‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 219 sur 312 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LE CAPITAINE RERKADEC , M'"e DE KER- NA DEC , Mi'e DE KERNADEC , assis , NÉRINE ET SABORD , debout.

LE CAPITAINE, utie gazette à la viain.

Mille tonnerres ! mille bombes ! Vingt croix ont été données , et le capitaine Kernadec n'en a pas ! Des capitaines marchands , de petits marins d'eau douce ont la croix, et moi qui ai monté autrefois la Belle-Poule ; moi qui , avec une corvette de seize canons, ai tenu tête aune frégate ennemie !... Madame de Kernadec, vous ai-je jamais raconté l'histoire de ce combat ?

M™« DE KERNADEC.

Oui , mon époux.

LE CAPITAINE

Et vous , ma flile ?

M"e DE KERNADEC.

Oui , mon père.

LE CAPITAINE

Et vous, Nérine?

NÉRINE

Oui , monsieur.

LE CAPITAINE

Et toi , Sabord .?

SABORD

Gui , mon capitaine.

LE CAPITAINE

Je vous l'ai racontée : eh bien , je vais vous la conter encore. — C'était à la vue du~Cap-Vert; j'aperçus un vaisseau ennemi ; je le poursui\is cinq lieues avec l'avantage du vent, et enfin je lui lâchai ma bordée, aussitôt qu'il me fut possible; car, morbleu! je suis vif, et j'aime à faire feu le premier.

SABORD

Oui , c'est pour cela que vous avez tiré à plus d'une demi-lieue.

LE CAPITAINE

Veux -tu bien te taire? — Il est vrai que cette décharge ne tua pas grand monde.

SABORD

Pardonnez-moi : il tomba plits d« six oiseaux de mer, que leur malheur avait attirés près de notre bâtiment.

LE CAPITAINE

Finiras -tu, maraud, avec tes impertinentes réflexions?— Je reviens au fait. L'ennemi était plus fort que moi ; je ne m'intimidai pas ; je lui envoyai une grêle de balles et de mitraille; je fis préparer les grappins , et j'allais commander l'abordage , quand cette maudite frégate me lâcha sa bordée de tribord , et gagna le large en fuyant à toutes voiles. Je voulus courir après; mais, ma foi, elle m'avait démâté, et je restai planté en mer comme un terme. {A Sabord.) Eh bien, qu'en dites-vous , monsieur le mauvais plaisant? vous trouverezvous jamais à pareille fête? {lise retourne, et voit madame de Kernadec qui bâille.) Qu'est-ce à dire, madame de Kernadec, vous êtes distraite, Dieu me pardonne , quand je raconte mes campagnes? A quoi pensez-vous, à votre toilette? Et vous, mademoiselle, à vos amours? En vérité, madame, où avez -vous eu l'esprit d'appeler cette petite fille Rosalba, un nom de roman? C'en est assez pour tourner la tête à une jeune personne. Rosalba... aussi elle n'a rien retenu de tout ce que je lui ai enseigné. Et toi , charmante Nérine , tu sais tout sans avoir rien appris. Tiens, ma chère, si tu veux , cet été je te mettrai au fait de la manœuvre; ce sera si joli de t'entendre commander avec ta voix douce !

NÉRINE

Mais, monsieur, il me semble qu'une voix douce n'est pas trop nécessaire pour cela. Ne dites-vous pas, hissez les voiles, virez de bord, serrez le vent ; que sais -je , moi ?

LE CAPITAINE

Voyez comme elle est gentille! Ah! ma chère, que tu me plais!

( Il veut l'embrasser. )

M"' DE KERNADEC.

Y pensez-vous, monsieur de Kernadec? Oubliezvous que c'est devant moi que vous parlez ?

• LE CAPITAINE

Eh non! madame; eh non! j'y pense très-fort. Avez-vous jamais eu d'infidélité à me reprocher? Dans mes campagnes, je n'ai jamais emporté d'autre portrait que le vôtre; les jours de combat, je le pends au mât d'artimon; et quand le feu devient trop vif, je le mets dans ma poche, en disant: Vogue la galère! N'est-ce pas tendre cela? Madame de Kernadec, je vous demande si un officier de terre serait plus galant?

iGO

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