SOPHIE , FRÉDÉRIC
SOPHIE
Eh bien , mon oncle a-t-il parlé à M. d'Erville?
FBÉDÉBIC.
Oui, chère Sophie; vous ne pouvez pas vous figurer avec quelle facilité il s'est pris au piège qu'on lui tendait. Conçoit -on qu'un homme qui vous a vue....
SOPHIE
Ah! trêve de ménagements, mon ami; vous ne savez pas combien vous me ravissez , en me prouvant qu'il ne m'aime pas !
FEÉDÈRIC.
Votre oncle a dit à M. d'Erville qu'il avait une fille unique, infiniment plus riche que vous; mais qu'on ne présentait pas dans le monde, parce qu'elle ne savait pas parier le français, et qu'elle était trop timide. — Les femmes timides me plaisent beaucoup, a-t-il dit; je suis bon, j'aime à rassurer. —Votre oncle a ajouté que votre prétendue cousine avait vu passer à cheval M. d'Erville, et
LE MANNEQUIN, i^CTE 11, SCENE IV.
que depuis ce temps elle en avait la tête tournée. — La pauvre petite! a-t-il répondu; mais c'est que je monte à cheval à merveille, et d'ailleurs elle n'a vu personne... — Il voulait dire, personne dans ce pays qui ait de la grâce comme moi ; mais la modestie l'a retenu, et j'ai cru poli d'achever sa phrase, qu'il n'a point désavouée. Votre oncle, qui déteste M. d'Erville, s'est plu à lui répéter que vous étiez si jalouse de votre cousine, que vous ne la receviez jamais que le matin, et sans la laisser voir à personne. M. d'Erville croit vous surprendre en venant ici tout à l'heure. Je lui ai dit qu'à l'instant même j'irais chercher votre cousine, et que je la conduirais dans votre cabinet. Tirons ce rideau , et ne l'ouvrez qu'à mon retour : je vous laisse le temps d'exciter la curiosité de M. d'Erville, en paraissant lui refuser de voir votre cousine. — Chère Sophie , je sens que vous souffrez comme moi d'être réduite à tromper, même celui qui vous épouse sans vous aimer; mais enGn je crois qu'il nous est permis, dans cette circonstance seulement , de quitter le rôle de dupe pour lequel nous sommes si fiers d'être faits.
SOPHIE
Oui , cher Frédéric, vous avez deviné le mouvement de trouble que j'éprouvais ; mais j'aperçois M. d'Erville, et son air confiant dissipe tous mes scrupules. Allons, faisons habilement notre rôle; aussi bien M. d'Erville n'en joue-t-il pas un tout le jour ?