‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 272 sur 312 · SAPHO, DIOTIME, CLÉO^'E, ÀLCÉE · texte numérisé non relu

SAPHO, DIOTIME, CLÉO^'E, ÀLCÉE

SAPHO

Les Pléiades sortent déjà du sein de la mer; le soleil disparaît, et Diane règne seule dans le ciel. Il ne viendra pas aujourd'hui; mais demain, demain, sa barque légère l'amènera dans ces lieux; il quittera les bords fortunés de la Sicile pour les rochers de l'Épire : il les quittera pour revoir son amie. Ah! c'est aussi un beau ciel que l'amour, et l'on croit respirer un air si doux quand on est aimé !

DIOTIME

Oui, Sapho, oui, vous devez penser ainsi, vous qui êtes si chère à vos amis.

SAPHO

Mes amis! où m'ont-ils conduite? n'est-ce pas ici le temple d'Apollon ? Oui , je le vois , Cléone ; mais dois-tu m'en laisser approcher?

CLÉONE

Il est auprès de ce rocher de Leucade, otJ les dieux vous ont promis le repos.

SAPHO

Oui, tout est là, tout : la gloire, le rocher, la mer; la mer qui peut le ramener, qui peut aussi me recevoir dans son sein : qu'elle est bienfaisante! et que de fois ses flots ont été les fidèles serviteurs du destin!

DIOTIME

Ts^e reconnaissez-vous point Alcée , le plus constant, le plus zélé de vos amis?

SAPHO

Alcée ! oui , je m'en souviens ; quand les Grecs assistaient à mes chants , il daignait quelquefois me répondre, et je puisais dans ses vers cette inspiration involontaire qui faisait battre mon coeur. Alcée , c'est vous , c'est vous ! mais ce n'est plus moi. ISe vous fais-je pas pitié ? Ah ! j'étais née pour la gloire, et je succombe à l'amour! L'univers réclamait mon génie, et le dédain d'un seul homme a flétri le présent des dieux. Alcée ! vous m'avez vue , quand Apollon se complaisait dans les hymnes

que j'adressais à l'Olympe ; vous m'avez vue ! vous direz ce que j'étais, et les iiabitants de ces contrées conserveront le souvenir de mes chants.

ALCÉE

Que j'aime ce noble orgueil ! il me remplit d'espoir. Sapho , relevez votre tête pour recevoir la couronne ; relevez-vous , oubliez Phaon. Son nom est-il inscrit dans le temple de mémoire? quels sont ses exploits? quels sont ses chefs-d'œuvre? quels prodiges l'ont rendu digne de Sapho ?

SAPHO

Que dites-vous? ne l'avez-vous donc pas vu passer, quand il triomphait à la course de tous ses rivaux jaloux? vous n'avez donc pas entendu sa voix ? hélas ! sa voix , quand il me disait : Sapho , je reviendrai demain? Et ne me l'a-t-il pas dit la veille de la fête de Mitylène? Il reviendra; je l'attends. Quel est donc le charme qui le retient? Cléone, tu étais à cette fête : y avait-il une jeune fille dont la beauté pût faire oublier l'âme de Sapho? réponds-moi; y en avait-il une?

CLÉo^iE , à part.

Ah ! quel supplice !

SAPHO

Tu gardes le silence! Tu as raison de ne pas accuser Phaon : tu sais, Cléone, tu sais que ce n'est pas ainsi que l'on guérit le cœur. Cela fait tant souffrir d'entendre condamner l'objet qu'on aime, même pour le mal qu'il nous a fait! Ah ! je le défendrais encore contre tous, avec le reste de vie qu'il m'a laissé.

ALCÉE

' C'est aujourd'hui la fête d'Apollon; Sapho, n'y paraîtrez-vous point ?

SAPHO

Moi, paraître dans une fête! Le voulez-vous? Est-ce pour rappeler aux mortels enivrés par le plaisir toute la puissance de la douleur? Voulezvous que je sois là comme un monument funéraire, que retrace la mort au milieu de toutes les délices - de la vie ?

ALCÉE

Non, je ne croirai jamais que vous ne puissiez pas triompher du chagrin qui vous accable. Dès que vous entendrez les premiers sons de la lyre , vous renaîtrez à cet enthousiasme sublime dont l'enchantement fait disparaître à nos regards tout ce qui ne concerne que nous-mêmes. Je vais au temple, et j'espère vous y retrouver.

( Alcée sort. )

SAPHO

Vois-tu, Ciéone ? vois-tu ?

CLÉONE

Quoi?

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