame de Staël a inspiré ce qu'elle éprouvait ; voilà le vrai succès de son livre. Elle a fait connaître une liberté protectrice et non liostile, une liberté amie de toute grandeur et non de tout nivellement, une liberté dont le culte se compose d'amour, et non de haine et d'envie; une liberté enfin que l'on ne distinguerait plus de la jiistice, si le temps avait consacré et mieux défini ses droits.

Examen général du talent de madame de Staël.

Après avoir cherché madame de S taël dans tous ses écrits, /'essayerai de la retrouver encore dans l'ensemble de son talent. Ce qui me semble caractériser et ce talent et ellemême , c'est la fusion intime et les proportions égales entre l'esprit, le sentiment et l'imagination. Et tandis que chez la plupart des écrivains et des hommes on peut aisément déterminer lequel de ces éléments domine, il est impossible de nommer celui qui l'emporte chez elle, et très-difficile de les considérer séparément.

De là vient qu'elle n'a rien sacrifié de ce qui honore l'humanité. La religion et les lumières ont eu jusqu'à elle séparément leurs défenseurs. Ces deux grandes causes ont été plaidées, pour ainsi dire, contradictoirement; chacune se trouvant étrangère à tout un système d'idées , il y a eu sous ce rapport une division cachée parmi les hommes; les uns ne paraissant tolérer le règne de la raison, et les autres celui de la foi, que par pure condescendance.

Madame de Staël seule a embrassé avec un même zèle le parti des lumières et celui de la religion ; elle seule a adopté du fond du cœur ce qu'il y avait de mieux dans les divers âges; combattant d'un côté les préjugés et l'ignorance ancienne, de l'autre, l'égoïsnie et l'incrédulité modernes.

L'écrivain avec lequel on serait le plus tenté de la comparer, c'est Rousseau, parce qu'il avait la même réunion de facultés; mais il diffère d'elle en ce qu'il ne les a pas dirigées vers un but commun. 11 a souvent abjuré la plus noble moitié de lui-môme, et employant toute la subtilité de son esprit à démentir ses sentùnents , il a été sceptique dans la philosophie, et haineux dans la vie, avec cette chaleur d'âme qui donne la foi et l'amour. C'était un maître plus consommé dans son art ; ses compositions sont plus achevées , plus profondément méditées peut-être, et pourtant moins de bonne foi, plus de déclamations, plus de sopbismes, le mettent comme penseur au-dessous d'elle, tandis que son farouche orgueil, sou caractère âpre et sauvage, communiquent à son talent une sombre ardeur qui ne ressemble en rien à la flamme généreuse de madame de Staël. Le genre humain que Rousseau croyait aimer , n'était qu'un idéal inconnu à lui-même. Madame de Staël chérit ce qui l'entoure, et reporte sur l'humanité son affection pour ses proches. Ce qu'il peut manquer en fini précieux à sa diction , est plus que racheté par le charme du premier mouvement, parla fraîcheur de l'insph-ation si on ose le dire. C'est l'onde qui sort toute vive de la source , et qui brille quand elle court.

Mais ou observe dans son talent autre chose encore que cette réunion d'esprits divers. Il y a une originalité marquée dans chacun , et pourtant ils portent tous un sceau pareil qui appartient en propre à madame de Staël. Ce cachet particulier est dû à son caractère , à la force , ainsi qu'à la nature mobile de ses impressions , à des élans subits d'indignation, de compassion, de fierté, et aussi à ce qu'elle ne cesse jamais d'être femme.

VoUà peut-être le secret de son charme. Elle s'adresse

à titre de femme à son lecteur, elle se met personnellement en relation avec lui pour lui dire ce qu'elle a et ce qu'il a aussi dans l'âme; mais ce titre, elle n'ignore pas qu'il l'oublierait bientôt, si elle cessait de lui paraître aimable ou piquante; ainsi, soit qu'elle cherche à l'éclairer ou à l'éblouir, jamais elle ne l'écrase de sa supériorité, jamais elle ne s'arroge aucune préémmence. Il semble que le hasard lui ait donné une bonne place au spectacle des choses morales, et elle raconte les idées.

Parfois , aussi , elle se présente comme un enfant qui guiderait un homme sage, dont la vue serait un peu trouble. Elle explique à celui-ci tout ce qu'il apercevait confusément , et le place à un beau soleil pour qu'il voie un peu plus clair lui-même. Quand elle vient à le mener dans des sentiers escarpés et difficiles, elle lui dit : Prenez courage , vous serez bien aise d'avoir passé ici , nous nous en tirerons bientôt vous et moi. Cherchant toujours à lui rendre la route agréable, elle se met en scène pour le divertir, en se moquant un peu des vives impressions qu'elle reçoit. Les personnes, les paroles, les visages, les accents, les attitudes, les habits, tout la frappe en effet, tout est caractéristique dans ses tableaux. Elle se connaît comme le reste, et cet instinct aveugle qui décide si souvent de nos répugnances tt de nos goûts, est en elle un sentunent motivé dont elle se rend clairement compte.

La netteté de ses aperçus est telle qu'on oublie leur extrême finesse. Elle n'a point de vaine subtilité, et ne force point ses lecteurs à discerner l'imperceptible, mais tout grandit entre ses mains. Son attention entière se porte un instant sur chaque point, et il devient si distinct pour elle qu'aucun rapport ne lui échappe; niaia-elle a soin de rattacher les fils trop déliés à d'autres plus forts dont on reconnaît l'importance. On passe ainsi facilement des détails à l'ensemble avec elle , et l'on se trouve tout à coup à la racine des idées , quand on croyait ne faire qu'en suivre les dernières ramifications.

Une des causes du plaisir qu'elle donne, c'est celui qu'elle jirend à regarder toutes choses, à contempler les faces nombreuses et brillantes que lui présentent les objets. Cette personne si sensible aux découvertes des autres, paraît jouir aussi des sieimes. Elle produit de nouvelles impressions sur elle-même par le jeu de son propre esprit , et alors ses pensées, comme des fusées étincelantes , jaillissent de toutes parts sur la route.

Néanmoins on s'est plaint d'éprouver quelque fatigue en lisant ses ouvrages , à l'exception pourtant du premier et du dernier. Une sensation est un fait sur lequel il n'y a pas à disputer, et si celle-là était assez générale pour mériter d'être comptée , il faudrait l'attribuer à deux causes, l'une, la multitude de ses idées, et l'autre quelques défauts de style , sensibles surtout dans la seconde période de sa carrière.

La richesse des pensées est extraordinaire chez elle. Peut-être aucun écrivain nel'a-t-il égalée sous ce rapport. Qu'on prenne au hasard trois de ses pages, et trois pages de l'auteur le plus spirituel , il est à parier que le nombre des idées originales et marquantes sera supérieur chez madame de Staël. Ce n'est pas qu'elle affecte la concision , chaque pensée est bien revêtue des mots nécessaires; mais on n'est pas accoutumé à voir tant de pensées ensemble, et peut-être y en a-t-il trop. Peut-être certaines phrases qui ne sont que du remplissage pour le raisonnement, fontelles sur notre âme l'effet de ces morceaux de drap dan? les clavecins, qui étouffent le retentissement d'une corde avant qu'on en frappe une autre. La succession des pensées est trop rapide, trop continue chez madame de Staël , poiu:

DE MADAME DE STAËL

le mouvement moyen des esprits ; elle est la déesse de l'aliondance; elle répand à pleines mains des épis, des perles , des roses, des rubans et des diadèmes. On ne veut rien laisser échapper, parce que tout a sa valeur ; mais il se peut qu'on se fatigue à recueillii'.

Le style périodique , dont la mode passe maintenant , avait l'avantage de donner de l'espace au développement du sentiment en forçant la phrase à accomjilir une révolution musicale. Mais comme les pensées de M. Necker avaient perdu de leur relief par l'abus qu'd a fait de l'harmonie , sa fille a pris un genre différent , et elle a été en effet bien plus brillante; mais peut-être aurait-elle eu quelquefois besoin d'une forme qui l'obligeât à i-alentir sa marche.

On a encore reproché un peu d'obscurité aux anciens ouvrages de madame de Staël. Ce défaut vient de ce qu'elle faisait usage, dans sa jeunesse, d'une langue assez particulière, qui , depuis, a été en partie abandonnée par elle , et eu partie apprise et finalement aimée par le public ; il vient ensuite de ce qu'elle n'a pas d'abord trouvé la manière qui convenait le mieux à son talent. Il s'est toujours présenté*à son imagination féconde une foule d'aperçus accessoires qu'il eût été grand dommage de ne pas indiquer; mais lorsqu'elle voulait les réunir avec l'idée principale, il en résultait de la confusion : elle forçait ainsi son lecteur à embrasser des rapports trop éloignés. Depuis , elle a pris le parti de rompre net le fil de son discours , et quand elle a donné ses saillies d'imagination pour ce qu'elles étaient, on l'a trouvée plus claire et plus originale tout ensemble.

Il a donc manqué longtemps quelque chose aux ouvrages de madame de Staël sous le rapport de l'art , c'està-dire sous le rapport de la correspondance parfaite d'une composition avec les facultés des hommes pour lesquels elle est faite. Ce n'était pas non plusen artiste qu'elle travaillait, et elle ne voyait pas ses œuvres hors d'elle-même, à part de ses sentiments ou de ses opinions. En parlant de ses projets littéraires, elle disait toujours, «je montrerai, je prouverai, je ferai comprendre; » et non, je composerai un morceau sur un tel sujet. Buffon repolissant toute sa vie sa description du Cygne, Rousseau recopiant de sa propre main pour madame de Luxembourg sa Nouvelle HÉLOÏSE déjà imprimée , sont des peintres qui se complaisent dans l'œuvre de leurs mains. Ils s'arrêtent devant la forme qu'ils ont créée et l'admirent. Madame de Staël ne s'occupe que de l'esprit. La parole n'est à ses yeux qu'un instrument; et quoique l'expression soit presque toujours très-heureuse, son mérite tient à ce qu'elle représente, plus encore qu'à ce qu'elle est.

Dans les écrits de madame de Staël l'enchaînement des pensées est toujours motivé, mais il l'est par le sentiment qui les inspire : toutes marchent vers le même but , mais rangées dans l'ordre naturel de leur naissance, plutôt que disposées avec recherche. Aussi peut-on trouver ailleurs des contrastes plus habilement ménagés, des combinaisons d'effets plus savantes. Chez elle on reconnaît partout la trace d'un esprit brillant en conversation , auquel il survient des éclairs à l'improviste. Souvent un aperçu trèslumineux et plus important que l'objet traité, interrompt un discours léger par son ton et sa matière ; plus souvent encore une discussion abstraite est ranimée par un trait inattendu, et la femme aimable vient chasser le philosophe. Une espèce d'insouciance sur le prix qu'on attachera à ses découvertes, se fait souvent remarquer en elle. C'est le fruit de cet immense pouvoir de création qui lui donne la certitude de se renouveler sans cesse; mais cela vient

particulièrement de ce que, tout entière à son objet, elle perd de vue sa réputation littéraire. Madame de Staël veut faire avancer l'esprit humain, elle veut ranimer chez ses contemporains , chez les Français surtout , ces mêmes puissances de l'àme qui sont si actives en elle. On l'aurait vue se dévouer, s'il l'eût fallu, pour les causes qu'elle a soutenues, et elle est peut-être, hors des lettres sacrées, le seul écrivain supérieur dont le principal but ait été plus noble que la gloire.

Plus ses louables motifs se sont développés , plus aussi le mérite de ses ouvrages a été grand. Elle avait toujours écrit d'impulsion, mais une inspiration dont l'origine est personnelle , n'imprime point au talent son caractère le plus auguste. Ce n'est pas seulement pour la manière que madame de Staël a gagné ; l'excellence toujours croissante du fond et de la forme dans ses livres semble tenir à une marche analogue dans son existence intime. Il y a eu plus d'harmonie en elle-même , et plus aussi entre elle et les autres. Sa chaleur, portée tout entière dans un beau sentiment de moralité, a vivifié une sphère plus étendue, a été en même temps plus égale et plus communicative ; ses mouvements mieux réglés se sont transmis davantage au dehors. L'effervescence de la jeunesse n'augmentait pas ses forces réelles; en elle, l'ardeur de l'àme n'avait pas besoin de celle du sang.

Si aucune des [iroductions de madame de Staël n'est tout à fait elle, son âme est répandue dans toutes. Il sera difficile de recomposer par la pensée cet être prodigieux, mais la postérité retrouvera dispersé ce que nous avons possédé dans sa plus étonnante, comme dans sa plus aimable réunion. Ceux qui veulent écrire surtout, liront et reliront ses ouvrages , non pas assurément qu'ils doivent viser à imiter une originalité qui, chez eux, ne mériterait plus ce titre; mais parce qu'ils y trouveront les deux éléments de la création, le mouvement et la matière. Ils pourront puiser indéfiniment dans cette mine, et sans qu'on s'en doute , parce que tout ce qu'elle renferme n'a pas été mis en œuvre. A une seconde, à une troisième lecture, on trouve avec surprise des idées qu'on n'avait pas encore lemarquées, des idées que nous croyions avou acquises par l'effet de notre propre expérience. Ces livres , où tout semble dit, invitent encore à réfléchir; et ils ouvrent à l'esprit plus de routes que celui de l'auteur n'a eu le temps d'en parcourir.

En tout , les ouvrages de madame de Staël paraissent appartenir à des temps nouveaux. Ils annoncent, comme ils tendent à amener une autre période dans la société et dans les lettres; l'âge des pensées fortes, généreuses, vivantes; des sentiments venant du fond du cœur. Elle a donné l'idée d'une littérature en quelque sorte plus parlée qu'écrite, d'un genre dans lequel l'improvisation des assemblées nationales pour la politique, l'abandon des confidences pour l'expression de la passion , et les saillies de conversation pour l'observation de la société, nous disent quelque chose de plus intime et de plus fort que ne l'a jamais fait la rhétorique étudiée.

Ainsi l'art littéraire aura été relevé par elle. Ce ne sera plus une industrie oiseuse, un moyen de réveiller l'image d'une vaine beauté dans nos C(Piirs. H tiendra déplus près à la vie, et y exercera plus d'influence; il offrira moins le travail de l'homme, que l'hom\ne lui-même en rapport avec l'immortalité. Il sera l'expression générale des plus nobles vœux ; le dépôt des pensées qui se réaliseront un jour dans des institutions ou des entreprises utiles, et l'avenir y existera tout entier.

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

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