‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 264 sur 312 · LE COMTE D'ERVILLE, SOPHIE · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ERVILLE, SOPHIE

SOPHIE

Ah! monsieur, je vous salue; je ne vous ai pas vu de tout le jour. Êtes-vous sorti ce matin ? avezvous été au Musée? avez -vous vu les tableaux qu'on vient d'y exposer? Moi, j'en ai été ravie; il

y a un ton de couleur , une exactitude de dessin , une chaleur de composition...

LE COMTE , à part.

Quel bavardage ! — Non , mademoiselle ; je me suis occupé de toute autre chose.

SOPHIE

Et pourrais-je me flatter que mon souvenir....

LE COMTE

Sans doute, mademoiselle, il est bien fait pour remplir tout mon esprit; mais, je l'avoue, ma curiosité a été vivement excitée.

SOPHIE

Et peut -on savoir à quel sujet?

LE COMTE

On dit que vous avez une cousine très -aimable.

SOPHIE

Aimable! elle ne dit pas un mot.

LE COMTE

Mais elle a néanmoins un sens exquis.

SOPHIE

Qui vous a dit cela, monsieur?

LE COMTE

Son père d'abord, et puis un homme dont vous estimez le jugement, monsieur Frédéric.

SOPHIE

Ah! ne voyez -vous pas qu'il aurait envie que vous renonçassiez à moi pour épouser ma cousine?

LE COMTE

Mademoiselle, pourriez-vous croire D'ailleurs votre cousine ne voudrait sûrement pas....

SOPHIE

Qui sait?.... c'est une personne dont on fait tout ce qu'on veut , qui n'a point d'idées ni de volontés à elle : où on la pose elle reste.

Permettez-moi de vous le dire, mademoiselle, j'aime beaucoup cette docilité dans une femme.

SOPHIE

Il faut convenir que ma cousine est docile; mais jamais vous n'auriez avec elle ce plaisir que vous appréciez sans doute au-dessus de tous les autres, celui de s'entendre et de se répondre, de se communiquer ses sentiments et ses pensées.

LE COMTE

Je renonce à ce plaisir-là plus facilement que vous ne croyez : ce qu'il me faut avant tout , c'est être compris. D'ailleurs, je ne suis pas exigeant ; je n'ai pas besoin que les autres me parlent de leurs affaires; je respecte leurs secrets.

SOPHIE

L'indifférence sert beaucoup dans ce cas à la discrétion. Enfin , monsieur, je vois que nta cousine vous convient mieux que moi sous tous le.i

LE MANNEQUIN, ACTE II, SCENE Yl.

rapports. Je me suis déjà aperçue depuis longtemps que mon oncle désirait vous avoir pour gendre ; mais ne m'obligez pas à vous faire connaître dans ma propre maison celle que vous me préférez.

LE COMTE

Chère Sophie, je suis touché de votre peine, et je la conçois ; mais le peintre allemand vous aime tant ! il est bien plus fait pour vous que moi ; il est romanesque comme vous : moi je suis d'une raison parfaite ; l'esprit de votre cousine ressemblera bien mieux au mien.

SOPHIE

En étes-vous bien sur.!*

LE COMTE

Je le serai quand je l'aurai vue.

SOPHIE

Eh bien ! monsieur, comme sa fortune est beaucoup plus considérable que la mienne...

LE COMTE

Ah! vous dites là précisément ce qui m'empêchera de rendre à monsieur votre père sa parole. SOPHIE, à part.

(Ah! ciel, qu'allais-je faire?) Vous êtes trop généreux, monsieur le comte; la dot considérable de ma cousine, et qui doit être payée comptant, n'est point du tout, je le pense, une raison pour que votre délicatesse vous défende de la demander en mariage; car je ne pourrais m'unir à vous qu'en étant sûre de posséder votre cœur sans par tage; et si vous ne sentez pas une passion pour moi qui vous rendit heureux dans la misère et dans la solitude, de grâce, monsieur, ne m'épousez pas, ne m'épousez pas.

LE COMTE

La misère et la solitude, mademoiselle! mois savez-vous bien que c'est affreux? Auriez-vous, par hasard , l'idée que cela pût nous arriver ? dites-le-moi naturellement.

SOPHIE

C'est une supposition qu'il faut toujours admettre quand on s'aime.

Ah! que dites-vous là? Et votre cousine faitelle aussi cette supposition?

SOPHIE

O mon Dieu non! c'est une personne qui... enfin une personne dont il n'y a pas le moindre mal à dire.

LE COMTE

C'est un témoignage d'un grand prix rendu par une rivale.

SOPHIE

Ah! l'expression est un peu forte, et peut-être

trouverez-vous par la suite que cette rivalité n'est pas si redoutable que vous croyez.

LE COMTE

Allons, n'y mettez pas d'amertume, je vous en prie ; montrez plutôt la générosité qui vous caractérise. Vous autres Allemands, vos romans sont pleins de ces sacrifices admirables...

SOPHIE

Que vous me conseillez de faire pour vous. SCENE V.

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