SAPHO, DIOTIME, CLÉO^'E, ÀLCÉE
SAPHO
Les Pléiades sortent déjà du sein de la mer; le soleil disparaît, et Diane règne seule dans le ciel. Il ne viendra pas aujourd'hui; mais demain, demain, sa barque légère l'amènera dans ces lieux; il quittera les bords fortunés de la Sicile pour les rochers de l'Épire : il les quittera pour revoir son amie. Ah! c'est aussi un beau ciel que l'amour, et l'on croit respirer un air si doux quand on est aimé !
DIOTIME
Oui, Sapho, oui, vous devez penser ainsi, vous qui êtes si chère à vos amis.
SAPHO
Mes amis! où m'ont-ils conduite? n'est-ce pas ici le temple d'Apollon ? Oui , je le vois , Cléone ; mais dois-tu m'en laisser approcher?
CLÉONE
Il est auprès de ce rocher de Leucade, otJ les dieux vous ont promis le repos.
SAPHO
Oui, tout est là, tout : la gloire, le rocher, la mer; la mer qui peut le ramener, qui peut aussi me recevoir dans son sein : qu'elle est bienfaisante! et que de fois ses flots ont été les fidèles serviteurs du destin!
DIOTIME
Ts^e reconnaissez-vous point Alcée , le plus constant, le plus zélé de vos amis?
SAPHO
Alcée ! oui , je m'en souviens ; quand les Grecs assistaient à mes chants , il daignait quelquefois me répondre, et je puisais dans ses vers cette inspiration involontaire qui faisait battre mon coeur. Alcée , c'est vous , c'est vous ! mais ce n'est plus moi. ISe vous fais-je pas pitié ? Ah ! j'étais née pour la gloire, et je succombe à l'amour! L'univers réclamait mon génie, et le dédain d'un seul homme a flétri le présent des dieux. Alcée ! vous m'avez vue , quand Apollon se complaisait dans les hymnes
que j'adressais à l'Olympe ; vous m'avez vue ! vous direz ce que j'étais, et les iiabitants de ces contrées conserveront le souvenir de mes chants.
ALCÉE
Que j'aime ce noble orgueil ! il me remplit d'espoir. Sapho , relevez votre tête pour recevoir la couronne ; relevez-vous , oubliez Phaon. Son nom est-il inscrit dans le temple de mémoire? quels sont ses exploits? quels sont ses chefs-d'œuvre? quels prodiges l'ont rendu digne de Sapho ?
SAPHO
Que dites-vous? ne l'avez-vous donc pas vu passer, quand il triomphait à la course de tous ses rivaux jaloux? vous n'avez donc pas entendu sa voix ? hélas ! sa voix , quand il me disait : Sapho , je reviendrai demain? Et ne me l'a-t-il pas dit la veille de la fête de Mitylène? Il reviendra; je l'attends. Quel est donc le charme qui le retient? Cléone, tu étais à cette fête : y avait-il une jeune fille dont la beauté pût faire oublier l'âme de Sapho? réponds-moi; y en avait-il une?
CLÉo^iE , à part.
Ah ! quel supplice !
SAPHO
Tu gardes le silence! Tu as raison de ne pas accuser Phaon : tu sais, Cléone, tu sais que ce n'est pas ainsi que l'on guérit le cœur. Cela fait tant souffrir d'entendre condamner l'objet qu'on aime, même pour le mal qu'il nous a fait! Ah ! je le défendrais encore contre tous, avec le reste de vie qu'il m'a laissé.
ALCÉE
' C'est aujourd'hui la fête d'Apollon; Sapho, n'y paraîtrez-vous point ?
SAPHO
Moi, paraître dans une fête! Le voulez-vous? Est-ce pour rappeler aux mortels enivrés par le plaisir toute la puissance de la douleur? Voulezvous que je sois là comme un monument funéraire, que retrace la mort au milieu de toutes les délices - de la vie ?
ALCÉE
Non, je ne croirai jamais que vous ne puissiez pas triompher du chagrin qui vous accable. Dès que vous entendrez les premiers sons de la lyre , vous renaîtrez à cet enthousiasme sublime dont l'enchantement fait disparaître à nos regards tout ce qui ne concerne que nous-mêmes. Je vais au temple, et j'espère vous y retrouver.
( Alcée sort. )
SAPHO
Vois-tu, Ciéone ? vois-tu ?
CLÉONE
Quoi?