‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 4 sur 312 · VIE DOMESTIQUE ET SOCIALE DE MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

VIE DOMESTIQUE ET SOCIALE DE MADAME DE STAËL

II est temps de considérer madame de Staël en elle-même, et de la peindre immédiatement d'après mes souveniis : (àciie douloureuse et difficile , tâche qu'il fautremplii sans trop l'envisager, en s'abandonnant au genre de sentiment qui entraîne, et en réprimant celui qui arrêterait à chaque pas.

Je présenterai donc cette femme illustre sous les rapports qui m'ont été le mieux connus , ou qui me semblent le plus caractéristiques. Sans m'astreindre en aucune manière à suivre l'ordre des temps, je la montrerai d'abord telle que je l'ai vue durant la vie de son père, me réservant d'indiquer plus tard les changements presque tous avantageu.v que le temps a opérés en elle.

Relations domestiques.

Quand on veut se faire une idée juste de madame de Staël, c'est dans ses affections qu'il impoite de la contempler. Assez de gens sont portés à croire que chez une femme aussi célèbre , l'amour-propre devait être en première ligne. Mais, s'il en eût été ainsi, sa destinée eût été plus heureuse, car ses succès pouvaient suffire à un bonheur fondé sur la vanité. Il faut avoir vu madame de Staël dévorée par ses peines , il faut l'avoir vue étrangère à sa gloire , et prête mille fois à sacrifier le fruit de ses travaux aux objets de ses affections , pour rester certain que l'être aimant était en elle au centre , et que sa véritable vie était celle du cœur.

On a dit, avec plus de vraisemblance, que la grande imagination de madame de Staël ertrait pour beaucoup dans tous ses sentiments ; mais cela aussi est injuste. Il est sans doute difficile de faire exactement la part d'une faculté qui , dans l'attachement le plus vrai, dispose des craintes et des espérances , qui grossit tour à tour les agréments et les torts de ceux qui nous sont chers. Toutefois, il n'y avait rien de chimérique dans les affections de madame de Staël. Elle ne se figurait pas qu'elle aimait; sa teudiesse était réelle et profonde, mais son pauvre cœur a souvent été en proie aux fantômes de son imagination.

Rien d'étranger au sentiment n'altérait chez madame de Staël la pureté de ses motifs lorsqu'elle aimait. Elle n'avait aucune ambition de subjuguer, de diriger; on ne lui voyait pas non plus cette susceptibiUté inquiète sur les moindres nuances de ce qu'elle inspirait, qui caractérise, si on peut le due, la vanité du cœur. Ceux dont le premier objet est eux-mêmes, sont peut-être les plus jaloux du culte qu'on rend à cet objet; et ce qui leur plaît chez les autres n'est souvent que l'admuation qu'ils leur font éprouver. Il n'en était pas ainsi de madame de Staèl; elle chérissait dans ses amis leurs quahtés plus encore que leur enthousiasme ; et comme elle aimait franchement , elle trouvait aussi fort simple d'être aimée. De même, l'élévation de ses sentiments lui inspirait une généreuse confiance dans l'estime de ceux qui la connaissaient , et elle pouvait supporter de leur part beaucoup de reproches sans s'offenser. C'était en grand et d'après la conduite qu'elle jugeait des sentiments, les actions lui paraissant, après tout, la meilleure manière d'apprécier les mouvements du cœur. Ainsi, d'un côté, elle n'adiuettait pas facilement d'excuse pour le manque d'empressement; et de l'autre, quand la conduite était bonne, elle n'en épiloguait pas les motifs. Si l'on avait auprès

d'elle quelque but intéressé, elle l'apercevait à l'instant, mais sans le supposer d'avance.

Jamais les distinctions entre les différentes espèces d'attachement n'ont été moins marquées que chez elle. Le sentiment était un dans son cœur , et il prenait la teinte prononcée de son caractère, beaucoup plus que celle des diverses relations de la vie, ou du naturel des personnes qu'elle aimait. En elle la tendresse maternelle et filiale, l'amitié, la reconnaissance ressemblaient toutes à l'amour. Il y avait dé la passion, de l'émotion du moins dans tous ses attachements. Ils paraissaient varier d'intensité plutôt que de nature, et cette nature était expansive, ardente, impétueuse, orageuse même; non que chez madame de Staël les orages fussent l'effet d'aucun caprice, mais parce qu'elle se révoltait contre les obstacles que l'organisation sociale, et souvent l'inertie humaine, opposent aux jouissances du cœur. Longtemps elle n'a conipiis que sa propre manière d'aimer; longtemps elle s'est refusée à croire qu'il existât des sentmients sincères qui ne s'exprimaient pas comme les siens, et cette connaissance si nette qu'elle avait d'elle-même, l'induisait en erreur quand elle jugeait des autres d'après elle. Mais ses reproches les plus vifs étaient aussi les plus touchants; on voyait son amour à travers sa colère. Elle n'a jamais causé de douleur que parce qu'elle en éprouvait davantage, et on avait pitié d'elle quand elle blessait.

Si l'on veut juger de ses attachements dans toute leur énergie comme dans toute leur beauté , il faut connaître celui qu'elle avait pour son père : admirable sentiment qui a embrassé toute son existence, et qui a puisé encore plus de force dans l'idée de la mort que dans celle du lien le plus sacré de la vie. D'ailleurs, comme cette tendresse a fait partie d'elle-même, comme elle s'est confondue avec toutes ses pensées et les a modifiées, on ne peut en faire abstraction quand on parle de madame de Staël.

Il y avait une telle entente entre M. Necker et sa fille, ils trouvaient un tel plaisir à causer ensemble, et leurs esprits étaient si bien d'accord, que madame de Staël était portée à s'exagérer l'idée de ses ressemblances avec son père. Et plus elle se croyait de rapports avec lui, plus elle concevait d'enthousiasme pour les qualités dans lesquelles il lui était réellement supérieur. Elle le voyait comme un être seml)lable à elle, que l'excès des vertus aurait enchaîné. Il supportait la retraite, il se passait de plaisirs et de succès; la conscience et un sentiment de dignité étaient des mobiles uniques dans une vie que la sagesse simplifiait; il résistait même à l'ascendant de sa première affection sur la terre, quand il lui rel'usait de vivre avec elle à Paris ; elle pouvait soulfiir de cette résistance , mais elle se prosternait devant lui. Elle lui prêtait son propre besoin de mouvement, tout le feu de son caractère, afin de rehausser le prix des sacrifices qu'il s'imposait, lui attribuant les goûts de la jeunesse pour lui faire un plus grand mérite de ses privations, et ne songeant à son grand âge que pour trouver plus merveilleux l'esprit et la grâce qu'il conservait.

Deux sentiments excessivement vifs chez madame do Staël, la reconnaissance et la pitié, avaient encore leur objet dans M. Necker. Reconnaissance la mieux fondée pour une sollicitude rare , même chez un père , par sa constance et sa direction bien entendue, et pitié, profonde et déchirante pitié pour les peines qu'il éprouvait, pitié pour ce grand esprit, ce beau caractère méconnu et calomnié-, pitié pour sa vieillesse, pour les maux dont il était menacé; pitié, et non pour lui seul, à l'idée du moment fatal qui s'avançait; en sorte que les plus vives jouissances de

DE MADAME DE STAËL

sa fille auprès de lui étaient parfois bien près des larmes.

Néanmoins elle était peu sujette à anticiper sur les peines futures; et si des éclairs subits lui révélaient l'avenir, le moniMit présent réclamait bientôt sa pensée. Le ciel l'avait faite imprévoyante, et M. >'ecker di.sait qu'elle était comme les sauvages qui vendent leur cabane le matin et ne savent que devenir le soir. Relativement à lui , elle passait subitement des plus vives inquiétudes à la plus complète sécurité. Cette personne , si pleine de vie , avait peine à croire à la mort. Ne pouvant supporter de voir un vieillard dans son pèr», tout ce qu'elle lui trouvait d'agrément et de charme, la manière dont il la comprenait, une certaine fraîcheur d'imagination, de curiosité, de gaieté qu'il avait encore, lui faisaient sans cesse illusion. Elle le traitait d'égal à égal pour l'esprit, et oubliait la diflérence des âges. Quelqu'un lui ayant dit une fois que M. Necker était vieilli, elle repoussa une telle idée avec une sorte de courroux, répondant qu'elle regarderait comme son plus grand ennemi celui qui lui répéterait des mots pareils, et qu'elle ne le reverrait de sa vie.

Elle se nourrissait donc d'espérance, et conservait ainsi la possibilité de distraire et d'amuser son père. Le connaissant fort bien au fond, sachant que pour avoir renoncé à l'activité extérieure, il avait d'autant plus le besoin d'une vie animée intérieurement, elle a sans cesse alimenté en lui le feu sacré du sentiment et de la pensée, et peut-être a-t-elle longtemps écarté de lui et la crainte des maux et les maux eux-mêmes , en répandant un puissant intérêt sur chacun de ses jours.

Poui- elle, le mouvement d'esprit, les objets nouveaux qui l'entretiennent, la distraction enfin, étaient une condition nécessaire du talent, de la gaieté, du bonheur, de la santé même. Ce qu'elle retirait de la scène variée du monde est inconcevable , et ce spectacle si peu profitable pour d'autres , mettait en jeu tout son esprit et ravivait ses forces morales. Dans une retraite trop prolongée , au contraire, ses grandes facultés la dévoraient. Le bonheur domestique était bientôt troublé pour elle, par cette imagination qui n'avait pas une pleine action au dehors; et, malgré sa douleur extrême, elle ne pouvait répandre les mêmes plaisirs dans sa famille. Souvent se blâmant ellemême, elle eût voulu surmonter de force son naturel, et s'accoutumer à la vie retirée, mais alors il semblait qu'une autre personne vint se mettre à sa place, et madame de Staël domptée n'était plus tout à fait madame de Staël.

Nul ne l'a mieux comprise sous ce rapport que M. Necker. Il avait saisi l'ensemble de cette manière d'être, et le besoin d'objets nouveaux paraissait à ses yeux paternels une dépendance nécessaire du genre de distinction qui le charmait. Que les fréquents séjours de madame de Staël à Paris eussent la pleine approbation de son père, rien de plus simple assurément. De puissants motifs l'appelaient en France, et elle y cultivait les seuls liens que lui-même conservât encore avec ce pays qui lui a toujours été si cher. Mais lorsque l'exil a commencé pour elle, M. Necker a également approuvé qu'elle coupât la monotonie du séjour de Coppet par des voyages de plaisir ou d'instruction. Il se soumettait à l'absence sans effort, sans affectation de générosité; et parce qu'il sentait que ce naturel qu'il aimait étant donné, il fallait lui laisser de l'essor.

D'ailleurs, avec une correspondance aussi soutenue, aussi animée, aussi ravissante que celle de M. Necker et de sa fille, l'idée complète de la séparation n'existait pas. Jamais elle n'a écrit à personne comme à lui. Les lettres qu'elle adressait à ses amis étaient charmantes, mais à moins qu'elle n'eût en vue un objet déterminé, elles ont

eu depuis la mort de son père quelque chose d'un peu trop vague, de trop mélancolique peut-être. Toujours quelque trait heureux, quelque nuance de sentiment délicieuse la rappelait; mais après l'avoir vue distinctement, on retombait dans une obscurité profonde sur ce qui la concernait. Nous lui reprochions de ne point raconter assez ; et sans doute elle voulait éviter ce qui lui rappelait trop vivement le genre de correspondance qu'elle avait eue avec son père. « Chère amie, m'écrivait-elle d'Italie, je m'arrête « malgré moi au milieu de ces récits : c'est ainsi que l'an- « née dernière je hii écrivais, je l'amusais de mes observa- « tions , de mes pensées; ah ! tout peut-il se passer comme « quand il existait ! »

En effet, dans ses lettres à M. Necker, quelle foule d'anecdotes piquantes ! que de descriptions tracées de mam de maître! Rien d'agréable comme ce mélange de narrations, de saillies, de vues rapides et grandes néanmoins, de douces moqueries, de portraits d'illustres personnages tellement caractérisés, qu'Os tournaient légèrement à la caricature; le tout fondu, pour ainsi dire, dans la teinte générale de cet attendrissement qu'elle éprouvait à la seule idée de son père. Ces lettres ont malheureusement été brûlées pour la plupart, et jamais, peut-être, on ne verra rien de pareil.

Mais ce qui était plus frappant, plus extraordinaire encore, c'est le premier feu de ses récits, lorsqu'au retour d'un grand voyage, elle revoyait son père à Coppet. Sa profonde émotion qu'elle réprimait un peu pour ne pas la lui communiquer, se répandait comme un torrent dans ses discours. Les choses , les hommes , les gouvernements , l'effet qu'elle avait produit elle-même, tout était raconté avec une effusion de joie, de caresses, de larmes, de tendres plaisanteries. Tout avait rapport à son père , et elle lui donnait, pour ainsi dire, un rôle dans la pièce qu'elle jouait devant lui, tant le contraste de ce qu'elle avait rencontré, avec son esprit à lui, sa bonté, sa moralité parfaite, était vivement relevé. Les fonnes les plus piquantes, les plus étranges même, recelaient un éloge indirect de son père, ou une expression de tendresse pour lui. Comme la gloire paternelle animait en l'écoutant la noble physionomie de M. Necker ! comme elle éclatait dans ses yeux toujoui s jeunes! non pas assurément qu'il acceptât de si grandes louanges, mais parce qu'il lisait dans le cœur de sa fille, et jouissait de ses dons prodigieux.

Dans le cours d'une vie agitée, elle a pu causer quelques mquiétudes à son père; mais que de plaisirs ne lui a-t-elle pas donnés ! que de grâces n'a-t-elle pas déployées dans cette sainte intimité ! que d'abandon ! que de dévouement T que d'amour! Il y avait de tout en elle pour lui, goût involontaire, confiance filiale la plus aveugle, sollicitude en quelque sorte maternelle , personnalité même , âpre égoïsme dans l'association à ses intérêts et à sa gloire. Elle ne croyait pas matériellement pouvoir exister sans son père. Incertaine et irrésolue dans les petites choses, elle avait besoin de lui à tout instant, elle le consultait sur chaque détail, sur sa dépense, sur sa parure, sur ses arrangements domestiques, sur le gouvernement de ses enfants. Et dans la persuasion où elle était que l'esprit sert à tout , elle voulait qu'il lût les romans qui paraissaient, pour les comparer avec les siens. Dans une de ses lettres, elle plaisante elle-même d'une pareille commission donnée à un homme d'État.

Un des plus grands plaisirs de madame de Staël était que son père se moquât d'elle. Il y avait quelques anecdotes où elle jouait >m rôle assez risible, et qu'elle ne se lassait point de lui entendre répéter. Elle les amenait de

?sOTlCE SIjR le CARACTERE ET LES ECRITS

loin, el pendant que M. Neckor les racontait, ses yeux se remplissaient de larmes. Ainsi, il y avait l'histoire de la vieille maréchale de Mouchy , une des plus grandes dames de l'ancien régime, à laquelle mademoiselle Necker, alors âgée de dix-sept ans, avait demandé ce qu'elle pensait de l'amour; il y avait celle du regard furtif et langoureux de je ne sais quelle piincesse polonaise, regard que mademoiselle Necker, encore enfant, avait imité, et qu'elle aurait peut-être adopté, s'il n'eût été reconnu par son père : il y avait bien d'autres histoires encore que M. Necker contait avec une grâce infinie.

Je ne sais si j'ose rapporter certaines scènes trop hitimes, trop familières peut-être. En voici une que je hasarde cependant, tant elle me paraît caractériser chez madame de Staël sa grande susceptibilité d'émotion dans tout ce qui tenait à son père, et la manière dont elle cherchait à agir sur l'imagination, même quand elle s'adressait aux gens du peuple.

M. Necker étant à Coppet avec elle, nous avait envoyé cheicher à Genève, dans sa voiture, mes enfants et moi. H était nuit quand nous partîmes, et nous versâmes en route dans un fossé. Aucun de nous ne se fit de mal ; mais on perdit du temps à relever la voiture, et il était tard quand nous arrivâmes. Nous trouvâmes madame de Staèl seule dans le salon. Elle était assez inquiète de nous; mais lorsque je connnençai à lui raconter notre accident, elle m'interrompit tout à coup pour me demander : <( Com- « ment étes-vous venus.' — Dans la voiture de votre père. « — Oui, je le sais; mais qui est-ce qui vous menait.' — « Eh mais, son coclier, sans doute. — Comment! son co- « cher, Richel ? — Oui , Kicliel. — Ah ! bon Dieu ! s'écria- « t-elle, il auiait pu verser mon père. » Aussitôt elle s'élance vers la sonnette, ordonnant qu'on fasse venir Richel. Richel dételait; il fallut attendre.

Pendant ce temps , madame de Staël , en proie à la plus violente agitation , parcourait à grands pas la chambre. « Quoi! mon père, mon pauvre père, disait-elle, on l'au- « rait versé! A votre âge, à celui de vos enfants, ce n'est « rien; mais avec sa taille, sa grosse taille!.... Dans un « fossé, et il aurait pu y rester longtemps; et il aurait ap- « pelé, appelé inutilement peut-être.... » Alors vaincue par son émotion, elle était obligée de s'arrêter, jusqu'à ce que la colère lui eût redonné des forces.

Enfin, Richel entre. J'étais extrêmement curieuse d'entendre ce qu'elle lui dirait, parce que chez cette personne, ordinairement très-indulgente avec les inférieurs, un sentiment si vif devait s'exhaler de la manière la plus originale. Elle s'avance sur lui avec solennité, et d'une voix d'abord étouffée , mais qui, grossissant peu à peu , finit par de grands éclats, « Richel, vous a-t-on dit que j'avais de <' l'esprit.' » L'homme ouvre de grands yeux. « Savez- vous « que j'ai de l'esprit, vous dis-je.' » L'homme reste encore muet. « Apprenez donc que j'ai de l'esprit , beaucoup d'es- « prit , prodigieusement d'esprit; eh bien! tout l'esprit que « j'ai, je l'emploierai à vous faire passer le reste de vos « jours dans un cachot, si jamais vous versez mon père. » J'ai souvent, par la suite, essayé de l'amuser en lui peignant cette scène dans laquelle elle menaçait un cocher de son esprit. Mais elle, si facile à égayer à ses propres dépens, n'a jamais pu seulement songer à cette aventure, sans êtf/e de nouveau saisie par la colère et l'émotion. « Et « de quoi, « obtenais-je d'elle tout au plus, « de quoi voulez- « vous donc que je menace, si ce n'est de mon pauvre este prit? »

Si les dangers imaginaires produisaient sur elle un tel effet, on doit juger de ce qu'étaient des inquiétudes mieux

fondées. Je voudrais pouvoir donner l'idée des lettres qu'elle écrivait d'Allemagne, au moment où elle se préi)arait à revenir, parce qu'elle avait conçu des craintes pour son père. Il en est une surtout qui dépasse toute imagination par sa force effrayante, terrible, et pourtant profondément toudianle; c'est la lettre de douze pages qu'elle m'adressa trois jours après avoir reçu la fatale nouvelle. Il n'est rien là qui doive rester secret, et en la publiant, j'honorerais la mémoire de madame de Staël. 3Tais cet épanchement d'un cœur déchiré, cette nature dévoilée tout entière dans l'abandon du désespoh-, c'est ce que je ne puis n:e résoudre à livrer. Une autre raison encore m'empêche de transcrire ici une autre lettre de madame de Staël. Je l'ai souvent entendue parler avec une juste indignation de la coutume qui s'est dernièrement introduite, de publier sans respect pour les morts, et sans égards pour les vivants, les coirespondances intimes des personnages célèbres. N'osant donc me cioire autorisée par mes intentions, je m'abstiendrai religieusement de ce qui aurait pu blesser un sentiment que je i)artage.

Madame de Staël était déjà en route pour Coppet, lorsqu'elle apprit son malheur. Nous allâmes à sa rencontre, mon mari et moi , nîenant avec nous son second fils ; el l'ayant retrouvée à Zurich, nous revîimics tous ensemble. J'avais eu la douloureuse satisfaction d'assister aux derniers moments de M. Necker, j'avais contemplé cette mort <lu juste, du chrétien, du plus tendre père; j'avais vu ses lèNres déjà paies, ses mains toutes tremblantes, implorer le ciel pour sa fille, pour la France et pour lui; et jamais le ciel n'a reçu des vœux plus purs. Depuis ce moment, mes liens avec madame de Staël ont encore été resserrés; je suis devenue la sœur de ma cousine, et un caractère plus sacré et plus intime a été imprimé à notre amitié.

Je ne décriiai point les scènes cruelles qui se succédèrent pour nous. Ce n'est pas quand la douleur se déploie dans toute sa violence que le génie est reconnaissable. Les convulsions, les horribles angoisses d'un cœur désolé, sont les mêmes chez toute la pauvre race humaine, et il n'y a pas place pour la distinction dans les grands accès des souffrances morales. C'est dans les intervalles un peu calmes que je retrouve niadame de Staël, et c'est dans ceux-là que je la peindrai.

11 y eut quelques-uns de ces moments de trêve durant notre sinistre voyage, et jamais peut-être ce qu'il y avait de merveilleux en elle , ne m'a-t-il frappée davantage. Lors- (jue l'abattement de la douleur en avait remplacé les grands éclats, madame de Staël nous priait de causer dans la voilure, apparemment parce que le bruit des paroles l'aidait à se maîtriser. Elle amenait avec elle JM. Schlegel, et, comme pour peu qu'elle fût maîtresse d'elle-même, on la voyait occupée des autres, elle désirait qu'il se montrât à son avantage, el lui indiquait en deux mots les sujets qu'il devait traiter. En conséquence, M. Schlegel nous développait une giande quantité d'idées nouvelles, et ([uand l'entretien s'animait, il arrivait quelquefois que madame de Staël, reprise par son talent, se lançait tout à coup dans la conversation. Alors, racontant l'Allemagne, les hommes, les systèmes, la société, elle déployait un feu, une beauté d'expression extraordinaires; mille tableaux éclatants se succédaient, jusqu'à ce que, ressaisie comme par- une griffe meurtrière, elle retombât sous l'empire de la douleur. On eût dit de ces feux d'artifice tirés un jour d'orage , dans lesquels une explosion subite fait jaillir des gerbes d'étincelles , que des bourrasques de veut et de pluie viennent éteindre aussitôt.

Jl ne fout pas supposer, toutefois, que sa distraction

DE MADAME DE STAËL

fôt complète; un tremblement presque imj-.erceptible, une Icf^ère contraction dans les lèvres montraient qu'elle n'avant pas cessé de souffrir, et qu'elle parlait, si on peut le dire, par-dessus sa douleur.

Au milieu de la désolation de notre arri'.ée, les sin^ugularités de son imagination se firent bientôt sent'r; une sorte de vertige s'empara d'elle. Croyant avoir pertlu le gardien de tout ce qui lui était nécessaire, le lien généial des cboses lui sembla dissous. Elle s'imagina que sa fortune s'en irait, que ses enfants ne seraient pas élevés, que ses gens ne lui obéiraient pas, que rien ne marclierait, ne se ferait sans son père. Des inquiétudes puériles étaient une des formes de son clsagrin, et, lorsque la voyant tourmentée par des minuties, jusqu'alors si étiangèics à ses pensées, je lui disais : « Qu'est-ce que cela vous fait.' — C'est que je n'ai plus mon père, » me répondait-elle.

Pendant la \ le de M. Necker, madame de Staël était véritablement restée dans une ignorance d'enfant sur la plupart des choses matérielles ; non-seulement elle n'avait pas voulu lui donner l'idée qu'elle pfit se passer un jour de lui , mais cette idée, elle ne l'avait pas conçue elle-même; en .soite qu'il soignait en effet toute son existence. La terre sembla donc à sa fdle manquer avec lui , et elle eut besoin d'un acte de volonté très-fort et très-difficile pour se mettre au fait de ses affaires au moment du malheur. Néanmoins elle s'y crut obligée; et, soutenue par un sentimor.t de respect filial, elle y réussit. Ne voulant pas qu'une fortune qui avait été l'aile par I\I. Necker se dilapidât entre ses mains, elle l'a dès lors administrée avec une rare intelligence, et elle a toujours été généreuse et scrupuleuse à la fois dans l'emploi des biens hérités de son père, et destinés à ses enfants.

Il faudrait raconter chaque journée de madame de Staël, pour donner l'idée de la place que son père mort a constamment tenue dans son cœur. Elle n'a jamais cessé de vivre avec lui. Elle s'est toujours sentie protégée, consolée, secourue par lui. Elle l'invoquait dans ses prières, et il n'y a jamais eu pour elle d'événement l.eureux, sans qu'elle ait dit : « Mou père a obtenu cela pour moi. » Son portrait ne la quittait pas, et il était l'objet pour elle d'une sorte de superstition. Elle ne s'en est séparée qu'une seule fois, lorsque déjà bien m;;l ide elle-même , et trouvant une grande con.solalion à contempler ce portrait, elle s'imagina que quand sa fille accoucherait, il produirait le môme effet sur elle. «Regaide-le, » lui écrivait-elle en le lui envoyant, « regarde-le quand tu souffriras. » Les hommes âgés lui retraçaient aussi la figure de son père, et ils lui causaient une impression paiticulière. Tout ce qui \enait de leur part lui était singulièrement sensible; et une fois que dans le temps de ses persécutions, un vieillard tint avec elle cette conduite pusillanime si commune alors et sans doute plus excusable à cet âge , elle en éprouva une douleur extraordiuàk'e. «Je ne suis pas raisonnable, me dit-elle, « mais que voulez-vous, il était bon, il était vieux, il était « là assis à ma table , je dérangeais mes heures pour lui, « et tout cela me remue le cœur. » Ses aumônes aux personnes âgées qui avaient besoin de ses secours étaient immenses; l'idée de leurs souffiances avait quelque chose de déchirant pour elle , et de même que les vrais chrétiens voient Jésus-Christ dans tous les pauvres, elle voyait son père dans tous les vieillards.

11 n'y avait d'irréparable avec madame de Staël que l'offense faite à M. Necker. Son extrême facilité à oublier les torts qu'on avait avec elle, aurait pu même la faire passer pour légère, si elle n'avait pas gardé une éternelle reconnaissance du moindre service. Mais quand il s'agissait de

son père, il n'y avait pas moyen de l'apaiser, et elle n'a jamais pu ni oublier le mal qu'on avait dit de M. Necker, ni se souvenir de celui qu'on a dit d'elle-même. Elle ne se vengeait pas, mais elle montrait une éternelle froideur, .'iprès avoir lu un livre intitulé l'Anti-Romantioue : « L'au- « teur se moque bien de moi, dit-elle, mais c'est de bon « goiU, et il a de la vraie gaieté française : c'est dommage « qu'il ait mis deux mots contre mon père, car sans cela «je l'aurais prié, à Paris, de venir souvent diner chez « moi. »

On peut être assuré que si l'occasion s'en était présentée, elle eut défendu la mémoire de sa mère avec la môme chaleur. On connaît sa longue patience envers madame de Genlis, qui n'a cessé de la harceler de critiques amères tandis qu'elle était en butte à la persécution. « Elle m'a « attaquée, disait-elle; je l'ai louée: c'est ainsi que nos «. correspondances se sont croisées. « Mais quand sous le règne de Bonapaite, ce même écrivain vint à parler de madame Necker en termes défavorables, madame de Staël conçut la [ilus forte iriitati m que je lui aie vu éprouver. « S'imagine-t-on, disait-elle, parce que je m'abandoniie « moi-même, que je ne défendrai pas ma mère.' Que mt,- « dame de Genlis s'en prenne à mes ouvrages, à ma pe:- « sonne tant qu'elle voudra; les uns sont là pour se faire « lire, l'autre pour se faire aimer ou craindre. Mais ma «mère morte, ma mère qui n'a plus que moi dans le « monde pour prendre son parti !... Elle a préféré mon père « à moi, et elle a eu bien raison, sans doute; je sens d'au- « tant mieux que j'ai tout son sang dans mes veines, et « tant que ce sang coulera, je ne la laisserai pas outrager. » On fut longtemps avant de lui persuader qu'il serait au moins inutile de repousser cette agression, parce qu'écrivant, comme elle y était contrainte par l'exil, en pays étranger, son ouvrage ne parviendrait qu'aux honimes du gouvernement français, et qu'elle multiplierait les attaques coiitre ceux qu'elle aimait, sans obtenir qu'on rendit public en France ce qu'elle dirait pour les défendre.

Il est à regretter cependant, sons bien des rapports, qu'elle n'ait pas exécuté son dessein, et qu'on ne possède pas le portrait de sa mère, tel qu'elle l'eût tracé dans un pareil moment.

Il y a de la beauté dans l'idée du bas-relief que madame de Staël a fait placer, après la moit de M. Necker, sur le monimient funéraire de ses parents : une figure légère et comme déjà glorifiée entraîne vers le ciel une autre figure qui paraît regarder avec compassion une jeune femme voilée et prosteinée sur un tombeau. Madame Necker, son époux et leur fille sont représentés sous cet emblème, qui indique aussi le passage de la vie terrestre à la vie éternelle.

Ainsi le respect filial , ce sentiment intermédiaire entre la piété et l'amour, a été un tiait saillant du caractère de madame de Staël. Il a rem|ili sa vie, il a encore adouci sa mort. Et pour nous qui la pleurons à cette heure, l'idée qui l'a tant occupée, celle de sa réunion avec son père, verse sur notie blessure un baume consolateur. Ils sont ei'.semble maintenant, ils sont auprès de celui qui a fait leurs cœurs, et la postérité elle-même ne séparera plus leurs noms : ces noms se relèvent réciproquement; chacun garantit à l'autre un genre particulier d'excellence, et il n'est aucune grandeur, aucune beauté morale qui n'appartienne à leur réunion.

La devise de madame de Staël aurait pu être ce vers , qu'elle répétait souvent avec émotion :

0 liberlé de Rorael ô inànes de mon pèrel

Lorsque j'ai raconté les premières années de la jeunesse

ISOTICi: SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

de madame de Staël, je me suis airôléc au moment de son mariage, parce que mon unique but était de faire connaître l'éducation que lui ont donnée ses parents et les circonstances. A piésent que j'interroge mes souvenirs, je voudrais y trouver des détails relatifs à M. de Staël, mais il a été à peine connu de moi. Mon intimité avec madame de Staël ne date que de l'aimée 1792, époque où elle vint se réfugier aupiès de son père en Suisse, après avoir échappé comme pai' miracle à la sanglante journée du 2 septembre. M. de Slaël, alors absent de France, n'avait pu l'accompagner, et dans la suite j'ai eu peu d'occasions de le voil-.

Malgré le grand nombre d'aspirants à la main de mademoiselle Necker, le choix d'un époux qui convînt à ses parents et à elle n'avait pas été facile à faire. Elle ne voulait pas quitter la France, et sa mère, protestante zélée, exigeait qu'elle épousât un homme de sa religion. Dans ces circonstances, le baron de Staèl lixa sur lui les legards de M. et de madame Necker. A une grande loyauté, à une grande bonté de caractère, à beaucoup d'admiration pour mademoiselle Necker, il joignait des manières nobles et une naissance distinguée. Le roi de Suède, Gustave III, dont il était fort aimé, favorisait hautement ses prétentions, et promettait de lui assurer pour plusieurs années la |)lace d'ambassadeur en P'rance, afin de rassurer mademoiselle Necker contre la crainte de quitter Paris ; et d'ailleurs M. de Staël s'engageait à ne la mener jamais en Suède malgré elle. Telles sont les raisons qui ont décidé son mariage avec un étranger beaucoup plus âgé qu'elle, et qui avait avec elle peu de rapports dans les goûts. Le cours de cette imion, un peu froide sans doute, n'aurait point cependant été interrompu, si la générosité imprévoyante de M. de Staël n'eût pas dégénéré en piodigalité. Quehpie désordre s'étant mis dans ses affaires, madame de Staël se crut, par la suite, obligée de chercher à préserver de cette inlluence la fortune de ses enfants. Mais la séparation qui résulta de là ne fut pas de longue durée. Quand, affaibli par les progrès de l'âge et de la maladie, il eut besoin des soins de sa famille, madame de Staël se rapprocha de lui. Elle levenait s'établir avec son mari, en Suisse, auprès de M. Necker, lorsqu'au milieu du voyage, la mort enleva M. de Staël, et lui ravit à elle-même et à ses enfants la satisfaction qu'ils auraient trouvée à répandre du bonheur sur ses dernières années.

Madame de Staël a été une très-tendre mère; et si l'amour maternel a eu moins d'éclat chez elle que l'amour filial, c'est qu'elle s'est fait davantage une loi d'en réprimer l'expression. Déjà dans Delphine, ce roman où elle se montre si frappée de la beauté poétique des sentiments exaltés , elle a dit que les démonstrations passioimées ne valaient rien pour l'enfance, et que la bonté et la justice lui convenaient mieux. Plus tard elle s'est imposé la même réserve par d'autres motifs. Ainsi elle m'écrivait , en pariant de son fils aîné : « Je ne sais pourquoi je dis moins à « Auguste que je n'éprouve. 11 y a une certaine pudeur ma- <' ternelle que j'ai toujours eue en moi. Il faut se séparer "- dans cette relation. N'ai-je pas survécu à ce qu'il y avait > de meilleur sur la terre ! Pourquoi donc tant s'attendrir " sur ce que la mort doit briser ! »

Malgré cette expression plus contenue, le sentiment maternel, comme elle en a donné mille preuves, participait chez elle à la nature de tous les auties. Ce n'était peutêtre pas un amour aveugle, indépendant du mérite de son objet : les défauts de ses enfants se présentaient fortement aux yeux de madame de Staël; mais il y avait pourtant de l'instinct en elle; il y en avait dans son courroux quand ils

commettaient des imprudences; il y en avait dans une soi te d'ardeur courageuse et dévouée lorsqu'il s'agissait de les protéger; il y en avait surtout dans ses terreurs quand leur santé était menacée. Sa fille, à l'âge de six ans, étant tombée malade à Francfort, la tète fut sur le point de lui tourner de douleur. » Que de\iendrait, écrivait-elle, que de- « viendrait une mère qui craint pour son enfant, sans la » prièie.^ Cette .situation ferait découvrir la religion si ja- << mais personne ne vous en avait parlé. » Les succès, les plaisirs rie ses enfants, l'opinion qu'on avait d'eux étaient pour elle des intérêts d'une extrême vivacité, et les scrupules qu'elle se faisait sur les suites qu'auraient à leur égard les déterminations qu'elle prenait, étaient fort sujets à la tourmenter. Ainsi, la crainte de la fâcheuse influence que l'exil pouvait avoir sur leur destinée, a été une des grandes causes de ses chagrins.

Dans l'éducation privée, elle ne croyait pas au succès des systèmes extraordinaires. Il faut, selon elle, inspirer à la jeunesse des .sentiments élevés et religieux, mais l'initier à ce qu'il y a de plus pur dans le monde réel, plutôt que lui faire un monde à part toujours incomplet et factice. « J'ai présenté à mes enfants la vie telle qu'elle est, "disait-elle, et je ne me suis servie d'aucune ruse avec « eux. » La vérité était la base première sur laquelle elle se fondait, et, non-seulement toute supercherie, mais toute affectation lui semblait inutile et dangereuse; elle dédaignait également de prendre avec les enfants ce ton de niaiserie maniérée par lequel on croit se mettre à leur portée; elle les élevait jusqu'à son esprit, et s'élevait jusqu'à leur innocence.

Quand on n'intimidait pas d'avance les enfants [lar l'idée qu'on leur donnait de madame de Staël, elle leur plaisait naturellement, et il en est à qui elle a inspiré une passion singulière. Il y avait de l'ingénuité, et par conséquent de la jeunesse dans sa manière de parler ; et le génie, avec ses in)pressions inattendues, garde toujours quehiue chose d'enfant. Elle observait le premier âge avec attendrissement et avec curiosité. Je l'ai vue se divertir bien naïvement elle-même des aperçus bizarres, de certaines associations grotesques de cet âge; on en recueillait afin de les lui raconter, et c'était un aliment pour sa pensée.

Elle était portée à blâmer ce dévouement trop ostensible des parents aux enfants, qui est un défaut de l'éducation actuelle. De petits êtres qui voient toutes choses se rapporter à eux, deviennent vains et égoïstes, et loin qu'ils prennent de ce qui les entoure l'exemple du dévouement, ils croient travailler à l'œuvre commune, en soignant euxmêmes leurs intérêts. Ils exercent une capricieuse puissance sur ceux dont ils se supposent l'unique but, et de part et d'autre il s'établit une lutte de finesses. Madame de Staël exprimait nettement sa volonté. Ayant toujours eu une haute idée du pouvoir paternel, elle donnait la loi dans sa famille, et ne croyait point que l'obéisjance religieusement inculquée avilit le cœur.

Un exercice juste et modéré de l'autorité épargne mille ruses, mille faussetés dans l'éducation. Le raisonnement échoue, la prière abais.se ceux qui y ont lecours; le sentiment, employé connue moyen, blase, et finalement endurcit le cœur. Les rapports entre des paient» qui ordonnent avec douceur et des enfants qui obéissent, sont les seuls \rais, les seuls sérieux, les seuls paisibles; et l'enfance laible et dénuée, comme elle se sent au fond, ne s'attache pour longtemps qu'à la fermeté protectrice.

Néanmoins le motif.^lesordies de madame de Staël était beaucoup trop spirituel pour qu'elle se refusât au plaisir de l'énoncer. Elle rexpli(piait clairement, mais sans ou\rir

DE xMADÂ.ME DE STAËL.

la flisciission, el lu coksidéraxt de la loi lie la rendait pas moins absolue.

Elle a donné elle-mêiiie beaucoup de leçons à ses enfants ; mais, conformcnient à son principe sur la nécessité de la boinie loi, elle rejetait ces petits jeux au moyen desquels on prétend enseigner les éléments de toutes les connaissances. Lorsque l'intérêt de l'étude est en défaut, ce qui ne peut manquer parfois d'arriver, l'idée simple du devoir doit y suppléer. Cette idée est très-bien conçue par l'enfance, et loin qu'il faille la réserver pour une autre saison de la vie, elle n'a jamais de force que quand elle a jeté lentement de iirofondes racines dans l'àme. Les enfants ne sont pas longtemps les dupes de ces divertissements forcés, et mille saillies nuisibles au but proclament le droit qu'ils ont de jouera leur manière. D'ailleurs comme le principal avantage de l'élude, pour le premier âge, consiste diins les efforts qu'elle fait faire à resi)rit, et celui de l'amusement, dans l'essor qu'il donne à tout un petit être, quand on met la di.straction dans la leçon, et la gène dans le plaisir, on perd le fruit do l'une et de l'autre.

Mais c'est lorsqu'ils ont commencé à entrer dans la jeunesse, que la candeur de madame de Staël avec ses enfants a été le plus remarquable. Sans doute elle ne compromettait pas auprès d'eux par indisciélion les intérêts des autres ou les siens, mais elle a été naturelle et vraie dans toute sa manière de se présenter à eux ; elle leur a développé son caractère tel qu'il était, ne s'épargnant point elle-même, et ne s'attribuant jamais ni une qualité ni un sentiment qu'elle n'eût pas. Ainsi elle s'est toujours donné tort dans ses rapports avec sa mère; ainsi , elle a dit, à sa fille surtout , que la vivacité de ses affections et de ses opinions l'avait entraînée dans des routes dangereuses dont nulle autre qu'elle n'aurait pu se tirer; et, par exemple, que sa trop grande cbaleur en politique lui avait attiré des liaines dont les effets , très-douloureux pour son c<pur, auraient pu même être redoutables, sans l'éclat de son talent et peut-être sans c«lui des services qu'elle avait rendus. Elle avait trop souffert elle-même pour engager sa fille à niarcber sur ses traces. Aussi ne lui a-t-elle point conseillé de cliercber la célébrité ; et même dans la conversation , tout en la trouvant très-spirituelle , elle l'a détournée de l'imitation, soit qu'elle jugeât, avec raison, qu'on ne pou- \ ait que lui être inférieur dans son propre gcni e, soit parce que son genre ne lui plaisait pas dans une autre. Elle n'aimait pas les copies. « Les écbos m'ennuient, disait-elle; « j'ai assez de moi en moi , et je veux qu'on me renvoie « autre cliose que ma voix. »

Son ambition pour ses fils eût été plus grande; et néanmoins elle voulait développer avant le talent, non-seulement la moralité, mais la capacité dans les affaires, trouvant que quand on va au succès par la route des clioses réelles, on peut du moins rester en cliemin sans inconvénient. Ainsi elle a placé de bonne beure son fils aîné à Paris au centre du mouvement el des intérêts, en le dirigeant par ses admirables lettres. « Observe les impressions, » lui disait-elle, « et apprends la vie; cette étude-là en vaut bien « une autre. »

Par une confiance et une sincérité bien rares, par une vigilance .singulière au milieu de tant d'occupations diverses, par un soin continuel de la moralité, du bonlieur, de l'existence entière de ses enfants, madame de Staèl s'esl fait adorer d'eux, en même temps qu'elle a mis de toutes parts des conire-poids à l'entbousiasme qu'elle leur inspirait. Ainsi, à côté de cetle imagination, de cette sensibilité qu'ils admiraient en elle, ils trouvaient le sens moral le plus droil, un goût pur, sévère même, ilans sa con-

versation, et cetle persuasion raisonnee pour le tond, et pres(},!ie superstitieuse par sa vivacité, qu'il n'est aucun malheur qui ne provienne d'une faute. Ils trouvaient surtout cette religion du cœur qui, s'unissant en elle à l'idée de son père, ajoutait aux affections du sang dans leur famille. Elle écrivait à son (ils le jour de l'anniversaire de la mort de M. Necker: « Je l'écris, cher enfant, un bien « triste jour que mon départ rend encore plus solennel. « J'ai pensé à toi au pied du monument que tu reverras « avant moi , et où tu feras ta prièie. C'est aux saintes » pensées, dont il est l'image, que j'attaclie mon ;\me dan.i « des moments si douloureux. Crois-moi, cher ami, il n'y « a qu'elles contre la vie. »

Je ne puis mieux donner l'idée de l'impression que madame de Staèl produisait sur ses enfants, qu'en citant quelques fragments d'une lettre que m'écrivait à ce sujet la duchesse de Bioglie.

« Ma mère allacbait une grande importance à notre bon- " heur, dans l'enfance, et prenait une part sensible aux « cliagiins de notre âge. Elle avait quelquefois des conver- « salions d'égal à égal avec moi à l'âge de douze ans, et « rien ne peut donner une idée de la joie qu'on éprouvait « quand on avait passé une demi-heure d'intimité avec " elle. On sentait une vie nouvelle, on était placé plus « haut, el cela donnait du courage pour toutes les études.

« Ses enfants l'ont toujours passionnément aimée. Dès « l'âge de cinq ou six ans, nous nous disputions pour sa- « voir celui de nous qui l'aimait le plus, et quand elle cau- « sait tête à tête avec un de nous, c'était une récompense « dont nous étions vivement jaloux. On était heureux de « cœur et d'amour-piopre auprès d'elle.

« Le dimanche, elle lisait toujours avec nous les serti mons de mon grand-père ; elle n'a jamais voulu avoir de « gouvernante pour moi , et elle m'a donné des leçons tous « les jours dans ses plus grands chagrins. Le développe- << ment de notre esprit était une jouissance si vive pour « elle, qu'il n'était aucune récompense qui pût valoir pour « nous le spectacle du bonheur qu'on lui donnait.

« Elle s'est mise le plus tôt possible en relation d'éga- " lilé avec ses enfants, et leur a dit, non-seulement qu'elle « avait besoin d'eux par le conir, mais même qu'ils pou- « valent lui prêter une sorte d'appui. Dans ses chagrins <i d'exil, elle les consultait souvent. Je lui ai entendu dire « à Auguste : « J'ai besoin de Ion approbation. » Elle me « parlait de ma vie future, et de tous ses projets sur moi, « avec une franchise parfaite.

« Dans de certaines circonstances, elle aurait lemarqué « qu'un de ses enfants avait été supérieur à elle en cou- « rage ou en décision , elle aurait témoigné du respect pour « son caractère, et cependant on ne cessait jamais de la « respecter elle, et ce respect était toujours mêlé d'une « sorte de crainte. Quoiqu'elle montrât la plus grande con- « fiance, du moment qu'elle rentrait dans l'éducation, elle « imposait.

« Elle poussait fort loin le scrupule à notre égard, se » reprochant même nos défiiuts, et nous disant : « Si vous « aviez des torts, non-seulement j'en serais malheureuse, « mais j'en aurais des remords. » Quand elle nous blâmait « en disant : « C'est ma faute, je n'ai pas pu supporter H l'exil, je ne vous ai pas donné l'exemi)le du courage et « de la résignation, » cela était déchiianl. Rien ne pourra « jamais donner l'idée de l'impression produite par ce mé- « lange de dignité et de confiance, d'émotion et de réserve, « qu'il y avait dans sa manière \is-à-vis de ses enfants. « Ces paroles qu'elle prononçait a\ec des larmes contenues ' sont gravées dans leur âme, et l'idée de la souffrance

?^OTlCE SCR LK CARACTERE ET LES ECRITS

« qu'ils lai auraient causée en se conduisant mal, l'idée n des reproches qu'elle se serait faits à elle-même, est « une des barrières les plus fortes pour les retenir dans le « bien.

« Personne n'a jamais eu plus qu'elle de dignité natu- « relie, et c'est ce qui lui a permis d'admettre ses enfants « à la familiarité la plus intime, de leur inspirer même « parfois de la pitié pour ses chagrins, sans qu'ils aient « cessé de la révérer. Jamais une mère n'a été plus con- « fiante et plus imposante à la fois. »

Il est curieux, pour ceux qui rclîéchissent sur l'éducation, d'examiner la succession des caractères dans les familles : on peut souvent observer entre les parents et les enfants, des formes assez opposées jointes à une grande ressemblance de fond. Un désir d'originalité, la vue de quelques inconvénients dans certaines manières d'être, produisent des contrastes extérieurs , tandis que les sentiments se transmettent inaperçus d'une général ion à l'autre. Ainsi, madame de Staël a été une personne ardente et passionnée comme l'était réellement madame NecKer, malgré le vertueux empire qu'elle exerçait sur elle-même; et madame de Uioglie (qui me permettra de pailer d'elle, puisque je fais une remarque avantageuse pour sa mère), madame de Broglie a pris celte élévation, cette candeur, cette pureté d'âme qui, à travers des singularités d'imagination, ont toujours percé chez madame de Staël.

Relations de choix.

J'ose mettre au nombre des liaisons volontaires, celle que j'ai eu le bonheur de former avec madame de Staël, puis(iue nos rapports de famille en ont été l'occasion plus que la cause. Or, c'est dans le cours de ces liaisons que le naturel se déploie le plus librement. Les devoirs y sont moins étroits, l'égalité y est toujours supposée; et, comme la durée de l'intimité n'est garantie que par celle du sentiment, on y éprouve des craintes d'éloignement ou de rupture qui mettent davantage en jeu tous les ressorts. Ici donc l'on contemplera dans la vie réelle ces contrastes entre des qualités opposées qui rendent le talent de madame de Staël si remarquable, et l'on retrouvera dans la personne l'originalité de l'écrivain.

Madame de Staël a dû Ibrmer beaucoup de relations d'amitié. Elle inspirait ce sentiment presque dès la première vue, et elle était touchée de l'effet qu'elle produisait. De plus, tout semblait pour elle motif d'aimer : elle aimait pour les vertus, pour les talents, pour la grâce, pour le bonheur qu'on lui donnait , pour le malheur qu'on éprouvait soi-même. Toute admiration, pour peu qu'elle s'étendît aux qualités du cœur, était en elle une affection tendre; la reconnaissance en était une, et le plus léger attrait, la bienveillance même avaient quelque chose de vif et d'animé qui faisait naître le sentiment chez les autres , et par contre-coup chez elle. Et, comme elle ne changeait jamais, connue elle n'oubliait personne, comme après dix ans de séparation «on renouait,» ainsi qu'elle l'exprimait ellemême, « la phrase ixiterrompuc , » il est résulté de là qu'elle a conçu de l'amitié à un nombre infini de degiés, et de l'amitié solide à tous ces degrés.

Mais qu'on ne s'y méprenne pas toutefois , les langs éminents dans son cœur étaient difficiles à atteindre. On était plus ferme encore aux premières places qu'aux autres, et il y avait peu d'usurpations. Les oscillations inévitables avec une imagination telle que la sienne , avaient lieu pour chacun de ses amis autour d'un point fixe auquel son cœur revenait toujours. « Il y a quatre-vingt-dix degrés invaiia-

« blés dans toutes mes affections, disait-elle, et il n'y en n a que dix de mobiles. »

Quand on parle de madame de Slaël, il semble qu'on voudrait donner aux mots une signification plus active et plus pénétrante. Ainsi , la pitié était un trait douloureux qui la transperçait , et dont elle ne pouvait se délivrer qu'en soulageant le malheur. Sa bonté avait quelque chose d'inspiré, si on peut le dire. L'idée d'un plaisir à procurer la pomsuivait comme celle d'une douleur à calmer, et elle ne trouvait de repos qu'après l'action bienfaisante. Le m.ot d'aimer est faible aussi pour exprimer ce qu'elle sentait, et pourtant il ne faut pas employer une autre nuance, car le malheur seul donnait à ses affections les plus puissantes les grands caractères de la passion.

En eRèt, et c'est ici que le contraste est surtout frappant, elle démêlait avec une sagacité extrême le côté faible de ces mêmes amis qui lui étaient si nécessaires et si chers, et elle sentait leurs défauts avec une vivacité douloureuse. Connue je l'ai remarqué pour les auteurs qui lui plaisaient le plus, son enthousiasme même exalté était circonscrit, et n'embrassait pas tout un ensemble. Le scalpel de son analyse n'a épargné aucun des objets de son attachement, et peut-être n'a-t-il laissé intact que son père; mais les qualités que l'examen le plus rigoureux leur laissait, ces qualités faisaient une si forte impression sur son cœur, frappaient tellement son imagination, qu'elles lui semblaient uniques, inappréciables pour son bonheur; et une admiration limitée produisait en elle une tendresse sans bornes.

Cette évaluation continuelle de ses amis, non-seulement pour chacun, mais pour chaque jour de chacun, cette évaluation faite sans cesse en leur présence, les blessait parfois et les portait à douter de son affection. « Il faut se « soumettre avec vous à être jugé sur nouveaux frais cha- <c que matin, lui disais-je.— Qu'importe, me répondit-elle « si j'aime davantage chaque soir! J'irais à l'échafaud, « disait-elle encore, que je jugerais les amis qui m'accom- « pagneraient. »

Au reste, cet examen s'étendait sur elle-même. Elle était, si on peut le dire, curieuse de ses impressions, et l'on était bien venu à diriger ses regards sur son propre cœur par des observations et même par des reproches. Elle s'étudiait dans toutes les circonstances ; et si elle a un peu trop souvent fait dire aux personnages de ses romans, « tel est mon caiactère, telle est ma nature, » c'est que ces expressions lui étaient familières. Elle cherchait à bien connaître ses penchants, la tournure particulière de son imagination, afin d'en faire abstraction autant que possible dans ses jugements. Ainsi, elle se récusait^ quelquefois dans ses trop fortes antipathies, quoiqu'elle fût portée à croire que son tact était juste au fond, et que l'avenir justifierait ses pressentiments.

Elle a souvent dit qu'après s'être accusée elle-même de précipitation dans sa manière d'évaluer le mérite, la connaissance plus approfondie d'une personne l'avait presque toujours ramenée à la première idée qu'elle s'en était formée. <i l^n jour ou dix ans, disait-elle, voilà ce qu'il faut « pour connaître les hommes; les intermédiaires sont trom- <t peui's. »

Jamais on ne se fera l'idée de madame de Staël, si on ne lui attribue pas la clairvoyance la plus complète. Elle voyait clair et toujours clair; clair dans l'opinion générale de la société, clair dans les impressions, dans les motifs de chaque individu; clair dans le cœur de ses amis et de ses proches. Ses illusions, quand elle s'en est fait, n'ont porté que sur l'avenir; non que souvent elle ne devinât

DK I\1ÂDAME DE STAËL.

aussi l'avenir quand elle y pensait, mais parce qu'elle était peu sujette à s'en occuper. Et de même que dans le feu du discours le plus animé, son esprit observateur ne la quittait point, de même ((u'elle apercevait à l'exlséniité de la chambre tel sourire improbateur, tel amour-propre souflVant, tel visage préparé à l'objection; de niêjne dans les actions, soit que ses affections ou ses opinions en fussent le mobile, elle savait parfaitement si elle exposait ou non sa destinée. Elle a marché à un but choisi par la volonté ou imposé par le malheur, sans méconnaître un seul (les obstaclfs ou des dangers qui devaient se rencontrer sur la route. Sa vie était un drame d'une haute poésie, une tragédie où tous les rôles ont été fortement conçus et amplement développés. La sagesse, la prudence y étaient en plein représentées; nul ne pouvait rien ajouter à la beauté, à la force de leurs raisonnements; mais un sentiment dominateur y jouait souvent le rôle de la destinée chez les anciens, et faisait pencher la balance.

Madame de Staël avait une constance extrême dans ses attachements; jamais elle n'a pu rompre avec personne, jamais elle n'a pu cesser d'aimer. L'affection une fois conçue devenait une maladie de son cœur, dont les torts la guérissaient bien difficilement. Ces torts, elle les sentait au plus vif, mais elle ne demandait qu'à être soulagée d'im tel souvenir. Peut-être savait-elle au fond qu'il n'y aurait plus de sécurité fondée , et que les mômes occasions ramèneraient les mêmes fautes; mais elle n'en pardonnait pas moins parce qu'elle aimait. Elle était indulgente par sa nature et aussi par un effet de sa supériorité. Elle voyait toutes choses de haut, et après un premier moment, souvent bien douloureux, elle ne s'étonnait d'aucune imperfection. A sa connaissance, à sa compassion profonde de la nature humaine, se joignait, poiw ceux qu'elle aimait, la puissance que leurs traits, leurs mouvements, le son de leur voix exerçaient sur elle. Ils étaient eux, c'était là leur excuse : ils lui plaisaient encore et ils lui semblaient justifiés. Un certain attendrissement sur leur faiblesse, sur cet alliage imposé à tonte excellence, à toute grandeur dans ce monde, venait à s'emparer de son cœur, et elle allégeait, en l'étendant sur l'humanité entière et jusque sur elle-même, le poids des torts de ses amis.

On peut voir dans Delphine, ce livre oîi elle a tout dit, la preuve de ce que j'avance. Au moment oii Delphine apprend que tout espoir d'épouser Léonce lui a é\é ravi par la perfidie de n)adame de Vernon , sa plus impétueuse douleur porte sur l'amitié trahie. Elle exhale son courroux en reproches violents. Mais madame de Vernon, se voyant démasquée, ne prend plus la peine de se justifier; elle dédaigne de chercher encore à plaire, et répondant avec séclieiesse, elle se montre sous un aspect nouveau et singulièrement désagréable : ce changement frappe Delphine d'une espèce d'effroi; sentant pour la première fois qu'elle a tout à fait perdu son amie, l'idée qu'elle ne la leverra plus telle qu'elle était jadis l'occupe seule, et dès lors les rôles sont interverfis. C'est Delphine qui devient suppliante, et qui, par toute son émotion , voudrait reproduire au moins un mouvement de pitié chez celle qu'elle a tant aimée. 'Lelle était exactement madame de Staèl; elle eût voulu effacer du ca-ur d'un ami jus(]u'au souvenir de ses torts envers elle, de peur que le remords ne lui ôtàt de l'abandon, et qu'il n'eût moins de boniieur et de charme.

Quant aux indifférents, elle pardonnait leurs offenses sans y songer, et sans qu'il lui en coillàt même de la magnanimité. Ils étaient pour elle des choses matérielles qui obéissent aveuglément à la loi de leur intérêt. Elle ne donnait à leur ingratitude aucune piise sur son bonheur , trou-

vant par trop insensé de laisser troubler ce bonheur par ceux qui ne peuvent y contribuer. « Comment se fâcher, « disait-elle, contre d'autres que ceux qu'on aime! »

Lors donc que son estime pour ses amis n'était pas foncièrement altérée , madame de Staël supportait tous leurs torts : ce qu'elle était hors d'état de soutenir, c'est la crainte de ne phis les revoir, c'est l'idée d'une séparation étemelle. Voilà le fantôme qui la poursuivait, voilà le monstre dont les formes mobiles lui causaient sans cesse un nouvel effroi; et lorsque, durant son exil à Coppet, ses aleiitouis commencèrent aussi à devenir les objets de la proscription, et que le désert lui parut se former autour d'elle, ce qu'elle a souffert de ce genre de terreur est affreux. Toutes les puissances de son âme conjuraient ensemble pour la déchirer, et son talent, mort pour toute œuvre utile , exerçait contre elle môme sa force avec cruauté. Néanmoins , dans ses moments les })lus douloureux , sa conversation était parfois très-brillante. Elle l'était au point de m' étonner d'abord ; mais pourtant en examinant madame de Staël avec attention, on voyait l'état de son âme. « C'est une sonate que j'ai exécutée, disait-elle ensuite; « je suis un musicien exercé qui joue la difficulté sans y « songer. Je parle sans que je m'en mêle, et je n'ai pas un « instant cessé de souffrir. «

Mais de toutes les séparations, celle qui naît de la rupture était encore la plus déchirante pour madame de Staël. L'amour-propre entrait si peu dans ses affections, qu'elle aimait mieux voir ses anciens amis refroidis et changés pour elle, que ne pas les revoir du tout. Cette impossibilité où elle se sentait de bri.ser aucun lien, la plaçait même, à ce qu'elle disait, dans une infériorité vis-à-vis de ceux qu'elle aimait. La partie, selon elle, n'était pas égale; on pouvait la menacer de la rupture dont elle ne menaçait jamais, et chercher à usurper ainsi un cruel empire. Ses véritables amis lui étaient à la lettre nécessaires, ils l'étaient plus qu'ils ne se sentaient portés à le croire. La \oyant toujours entourée, toujours étincelante d'esprit, toujours occupée de mille objets divers, ils croyaient ou feignaient de croire qu'ils pouvaient se retirer hiaperçus : mais il n'en était pas ainsi; tous ces intérêts, si vifs en aiiparence, se seraient évanouis pour elle avec le bonheur de l'amitié. « Jamais, » disait-elle souvent bien à tort, mais avec une persuasion intime et douloureuse, «jamais je « n'ai été «limée comme j'aime. »

Dans le tèle-à-tôte, sa conversation était quelque chose d'inouï. Nul n'a pu la connaître hors de l'intimité. Ses plus belles pages, ses discours les plus éloquents dans la société sont loin d'égaler par leur force entraînante ce qu'elle disait, lorsque n'étant point obligée de se conformer aux dispositions de tel auditoire, elle agissait sur un instrument unique, qu'elle-même avait accordé. Alors son grand esprit déployant ses ailes, prenait librement son vol; alors elle ne se prévoyait pas, et, témoin plutôt que maîtresse de sa propre inspiration, elic exerçait une influence surnaturelle qu'elle paraissait subir aussi; influence bien ou malfaisante, mais dont elle n'avait pas la responsabilité. Tantôt animée d'une verve amère et mordante, elle desséchait d'un souffle de mort toutes les fleurs de la vie, et portant le fer et le feu au fond du cœur, elle détruisait l'illusion des sentiments, le charme des relations les plus chères. Tantôt se li\rant à une gaieté singulièrement originale, elle avait la grâce ingénue et la confiance d'un enfant naïf qui est du|>e de toutes choses; tantôt enfin s'élevant plus haut, elle s'abandonnait à la sublime mélancolie du génie religieux qui pénètre le néant de l'existence ter restre.

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

Mais c'était auprès de ses amis malheureux qu'elle déployait encore sa plus grande puissance. Entraînée par un sentiment rapide et profond, il semblait qu'elle parcourût le ciel et la terre pour trouver du soulagement à leurs peines. Rien d'ingénieux , rien de bon comme ce qu'elle inventait pour les distraire, pour éclaircir un moment les sombres nuages de la tristesse : elle paraissait disposer de l'avenir et en créer un exprès pour eux, dans lequel, à force d'anutié, elle remplaçait toutes clioses. Les maux d'imagination, toujours compris dans leur genre, étaient allégés par des moyens aussi singuliers qu'eux-mêmes. Avec quelle avidité elle écoutait! Une ardente curiosité pour les impressions des personnes sincères se mêlait si évidemment à sa tendre pitié, que jamais on ne craignait de la fatiguer quand on lui confiait ses peines. Il n'y avait plus ni elle ni soi, les âmes se confondaient, et elle vous élevait à une telle hauteur, on planait sur une telle immensité, que le bonheur, le malheur, le passé, le présent, la destinée de tous et la vôtre s'évanouissaient. Un sentiment solennel avait remplacé tous les autres, et l'on croyait assister ensemble au plus auguste des spectacles, celui de la Divinité accomplissant son œuvre régénératrice sur la créature, par le moyen terrible et pourtant salutaire de la douleur.

Ah! qu'il est affreux d'avoir à souffiir sans elle! Que faire des sentiments qu'elle avait tous partagés! Il y a presque un remords dans le chagrin de l'avoir perdue; c'est que les regrets ne sont pas assez désintéressés. On se sent exilé d'une région délicieuse où l'on éprouvait des jouissances que l'on ne retrouvera plus. Elle était ellemême avec ses dons ravissants, et puis elle était encore le milieu à travers lequel on recevait tout ce qu'il y a de curieux, d'instructif, de digne d'attention sur la terre. On sent comme un rétrécissement, comme un appauvrissement de l'existence; on se perd soi-même avec elle, et il y a de la per.sonnalilé à la pleurer.

Pour donner l'idée de la manière dont elle sentait les peines des autres, je citerai un trait qui me concerne, parce que comme il est naturel , rien ne m'a jamais autant frappée. On verra ce qu'elle était, même après avoir perdu la vivacité de la jeunesse.

Dans l'année 181G, l'âme encore ébranlée par le plus affreux malheur, la perte d'une fille angélique, j'étais à Mce avec mon autre lille fort malade elle-même. Il survint une crise violente dans son état; et durant ces heures décisives, ce que j'éprouvai fut si cruel, que ne voulant pas épouvanter ma famille par mes lettres, il n'y avait que madame de Staël au monde à qui j'osasse ouvrir mon cœur. Elle ne me répondit point sur ce sujet, et notre correspondance ordinaire ayant continué, je crus que ma lettre s'était perdue, et je n'y avais nul regret; car je craignais, même après avoir été rassurée, que la réponse ne renouvelât mon émotion. Quelques mois après, je fus entièrement confirmée dans cette idée. Nous nous étions déjà revues plusieurs fois sans qu'elle m'eût parlé de ma lettre, quand un jour à Coppet, comme nous causions depuis longtemps ensemble, elle cesse tout à coup de me répondre : je la regarde, et la voyant pâle et troublée: « Qu'avez- « vous? » lui dis-je avec efhoi; « C'est, reprit-elle, que je « n'ai jamais pu vous écrire.... vous dire.... » Elle hésitait tellement qu'il m'était impossible de la comprendre. « Votre « lettre, s'écria- t-elle enfin... n'en parlons plus, n'en parlons •i jamais.... » et elle sortit de la chambre tout en larmes.

Comme je n'écris pas l'histoire de madame de Staël , je dois m'abstenir de multiplier des récits qui doimeraient à cette notice l'apparence d'une biographie incomplète. Néan-

moins, je me reprocherais de passer sous silence un événement aussi important que celui de son second mariage; et la circonstance de sa vie qui a dû exciter le plus d'étonnement, m'oblige à quelques détails.

Un jeune homme bien né inspirait beaucoup d'intérêt dans Genève par ce qu'on racontait de son brillant courage, et par le contraste de son âge avec sa démarche chancelante, sa pâleur, et l'état de faiblesse auquel il était réduit. Des blessures reçues en Espagne, des blessures dont les dernières suites ont été funestes, l'avaient mis aux portes de la mort, et il était resté malade et souffrant. Deux mots de pitié, adressés par madame de Staël à cet infortuné, produisirent sur lui un effet prodigieux. Elle avait quelque chose de céleste dans le langage. Madame de Tessé disait : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à madame de « Staël de me parler toujours. » Cette musique ravissante renouvela l'existence du jeune homme, sa tête et son cœur s'enflammèrent, il ne mit point de bornes à ses vœux, et forma tout de suite les plus grands projets. « Je l'aimerai « tellement, » a-t-il dit de très-bonne heure à un de ses amis, « qu'elle finira par m'épouser;» mot singulier que pouvaient inspirer divers motifs, mais que l'enthousiasme, le dévouement le plus soutenu obligent à interpréter favorablement.

De si hautes prétentions furent secondées par les circonstances. Madame de Staël était excessivement malheureuse et lasse de malheur; son âme pleine de ressort tendait à se relever, et ne demandait qu'une espérance. Lors donc qu'au moment oii sa captivité se resserrait de plus en plus, et où de sombres nuages s'amoncelaient de toutes paits sur sa tête, un nouveau jour vint à luire pour elle; le bonheur, dans son cœur désolé, renaquit comme de ses cendres, et le rêve de toute sa vie, l'amour dans le mariage, lui sembla pouvoir se réaliser. On sait ce qu'une telle union était à ses yeux. Celte plaisanterie d'elle qu'on a citée : « Je forcerai ma fille à faire un mariage d'inclina- « tion ; » celle plaisanterie renfermait une opinion sérieuse. Jamais la pensée de former elle-même de pareils nœuds ne lui avait été complètement étrangère. En parlant de l'asile qu'elle espérait trouver un jour en Angleterre, elle avait dit quelquefois : « J'ai besoin de tendresse, de bon- « heur et d'appui; et si je trouve là un noble caractère, je » sacrifierai ma liberté. » Le noble caractère se trouva tout à coup près d'elle. Sans doute, elle auiait pu faire un choix mieux assorti, mais l'inconvénient des mariages d'inclination , c'est précisément qu'on ne choisit pas.

Toutefois il est certain que cette union l'a rendue heureuse. Elle avait bien jugé l'âme élevée de M. Rocca : une tendresse extrême, une constante admiration, des sentiments chevaleresques; et, ce qui plaisait toujours à madame de Staël, un langage naturellement poétique, de l'imagination, du talent même, comme l'ont prouvé quelques écrits, de la grâce dans la plaisanterie, une .sorte d'esprit irrégulier et inattendu qui excitait le sien et mettait de la variété dans sa vie; voilà ce qu'elle a trouvé en lui. A cela se joignaient une profonde pitié pour les maux qu'il endurait, et des craintes toujours renaissantes qui entretenaient son émotion et enchaînaient sa pensée.

Elle eût sans doute mieux fait de déclarer ce mariage; mais une timidité dont son genre de courage ne l'aiïranchissait point, mais l'attachement pour le nom qu'elle avait illustré l'ayant retenue, tout son esprit s'est employé à parer aux difficultés de sa situation. Faut-il dire qu'il valait mieux ne pas se mettre dans cette situation.^ faut-il dire que madame de Staël ne doit pas en fous points servir d'exemple? Elle l'eût avoué bien volontiers : c'est là

DE MADAME DE STAËL

ce qtt'clte a dit à ses enfants, c'est là ce qu'elle indique dans ses écrits, autant que le lui a permis une âme (ière, qui a la conscience de sa grandeur. Elle était un phénomène unique sur la terre. On oublie avec elle les conditions de notre nature; on oublie que la société s'étant arrangée sur la moyenne des facultés, les dons prodigieux sont en désaccord avec l'organisation de la vie. Ce qui serait plus étonnant encore que madame de Staël, c'e^st que son génie seul eût été extraordinaire en elle, c'est qu'une existence intérieure si active, la source de son talent même, ne se fût manifestée que par son talent.

L'heureuse iniprévoyance de son caractère l'a bien servie dans le cours de cette union. Après des alarmes cruelles FUr la santé de M. Rocca, elle revenait promplement à croire que sa vie n'était pas attaquée, et que ses maux n'étaient qu'accidentels. Il ne lui restait de l'inquiétude, qu'une attention continuelle, et remarquable chez une personne si vive, pour les soins nécessaires à sa conservation. Toute cette grande intelligence était employée à le servir. Mais qui dira ce qu'elle a souffert dans les moments de crises! A Pise, oii il fut près d'expirer, elle se comparait elle-même au maréchal Ney , qui attendait alors sa sentence d'un instant à l'autre. Douée d'un talent qui ne la préservait d'aucune douleur el qui s'agrandissait de toutes, elle a dit ensuite qu'elle écrivait un ouvrage ayant pour tilre : U\ sell malheur DA^s la vie, la perte d'un

ODJET qu'on aime.

Ce malheur a été celui du jeune et infortuné Rocca; cette vie menacée, ce frêle roseau qui avait un nwment servi d'appui à une existence en apparence .si forte, ce roseau a été moins fragile encore qu'elle-même. Toutefois il ne lui a pas longtemps survécu. La douleur, l'indifférence pour ses jours ont achevé de trancher celte courte destinée. 11 est allé mourir sous le beau ciel de la Provence, où un frère a recueilli ses derniers soupirs !

Société et conversation.

Au milieu de sa société habituelle, madame de Staël était pleine de charme. Elle avait une simplicité de manières, et même une apparence d'insouciance qui mettait chacun à l'aise. Il n'existait aucune contrainte avec elle. Les cercles, les dissertations en forme, l'esprit obligé ne lui plaisaient pas; elle aimait trop l'imprévu en toutes choses pour ne pas laisser beaucoup à décider au hasard, et il régnait autour d'elle un mouvement animé et facile. Observant toujours, elle n'avait jamais l'air d'examiner; et comme son attention paraissait se porter sur le sujet de l'entretien plutôt que sur la manière dont chacun le soutenait, l'on ne se croyait point en présence d'un juge. Sa supériorité ne pesait donc sur personne; elle demandait qu'on lui donnât de l'amusement, et non qu'on fit ses preuves auprès d'elle.

Madame de Staël avait de la grâce dans tous ses mouvements; sa figure, sans satisfaire entièrement les regards, les attirait d'abord, et les retenait ensuite, parce qu'elle avait, comme un organe de l'âme, un avantage fort rare; il s'y déployait subitement une sorte de beauté, si ou peut le dire, intellectuelle. Ses pensées successives se peignaient d'autant mieux sur son visage, qu'à l'exception de ses yeux qui étaient d'une rare magnificence, aucun trait bien saillant n'en avait déterminé d'avance le caractère. Elle n'avait aucune de ces expressions permanentes qui à la longue ne signifient rien, et sa physionomie était, pour ainsi dire, créée sur place par son émotion. Peut-être aurait-elle même eu dans le repos les paupières un peu pe-

santes; mais le génie éclatait tout à coup dans ses yeux son regard s'allumait d'un noble feu , et annonçait, comme réclair, la foudre de sa parole.

De même elle n'avait point dans sa contenance, ni dans ses traits, cette mobilité inquiète qui est un indice d'esprit si trompeur. Une sorte d'indolence extérieure régnait plutôt chez elle; mais sa taille un peu forte, ses poses marquantes et bien dessinées donnaient une grande énertne un singulier aplomb à ses discours; il y avait quelque chose de dramatique en elle, et même sa toilette, quoique exempte de toute exagération, tenait à l'idée du pittoresque plus qu'à celle de la mode.

Lorsque madame de Staël entrait dans un salon , sa démarche était assez grave et solennelle; un peu de timidité l'obligeait à recueillir sérieusement ses forces, quand elle allait attirer les regards. Et, comme cette nuance d'embarras ne lui avait permis de rien distinguer d'abord, il semblait que son visage s'illuminât à mesure qu'elle reconnaissait les personnes. On pouvait juger que tous les noms étaient inscrits chez elle avec bienveillance; et bientôt ces mots charmants, dont elle était si généreuse, montraient qu'elle avait présentes à la pensée les actions et les qualités les plus distinguées de chacun. Ses louanges parlaient du cœur et y ariivaient, parce qu'elles étaient données avec sincérité. Elle louait sans (latter; « la politesse, >> selon madame de Staël, « n'étant que l'art de choisir dans « ce qu'on pense. » Peut-être des yeux fins auraient-ils aperçu la borne de tous les éloges, mais elle avait un désir si réel d'obligen, qu'on ne chicanait pas ses expressions, et sa cordialité imposait silence à l'amour-propre.

Quelles que fussent les peines intérieures de madame de Staël , elle portait presque toujours dans la société cette liberté d'esprit qui seule permet d'en jouir. Une cause de la vivacité et de la netteté de ses conceptions, c'est qu'il n'existait en elle aucune préoccupation trop tenace. Ses impressions venaient toutes du dehors et étaient en conséquence parfaitement justes. Les images se formaient en elle comme sur une toile bien lisse , et leurs couleurs étaient encore relevées par la légère nuance de mélancolie dont le fond était empreint. De là vient que chaque objet produisait son plein effet sur elle, et qu'elle retirait du commerce social un soulagement réel et infaillible.

Ce soulagement lui était, comme je l'ai dit, nécessaire; l'instinct conservateur de son talent répugnait à l'engourdissement. Peut-être sa constitution, plus faible qu'on ne l'a cru, exigeait le stimulant de la distraction; car une sorte de teneur la saisissait à l'idée de la stagnation de l'existence. Dans sa jeunesse, elle ne pouvait pas supporter la solitude, et les impressions mélancoliques qui sont peintes avec tant de beauté dans ses ouvrages avaient chez elle une réalité redoutable; ce n'est que bien tard dans la vie, et lorsqu'elle a su tenir à distance les monstres créés par son imagination, qu'elle a pu, selon son expression, « vivre en société avec la nature. '>

En conséquence, l'ennui qui, dans le monde ou ailleurs, est une solitude où l'on n'a pas même soi, l'ennui était extrêmement redouté par elle. Il ne lui suffisait pas qu'on fût spirituel, il fallait qu'on fut animé, et peut-être les gens d'esprit qui ne se mettent nullement en frais pour la société lui donnaient-ils un peu plus d'humeur que les hommes médiocres. Elle ne pouvait pas soulfrir qu'on parlât sans intérêt. « Comment veut-on que je l'écoute, di- « sait-elle, quand il ne se fait pas l'iioimeur de s'écouler " lui-même?» Elle supportait mieux certains défauts de raractère que l'espiit blasé et dégoûté, et elle disait un jour d'un homme égoïste et chicaneur : « Il ne pajlc que

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

« de lui; mais cela ne m'eniHiie pas; parce qu'au moins je « suis sûre qu'il s'intéresse à ce qu'il dit. «

Aussi la franche gaieté était toujours bien venue auprès d'elle; et pourvu que cette gaieté n'eût rien d'ignoble ni de mauvais goût (condition indispensable avec madame de Staël), elle ne lui cherchait jamais querelle. Il y avait de l'attendrissement, une vive reconnaissance dans ce qu'elle éprouvait pour ceux qui l'amusaient; un bon mot, une histoire comique, étaient pour elle un petit bienfait dont elle parlait avec effusion; et à chaque nouveau survenant, elle voulait qu'on répétât les traits qui l'avaient divertie. Le piquant, l'originalité, l'imagination, voilà ce qui lui plaisait avant toul; voilà ce qui donnait de l'élan à son esprit, et des ailes à son génie. La médiocrité phrasière, les répertoires vivants d'idées reçues, les chefsd'œuvre de l'éducation routinière n'étaient rien pour elle; et ce qu'elle pouvait trou ver dans sa bibliothèque ne lui était pas indispensable dans sa société. Elle n'exigeait pas que tous réunissent tout; un seul avantage marquantlui plaisait mieux qu'un assortiment d'avantages médiocres; et ayant en elle-même le complément de ce qui manquait à chacun , elle ne demandait aux autres que de certaines pensées en saillie, dont elle pût former un ensemble avec les siennes. « Ma fille a besoin d'un premier mot, » disait M. Necker, et peut-être avait-il raison; mais ce jiremier mot eût été nul ou absurde pour tout autre. C'était le panier près de la feuille d'acanthe qui a fait inventer le chapiteau corinthien; c'était la muraille inégalement noircie par l'humidité , qui fournissait des sujets de tableau à un grand peintre.

Voilà pourquoi certains auteurs étrangers l'enchantaient si fort. Lord Byron, en particulier, avait à ses yeux une valeur inépuisable. Il mettait en jeu toute son imagination , et elle créait de nouveau sur les conceptions de ce poète. « Convenez que votre Richard Cœur de Lion sera un La- » ra, lui dis-je une fois. — Peut-être, » me répondit-elle en souriant; « mais je vous piomets que personne au monde «ne s'en doutera. » En effet elle n'a jamais rien imité; mais des germes inaperçus se développaient chez elle sous une forme originale, et tandis qu'elle s'est toujours enrichie de l'esprit des autres, elle n'a jamais montré que le sien.

On doit bien distinguer, même sous le rapport purement intellectuel, ses goûts d'avec son estime. Personne n'a jamais mieux comm que madame de Staèl le prix des bonnes proportions; personne n'a fait plus de cas dans les choses sérieuses de cette justesse qui naît de l'équilibre. Si elle eût été appelée à foimer une évaluation, elle eût accordé la plus haute place à l'esprit le plus solide. Nul n'aurait eu le droit d'être mécontent de son numéro, mais le chiffre le plus élevé ne lui était pas toujours le plus nécessaire.

Toutefois elle finissait par s'impatienter de l'absurdité, et l'extravagance la fatiguait vite. Le point de conciliation entre l'imagination et le bon sens était toujours cherché et souvent trouvé par elle. « La folie peut être poétique, di- « sait-elle un jour, mais la déraison ne l'est pas. »

Les imprudences de parole, que madame de Staël a pu commettre, ont bien plus souvent été causées par l'ermui que par l'entraînement. Quand la langueur paraissait sans remède, il lui arrivait quelquefois de faire une révolution dans la société; elle rompait la glace d'une conversation insipide par un coup d'éclat, et portait le trouble parmi les gravités diverses. Alors, par moments, elle pouvait manquer de mesure; mais plus elle était animée, plus sa marche'était sûre et ferme. Une fois lancée dans la carrière il n'y avait plus un faux mouvement. Certaine de ses

forces, elle courait au centre du péril, traitait en passant les questions les plus épineuses, touchait aux points les plus délicats, et faisait trembler ses amis pour elle, les indifférents pour eux-mêmes. On ne savait sur qui tomberait le feu de cette artillerie volante; on entendait les balles sifder à côté de soi, l'effroi passait des uns aux autres; mais bientôt chacun était rassuré : la modification, l'exception désirées ani valent à point nommé; un éloge relevait tout à coup celui qui se croyait l'objet de l'attaque, et elle sortait triomphante des difficultés qu'elle avait accumulées autour d'elle. 11 y avait de la peur dans le plaisir qu'elle donnait, comme il y en a dans celui qu'on prend à voir voltiger sur la corde.

Mais c'est surtout dans la dispute qu'elle était extraordinairement brillante. Sa véhémence la plus impétueuse n'était jamais accompagnée d'aigreur ni de mépris. Aucune arrogance, aucune ironie, aucun sarcasme ne pouvaient lui être reprochés, et il y avait quelque chose de llatleur pour son antagoniste jusque dans les forces qu'elle jugeait nécessaire de déployer contre lui. S'il échappait à celui-ci quelque expression inconvenante, elle le répiimandait avec vivacité; mais bientôt elle le tenait pour pardonné, et passait outre. Elle aimait qu'on fit usage de tous ses moyens contre elle; et véritablement i)kis on se montiait fécond en ressources, plus on constatait sa supériorité. Elle avait tout l'esprit de son adversaire et quelque chose par delà. Quand la question était épuisée, et que la dispute menaçait de traîner en longueur, alors, rassemblant ses raisonnements les plus victorieux, elle entonnait une espèce de finale en fanfare dont il n'y avait pas à a[)peler. L'arrêt était toujours équitable; elle avait fait une bonne part au vaincu, et s'arrêtait définitivement au point où toutes les opinions se lencontrent.

Ce goût pour les conversations animées s'étendait jusque sur les discussions auxcpielles elle ne prenait point part. On l'amusait en soutenant avec vivacité toutes sortes d'opinions singulières, et chacun s'en donnait le plaisir. On se battait à outrance dans sa société; ii se portait d'énoimes coups d'épée, mais personne n'en gardait le souvenir. Coppel était cette salle d'Odin dans le paradis des Scandinaves où les guerriers tués se relèvent sur leurs pieds et recommencent à se battre.

La diversité des espiits et des caractères étant pour madame de Staël le sujet d'une étude constante, elle avait dans la société une occupation tiès-ditférente de celle de briller et de plaire; elle était le naturaliste qui observe une espèce, autant que l'orateur qui veut persuader.

iMais ce qui la déiangeait complètement dans celte étude, ce qui lui ôtait tout intérêt pour les paroles humaines, c'est l'afléctation. Ce défaut qui efface tous les traits saillants, qui substitue un idéal faux et monotone à l'immense variété de la nature morale, ce défaut l'ennuyait profondément et ne l'impatientait guère moins. Elle s'exprimait ainsi à ce sujet : « H n'y a jamais de tête-à-tête avec les « gens affectés; le personnage adopté arrive en tiers, et « c'est celui-là qui répond quand on s'adresse à l'autie. « — Les gens affectés sont les seuls avec lesquels il n'y « ait rien à apprendre. » L'exagéiation lui déplaisait aussi beaucoup. « Quand on met cent au lieu de dix, on n'a pas « plus d'imagination pour cela, » disait-elle. Par là même, les glandes démonstrations de sensibilité lui étaient suspectes; « Tous les sentiments naturels ont leur pudeur, » a-t-elle remarqué.

On était, pour ainsi dire, forcé à la vérité avec madame de Staël, non pas qu'on fût à l'abri de la blesser quand on parlait franchement, mais parce que le contraire était tiop

DE MADAME DE STAËL

insipide. 11 valait mieux se quereller que s'annuler avec elle; et, selon sa propre expression, elle demandait surtout qu'on fut quelqu'un; de plus, elle voulait être instruite de tout, à tout prix: elle pensait qu'un signe certain de décadence, soit dans l'esprit, soit dans le caractère, c'est la répugnance à apprendre la vérité. » J'ai connu que Bon naparte baissait, a-t-elle dit, quand j'ai vu qu'il ne se « souciait plus de savoir le fond des choses. »

Elle-même donnait trop fortement le ton à cet égard pour qu'on ne dût pas le prendre. Elle écrivait une fois à sa fille, à propos de je ne sais quelle discussion : « J'ai le tort « de soutenir trop vivement le vrai, mais c'est toujours le « vrai qui dispose de moi. »-

Ce goût pour le viai était encore chez elle une source d'indulgence, en ce qu'il balançait le trop d'attrait qu'elle eilt pu avoir pour l'esprit. Partout où elle trouvait, je ne dis pas seulement le natuiel de l'expiession, qui est une grâce, mais un sentiment réel, mais une persuasion profonde et intime, elle éprouvait de l'intérêt. Une femme entièrement dévouée à ses enfants, ou sincèrement pieuse, un homme i)leiii d'honneur et d'intégrité, lui étaient agréables par cela seul; elle faisait cas de toutes les connaissances, de foutes les expériences positives; les négociants, les gens d'affaires, tous ceux enfin qui ont appris à traiter avec leurs semblables, et cela, parmi le peuple même, fixaient son attention et lui donnaient à penser. Les êtres humains avaient plus de valeur proportionnelle à ses yeux qu'ils n'en ont les uns pour les autres. Elle savait tirer paiti de certaines gens qui ennuient tout le monde.

Madame de Staël était convaincue au fond de son cœur de l'égalité de toutes les créatures, enfants de la Divinité; et, bien qu'elle eût la conscience de son génie, elle ne s'est jamais véritablement crue au-dessus de qui que ce fût. Dans ses disputes avec M. Schlegel, elle soutenait toujours qu'il n'y a aucune différence réelle entre les liommes, et que tout est compensé. Elle ne pouvait souffrir ces mystères d'Eleusis des gens distingués, ces initiations à de prétendues vérités qu'on croit utile de cacher au vulgaire. Aus.^ le dédain était-il l'objet de son antipathie; elle y voyait le signe de quelque infériorité cachée. « Je ne dédaignerais pas, disait-elle, l'opinion du dernier « de mes domestiques , si la moindre de mes impressions à « moi tendait à justifier la sieime. »

Même pour les facultés intellectuelles, elle était portée à croire que ce qui élève les hommes distingués au-dessus du niveau général, est très-peu de chose à côté de ce qui appartient à tous les êtres bien organisés. L'effet universel que produit le talent lui paraissait prouver une grande analogie entre les esprits, et un fonds de richesses communes à tous, auprès duquel les différences indixiduelles sont peu de chose. « Quand les gens sont bêtes, disait-elle, « il y a toujours de leur faute; et si j'avais de la puissance, « j'obligerais tout le monde à avoir de l'esprit. »

Aussi ne pouvait-elle souffrir qu'on se crût supérieur aux autres, en raison de ce qu'on n'était pas compris d'eux. Comme à mesure que son talent avait grandi, elle s'était corrigée d'un peu d'obscurité dans le style, elle avait le droit de dire que plus on s'élève, et plus on trouve le moyen de répandre la lumière sur les grands sujets, et d'être intelligible et profond à la fois.

Suite de la conversation , opinions politiques , reparties.

Ce qui mettait à l'aise les gens les plus médiocres auprès de madame de Staèl, c'était son délicieux enjouement; la gaieté, celle région charmante où les esprits de

toutes les portées se rencontrent, la gaieté était son moyen de communication avec tous. Elle établissait l'égalité par une douce moquerie dont elle ne demandait pas mieux que de devenir l'objet; elk avouait qu'après ses amis ce qui lui avait le plus manqué dans les pays étrangers, c'étaient des gens qui entendissent la plaisanterie. La moquerie était un signe d'amitié chez elle; et quand elle disait à quelqu'un: « Pour vous, vous n'avez pas de ridicule; » il y avait dans son ton un peu de sécheresse.

Il lui était désagréable qu'on eût peur d'elle. Ne perdant jamais de vue les intérêts bien placés d'aucun amourpropre, elle récompensait la confiance avec laquelle on se remettait entre ses mains. Chacun se retrouvait embelli dans le portrait vivement colorié qu'elle lui traçait de luimême, portrait piquant et flatteur à la fois, où les défauts toujours indiqués n'étaient pas sans quelque charme.

Un des sujets favoris de madame de Staël, dans la conversation, c'était la défense des plus beaux dons de la na-. ture, contre l'espèce de dénigrement dont ils sont parfois l'objet. Ainsi elle ne pouvait souffrir qu'on médit de l'esprit, et qu'on représentât un tel avantage comme nuisible au bon sens, et par là même au bonheur. Prenant toujours le mot d'esprit dans l'acception la plus étendue, elle l'appliquait à la haute intelligence, à la vue nette de toutes choses, à l'appréciation de tous les rapports : les inconvénients faussem.ent attribués à l'esprit partent tous, selon elle, du point où l'esprit est en défaut. Lorsqu'on lui citait les sottises de te homme spirituel : « Donnez-lui plus d'es- « prit encore, répondait-elle, et tout cela disparaîtra. » Un Suédois de ses amis lui ayant dit un jour : « Les gens d'es- « piit, quoi que vous prétendiez, ont bien des travers. — « C'est viai, reprit-elle, mais, malheureusement, les bêtes « en ont aussi, quoiqu'il ne vaille pas la peine d'y faire « attention. » Une autre fois elle disait : « Les sottises des « gens d'esprit sont les revenants-bons des gens médiocres.»

Elle prenait de même la défense de l'imagination, de la beauté, de la jeunesse; et les avantages acquis, ceux même qui dérivent de certains préjugés, trouvaient encore en elle un avocat. Ainsi la richesse, une naissance illustre avaient quelque prix à ses yeux. Ces petits raisonnements, enfants de l'envie et consolation de la médiocrité; ces sophismes par lesquels on s'attache à prouver que les biens ne sont pas des biens; ces sophismes, dis-je, ne lui plaisaient pas; elle trouvait plus de vraie grandeur à supporter les privations qu'à les nier.

« Tout cela tend à la mort, » disait-elle en parlant de cette philosophie négative qui fait cession, les uns après les autres , des plus beaux dons comme des plus innocentes jouissances, de peur qu'on n'ait à souffrir un jour, ou de leur abus, ou de leur perte. On défigure, on affadit, selon elle, une conception de génie, quand on efface les grands traits de la nature intellectuelle. Et si elle a vanté la morale chrétienne, c'est encore parce que, dans le christia^ nisme, la mort aux intérêts du monde est le signe d'une vie nouvelle, d'une vie immortelle au fond du cunir.

En général, madame de Staël a toujours embrassé le côté simple, le côté positif de chaque question, celui qu'eut choisi de préférence un enfant ou un sauvage. On a pu l'amuser en soutenant des thèses bizarres; mais elle-même prenait presque toujours le parti du sens commun. Outre qu'elle ne pouvait parler que par conviction, elle pensait qu'il y a plus d'esprit réel à déployer dans la cause de la vérité que dans celle de l'erreur; car il n'est pas absolument nécessaire de défendre la raison par des trivialités. C'est parce que madame de Staël a mis la raison de son côté, que sa réputation s'accioitra avec le

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

temps. A mesure que les hommes s'occupent davantage de leurs vrais intérôls, l'esprit paradoxal doit passer de mode.

L'activité morale étant à la fois pour madame de Staël un besoin et un système, il n'est pas étonnant qfi'elle ait beaucoup souffert de l'exil. Elle pouvait exercer sa pensée dans la retraite, dira-t-on; et qui le savait mieux qu'elle.' S'occuper d'idées générales, quand le sort de tous est en suspens, c'e.5t un tour de lorce dont elle s'est montrée capable. Mais, principalement dans sa jeunesse, l'étude n'était pas une res.source suffisante contre le chagrin d'être séparée de ses amis, contre celui d'être, ainsi que son père, l'objet éternel de l'injustice, contre la douleur, surtout, de voir l'arbitraire planer sur la destinée de la France. Elle aimait la France avec passion. « J'ai un cha- « grin rongeur sur cette France, que j'aime plus que ja- « mais, » écrivait-elle; et ailleurs : « J'ai senti distincte- « ment que je ne pouvais vivre sans cette France. » Au temps où il lui était encore permis d'habiter les provinces françaises, c'était un plaisir pour elle que d'entendre l'accent national dans les plus petites villes, et l'idée qu'elle était en France lui a fait supporter patiemment des .séjours as.sez insipides. Mais il faut convenir que la patrie était surtout pour elle dans Paris.

« Montrez-moi la rue du Bac, « répondait-elle autrefois à ceux qui voulaient lui faire admirer l'aspect resplendissant du Léman et de .ses rives. « Je voudrais vivre à Pa- « ris, disait-elle encore, avec cent louis par an, et logée « à un quatrième étage. » En 1806, année où elle passa quatre jours cachée à Paris, son plus grand plaisir était de se promener à pied la nuit, pour voir les rues au clair de la lune. « J'ai une constance dans le ca;ur, écrivait-elle, « et une incon.stance dans l'esprit, pour lesquelles est fait « le pays où les tableaux se renouvellent sans cesse, et où « j'ai mes anciens amis. »

Toutefois, après avoir retrouvé cette patrie tant regrettée, elle s'est de nouveau exposée volontairement à l'exil, car elle composait son dernier ouvrage en 1815; et, avant le 5 septembre, elle était convaincue qu'elle ne pourrait le publier sans être forcée à sortir de France; mais cette persuasion ne l'ébranlait pas.

Les opinions politiques de madame de Staël étaient tellement dans la ligne de son caractère, que, son naturel étant donné, on ne peut guère lui supposer une autre doctrine. Le culte qu'elle rendait à la liberté était à la fois romain et chrétien. Elle avait cet élan de fierté, celte haine de la tyrannie qui caractérisaient les anciens; et puis elle éprouvait une compassion tout à fait évangélique pour les malheureux des classes inférieures. Elle eût voulu, nonseulement soulager, mais relever à leurs propres yeux ceux qui souffrent le plus de l'organisation sociale. Et quand à cette double imjiulsion se joignait celle des plus vifs sentiments de son ctpur, quand tout ce qu'elle admirait parmi les pensées et chérissait parmi les mortels la portait sur la môme roul.e, il n'est pas étonnant que les idées libérales aient, pour ainsi dire, passé dans son sang. Aussi, elle est lentrée dans le domaine de la politique avec des forces toujours plus exercées, après que ses divers talents ont exigé qu'elle traitât d'autres genres.

Dans un temps où il était à peine permis d'écrire des romans, et où elle a paru se renfermer dans la pure littérature, les grands intérêts de l'humanité ont toujours fait indirectement le sujet de sa conversation. Bonaparte ne s'y est pas trompé; il sentait, comme par instinct, que toutes les paroles de madame de Staël devaient lui nuire. « Elle « ne parle ni de politique ni de moi, à ce qu'on prétend,

« disait-il; mais je ne sais comment il arrive qu'on m'aime « toujours moins quand on l'a vue.» "Elle monte les têtes , « a-t-il dit encore, dans un sens qui ne me convient pas. » Telle est la véritable cause de l'exil auquel il l'a condamnée; à quoi il faut ajouter le succès indépendant de lui, et par conséquent désagréable pour lui, qu'avait madame de Staël a Paris.

Elle a certainement .soutenu ses opinions politiques avec une grande vivacité, et pourtant sa véhémence n'avait rien d'hostile. Quand elle venait à heurter quelque .sentiment douloureux, elle s'en apercevait à l'instant, parce qu'il y avait toujours dans son cœur quelque disposition analogue à celle de .son adversaire. Ainsi, le passé, le culte des pères, l'attendrissaient, et tout ce qui était une religion touchait son cœur. Cette brillante création des temps barbares, l'esprit chevaleresque dans lequel semblait jadis s'être réfugie tout ce que la nature morale avait de noble et de grand, au milieu de la désorganisation universelle, l'esprit chevaleresque lui plaisait singulièrement , et l'exemple de l'Angleterre lui prouvait qu'il peut s'allier avec la liberté. Les grands noms étaient pour elle de l'histoire vivante, et parlaient à .son imagination. Cette classe à laquelle on a peine à pardonner des souvenirs, celte classe dont les regrets sont légitimes, si les prétentions ne le sont [tas, et dont on peut plaindre les malheurs .sans désirer le triomphe, cette classe et sa destinée ont toujours tenu une grande place dans les pensées de madame de Staël. Elle ne pouvait oublier que parmi les anciejis nobles avaient été ses premiers amis, qu'au milieu d'eux elle avait vu luire ses premiers beaux jours. Objet de leur ressentiment éternel, ainsi que son père, il avait fallu toute leur injustice, parfois toute leur orgueilleuse àpieté, pour combattre un fonds de sympathie qu'elle se sentait avec eux. Assurément ni les principes, ni les intérêts de madame de Staël, ne la portaient à désiier le succès de leur cause : mais il y avait dans son cteur quelque chose de très-douloureux dans l'idée de leurs peines; on sait tout ce qu'elle a fait pour les servir, et c'était pour les .servir encore qu'elle mettait un si grand prix à les persuader. Elle voyait la marche des choses, la force irrésistible de; événements : "Évitez, semblait-elle leur dire, évitez une lutte inutile, ne vous brisez pas contre la nécessité de fer; ainsi veulent le siècle, l'avenir, la destinée : au nom du ciel, faites place au temps qui s'avance, ne vous laissez pas écraser sous les roues de son char. »

Il est bien remarquable que tranchant toujours dans le vif, touchant dans la dispute au point le plus sensible, elle se soit constamment concilié en présence ceux qu'une idée vague d'elle-même avait rendus ses ennemis. On pouvait avoir été froissé, meurtri dans le combat; mais toujouis on s'en allait guéri, ou du moins elle axait mis un appareil sur la blessure.

"Vous voulez donc ma perte ou mon déshonneur?» lui disait en Suisse un émigré qui allait .se battre à la frontière. «Non, lui répondit-elle; je veux votre d('faite et « votre gloire; je veux, à la mort près, que vous soyez, « ainsi qu'Hector, le héros d'une armée vaincue. »

11 était curieux de la voir se retourner contre les auxiliaires de sa propre cause, lorsqu'ils défendaient ses opinions par des moyens blâmables , ou qu'ils manquaient aux lois de cette bonté, l'instinct naturel de son âme. Son besoin de vérité la ramenait à la ju.stice, et par là même à la modération. Ainsi, un homme connu sous plus d'un régime lui avant dit, après la bataille de Waterloo, que Bonaparte n'avait ni talent ni courage : « C'est aussi par ■ trop rabaisser'la nation française et l'Europe, lui répon-

DE MADA^IE DE STAËL

« dit-elle, que <le prétendre qu'elles aient obéi quinze ans « à une bête et à «n poltron. »

L'exagération dans les opinions ainsi que la violence dans le caractère, n'ont jamais rien obtenu de madame de Staël. Tout extrême la rejetait plutôt vers l'extrême opposé; et, si elle a jamais semblé dé\ier de sa ligne, c'est parla qu'il fiiut l'expliquer. Ainsi l'intolérance leligieuse a pu la faire paraître inciédule; le culte de l'arbitraire, démocrate; et l'esprit anarcliique des niveleurs, aristocrate: mais ces balancements n'atteignaient pas le ibnd , et n'étaient que l'eflél subit d'un grand contre-poids qu'elle se croyait obligée de mettre du coté où la raison l'exigeait.

Madame de Staël imaginait si peu qu'on put se liaïr pour des o^iinions, qu'elle répondait aux attatpies les plus vives sans soupçonner d'intention hostile. Mais, si tout à coup elle venait à découvrir une malveillance réelle, cette personne si prompte à la repartie se déconcertait entièrement, et n'était plus elle-même. Dans sa jeunesse, il lui est arrivé de fondre en larmes, lorsqu'elle a rencontré de la malignité; et si, par la suite, sa lierté l'a davantage soutenue, la haine lui a toujoms causé de l'étonnement et une espèce de stupéfaction. « Je n'ai plus de talent a\ ec « les méchants, disait-elle, et je leur donne simplement « un coup de poing moral , si tant est que je le puisse. » Ne reconnaissant pas ses semblables dans ceux qui cherchaient à blesser, elle ne voulait lien avoir à faire avec une espèce étrangère et féroce. La femme se retrouvait toujours chez madame de Staël, par le besoiji qu'elle avait d'affection.

La première fois qu'elle fut exilée, eu 1803, elle écrivit dans des notes faites pour elle seule : « J'ai bien pensé « à mes amis en passant le Rliin ; mais je ne sais si le sou- « venir de ceux qui me haïssent s'est offert à moi : j'ai «toujours regardé la haine, quand j'en ai été victime, « comme une sorte d'accident extraordinaire et passager. « Je n'y crois que par ses effets, tant j'en conçois mal la « nature; quand je rencontre un ennemi, je suis tentée » de lui dire : Est-ce sérieusement que vous me haïssez.^ « ignorez-vous donc que je n'ai pas un sentiment amer « dans le co'ur ? »

Après avoir traversé une révolution si violente, elle a dit mille fois qu'elle ne concevait ni l'animosité , ni la vengeance; et jamais on ne lui a entendu souhaiter un mal réel à qui que ce fût. Aussi oubliait-elle toutes les dillérences d'opinion auprès des victimes successives des diverses tyramiies. « Ma maison est l'hôpital des partis vain- «■ eus, » a-t-elle dit.

« 11 y a comme une jouissance physique, disait-elle, « dans la résistance à un pouvoir injuste. »

On a pu trouver que les discussions politiques ont tenu, vers les derniers temiis, trop de place dans la conversation de madame de Staël, et c'est là ce dont se plaignait amèrement M. Schlegei. .Mais étant profondément convaincue que les institutions forment en entier le caractère humain, tout ce qu'il y a de beau et de grand lui paraissait devoir être le résultat d'une boinie organisation sociale. « S'oc- « cuper de politi(|ue est religion, morale et poésie, tout « ensemble, » disait-elle.

Je citerai ici au hasard quelques mots de madame de Staël, sur les é\énements publics, parce que s'ils ne sont lias tous remarquables en eux-mêmes, ce sont du moins des traits de caractère.

Étant en Angleten'e en 1814 , on crut devoir la féliciter sur la prise de Paris, qui terminait son exil; elle répondit à ces démonstrations de politesse : « De quoi me faites- « vous volie compliment , je vous prie.' de ce que je suis

« au désespoir? » C'est à dater de la bataille de Leipsick qu'elle a commencé à souffrir pour la France.

En 1815, lorsque Bonaparte était déjà entré à Lyon, une fennne qui était attachée à ce parti vint dire à madame de Staël : » L'empereur sait, madame, combien vous « avez été généreuse pour lui , durant ses malheurs.— J'es- « père, répondit-elle, qu'il saura combien je le déteste. »

Pendant les cent jours, elle disait: « Si l'on avait enrôlé « toutes les phrases déclamatoiies qui se sont prononcées « cet hiver contre la révolution, ou aurait eu bien des sol- « dats le 20 mars. »

En 1816, M. Canning ayant choisi le salon du premier gentillionmie dé la chambie au château des Tuileries, poiir dire à madame de Stael : « Il ne faut plus se faiie «d'illusions, madame; la France nous est soumise, et « nous vous avons vaincus.— Oui, lui repondit-elle, parce « que vous aviez avec vous rEuro[)e et les Cosaques; mais « accordez-nous le lète-à-tête, et nous verrons. » Elle a encore dit à M. Canning : « On trompe le peu|)le anglais; « il ne sait pas qu'on l'emploie à priver les autres peuples « de la liberté qu'il possède, à protéger l'intolérance en- « vers ses frères en religion; s'il le savait, il renierait ceux « qui abusent de son nom. »

L'occupation de la France par les étrangers causait u» chagrin amer à madame de Staël; elle était décidée à quitter Paris en 1817, et à n'y plus resenir que les aimées alliées ne fussent parties. Elle écrivait à son gendie, le duc de Broglie : « 11 faut bien du bonheur dans les affections » priNées, pour supporter la situation de la France vis-à- « vis des étrangers. »

« il faut, disait-elle, (|ue la France fasse le mort pendant « tout le temps qu'elle sera occupée par les étrangers. « L'indépendance d'abord, on songera ensuite à la liberté. »

Elle a dit de M. de Bonald : « C'est le philoso|jhe de i'an- « tiphilosophie, mais cela ne peut i)as mener loin. »

« Le parti ministériel, lemariiuail-elle, voit le côté pro- « saique de l'humanité, et l'opposition, le côté poétique. « Voilà pourquoi j'ai toujours eu du penchant pour ce der- « nier genre d'opinions. »

Quelqu'un soutenait un jour qu'il était impossible que des ministres d'État se bornassent à l'emploi des moyens parfaitement légitimes. « Que voulez-vous que je vous « dise? répondit-elle; avec du génie on n'aurait jamais be- « soin d'immoitalité ; et sans génie, il ne faut pas accepter « des places difficiles. »

En 1816, elle disait du ministère : « Je ne l'aime pas, « mais je le préfère : c'est une barrière de coton contre lo « retour des anciens abus, mais enfin c'est une barrière. »

A propos des nombieux anoblissements, elle a dit : « 11 » faudrait, une fois pour toutes, créer la France mar- « quise. »

Elle ne faisait aucun cas des calembours, et cependant elle en a dit quelquefois avec sa promptitude ordinaire. Dans une dispute sur la traite des nègres, avec une grande dame de France, celle-ci lui dit : « Eli quoi! madame, « vous vous intéressez donc beaucoup au comte de Limo- « nade et au manpiis de Marmelade? — Pourquoi pas au- « tant qu'au duc de Bouillon? » répondit-elle.

Bonaparte lui ayant fait dire en 18 fj qu'il fallait qu'elle revint à Paris, parce qu'on avait besoin d'elle pour les idées constitutionnelles, elle refusa en disant : « 11 s'est « bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, « et à présent même, il ne nous aime guère plus l'une que « l'autre. » Cependant, à cette éjtoque, lorsqu'il passait a Coppet des Français qui allaient rejoindre l'armée des alliés, elle cherchait à les détourner de leur dessein, n'ap-

^OTÏCE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

prouvant pas que l'on compromit l'indépendance nationale, fût-ce pour conquérir la liberté.

Elle était déjà dangereusement malade, lorsque le manuscrit venu de Sainte-Hélène causa en France une si vive sensation. Malgré l'état de faiblesse auquel madame de StaèT était réduite, elle voulut que ses enfants lui lissent la lecture de cet ouvrage, et elle le jugea avec toute la force de son esprit. « Les Clialdéens adoraient le serpent, •< dit-elle, les bonaparti.stes en feront de même pour ce « manuscrit de Sainte-Hélène; mais je suis loin de partager « leur admiration. Ce n'est que le style des notes du Mo- « niteur; et si jamais je me rétablis, je crois pouvoir réfu- « ter cet écrit de bien haut. »

Je finirai par une remarque générale sur l'effet de la conversation de madame de Staël. En laissant de côté des jugements politiques sur lesquels on ne peut encore s'accorder entièrement, il est certain que son influence a toujours été salutaire. Non-seulement elle foudroyait de sa rapide indignation toute parole répréhensible sous le rapport de la religion ou de la morale, mais rien de douteux et d'équivoque dans les sentiments ne pouvait subsister en sa présence. On paraissait, pour un moment du moins, abjurer sincèrement tout ce qui était vain,puéril ou égoïste. 11 fallait avouer ses motifs à soi et aux autres, et chacun était forcé à cet examen de ses propres mouvements, qui est toujours si utile aux consciences délicates. La vie se simplifiait avec madame de Staèl; devoir, gloire, affection, plaisir, voilà à quoi tout se réduisait à ses yeux; et les prétextes tombaient en poussière auprès d'elle.

De plus, elle n'a jamais agi sur les auties qu'au moyen de leuis qualités. Jamais elle n'a pris qui que ce fût par des intérêts ignobles, par des motifs bas et personnels, car elle était convaincue tiu'il y a au fond de tous les cœurs un principe de générosité auquel on doit s'adresser. Différente en cela de son père, si j'ose le dire, qui méprisait assez les individus, mais qui avait une grande idée de l'humanité prise en masse, madame de Staël a pailé aux nations de leurs intérêts, et aux hommes isolés de leurs vertus; et elle a été mieux entendue des uns et des autres. Voilà sans doute une des raisons de la tendresse extraordinaire qu'elle a inspirée à ses alentours; ses enfants, ses domestiques, les pauvres qu'elle secourait, sentaient tous leur existence ennoblie auprès d'elle. Elle distribuait à chacun des jouissances inconnues; et comme elle semblait proposer à tous les efforts généreux la récompense d'un plus haut degré d'aflection, le bonheur de s'estimer sol-môme se joignait à celui d'être ahné d'elle.

Genre de vie, affaires, études, correspondance , théâtre de société.

Il s'est passé beaucoup de temps avant que madame de Staël pût s'astreindre à régler l'emploi de ses heuies. Depuis qu'elle a été forcée à vivre dans la retraite, elle a senti la grande utilité d'une disti ibution raisonnée des occupations ; trouvant non-seulement que c'est un moyen de travailler davantage, mais ayant encore observé que dans une vie dénuée d'événements , la monotonie des journées berce et assoupit, pour ainsi dire, la trop grande activité de l'âme.

Néanmoins, elle n'a mis aucune roideur dans la règle qu'elle s'imposait, et n'a point contracté d'habitude tenace. Jamais le mécanisme de l'organisation humaine ne s'est moins fait sentir que chez madame de Staël; aucune puissance aveugle ne la dominait; et chaque fois que l'occasion l'exigeait, elle pouvait changer subitement de manière de

vivre. Éprouvant Irès-peu de besoins matériels , ignorant ce que c'est que la langueur et le découragement, elle n'était jamais lasse d'agir ni de penser. Le froid , le chaud , les variations de la saison , n'exerçaient sur elle aucune influence. Si elle avait un grand besoin de mouvement moial, l'exercice corporel ne lui était nullement nécessaire. Aussi elle croyait peu à la faiblesse des nerfs , et méprisait assez le soin minutieux de la santé : « J'aurais pu être malade tout " comme une autre, » me dit-elle un jour, « si je n'avais « pas vaincu la nature physique; » mais hélas! avec cette nature on n'a jamais le dernier mot.

Elle consacrait donc la matinée aux affaires, c'est-àdire au soin de sa foitune et à l'étude, et le soir, à la société ou à sa correspondance. Je vais la considérer un instant encore sous quelques-uns de ces rapports.

Malgré la libéiaiité et la noble facilité du caractère de madame de Staël, il régnait un grand ordre dans l'administration de sa maison et de ses biens; en sorte que sa fortune a constamment prospéré pendant qu'elle l'a gou vernée. Elle avait pris de l'humeur confie ceux qui lui supposaient une mauvaise tête, parce qu'elle avait un beau génie; et comme il lui était souvent arrivé que ses débiteurs lui avaient annoncé, ainsi qu'une chose simple et qui allait sans dire, avec une personne aussi distinguée, qu'ils ne la paieraient pas, ce genre d'hommage l'impatientait singulièrement. Regardant l'esprit comme propre à tout, elle s'en serait moins cru à elle-même, si elle n'avait pas su conserver son patrimoine. Elle n'eût pas été inaccessible aux soucis de fortune , et son imagination se serait aisément transportée dans ces sortes de peines. Durant les temps de révolution, elle a souvent craint d'être ruinée; alors l'idée qu'elle ferait subsister ses enfants par son travail la soutenait, et elle entrait dans des calculs précis à cet égard. Plus tard elle a exigé que son fils mît beaucoup de persévérance dans l'affaire du recouvrement de ses biens ; mais il y avait de la dignité et de la philosophie dans toutes ses recommandations : « Ne te tourmente « pas sur le non-succès, lui écrivait-elle, fais ce que dois, « advienne que pourra; tout ce qui ne touche pas au cœur « laisse la vie libre. »

Un ministre de Bonaparte lui ayant fait dire que l'empereur la paierait, si elle l'aimait : » Je savais bien, répon- « dit-elle, que pour recevoir ses rentes il fallait un certificat « de vie; mais je ne savais pas qu'il fallût une déclaration « d'amour. »

L'essentiel pour madame de Staèl dans les affaires de fortune, était de n'avoir rien à se reprocher. En conséquence, les dépenses superflues lui déplaisaient, et si elle aimait beaucoup à procurer du plaisir, elle n'accordait rien à la vanité. On voulait un jour lui faire honte de ce que sa chambre à Coppet n'était pas plafonnée, et de ce qu'on y voyait les poutres. « Voit-on les poutres? dit-elle; » je n'y avais jamais pris garde. Permettez que cette an- " née, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les « fantaisies dont je m'aperçois. »

Le seul luxe auquel elle mît du piix, était la facilité de loger ses amis chez elle, et de donner à dîner aux personnes qu'elle avait envie de connaître. « J'ai pris un « cuisinier qui court la poste, disait-elle; n'est-ce pas là « exactement ce qu'il me faut pour donner à dîner au dé- « botté dans toute l'Europe.' »

IMadame de Staël était singulièrement aimable et naïve,

quand elle rendait compte de l'impression que produisait

sur elle tout le matériel de la vie. Les petites ruses des

subalternes, leur genre d'esprit, la finesse des i)aysans,

. l'amusaient à observer. Elle prenait un plaisir d'enfant à

DE MADAME DE STAËL

certains petits dcHails, et croyait s'être arrangé un cabinet superbe /lorsqu'elle y avait fait mettre un papier neuf.

Sa manière de travailler était d'accord avec tout le reste, et elle n'a mis aucune pédanterie dans sa vocation d'auteur. L'étude et la composition'étaient pour madame de Staël une ressource nécessaire , un moyen de calmer et de retremper à la fois son âme agitée, de maintenir son esprit à sa véritable hauteur. La route et le but convetiaient également à sa destinée; et cependant, ses amis avaient sans cesse le tort de la détourner de ses occupations, parce qu'ils étaient toujours bienvenus auprès d'elle. 11 n'y a pas d'exemple que dans le moment où elle écrivait avec le plus de feu et de rapidité, elle ait témoigné autre chose que du plaisir en voyant entrer ceux qu'elle aimait.

Dès sa plus tendre jeunesse elle avait contracté l'habitude de prendie en gaieté les interruptions. Comme M. Necker avait interdit à sa femme la composition, dans la crainte d'être gêné par l'idée de la déranger en entrant dans sa chambre, mademoiselle Necker, qui ne voulait pas s'attirer une telle défense, s'était accoutumée à écrire, pour ainsi dire, à la volée; en sorte que la voyant toujours debout, ou appuyée sur un angle de cheminée, son père ne pouvait imaginer qu'il lui fit suspendre un travail sérieux. Elle a tellement respecté ce petit faible de M. Necker, que ce n'est que longtemps après l'avoir perdu , qu'elle a eu dans sa chambre le moindre établissement pour écrire. Enfin, lorsque Corinne eut fait un grand fracas dans les pays étrangers, elle me dit : « J'ai bien envie d'avoir une « grande table, il me semble que j'en ai le droit à présent. »

Pour s'accommoder de cette manière décousue de travailler, il fallait un cœiu- aussi avide d'amitié que celui de madame de Staël, et il fallait encore un espiit aussi présent que le sien. Elle retrouvait à volonté le cours et le mouvement de ses idées. 11 n'y avait point de hasard dans sa verve, et elle eût écrit dans tous les moments ses pages les plus éloquentes; on pouvait remarquer en elle la double faculté de ne point perdre de vue un objet, et de n'en être point trop préoccupée. Ain.^i elle tournait souvent la conversation sur le sujet du travail qu'elle avait entrepris, pour essayer l'effet de ses propres idées et recueillir celles des autres; mais cela arrivait sans que l'on s'en doutât, souvent même sans intention précise de sa part, et parce qu'elle pensait tout haut avec ses amis.

Je n'ai jamais compris où elle prenait du temps pour méditer ses ouvrages ; l'organisation de sa vie prouve même qu'elle ne consacrait particulièrement aucun moment à la réflexion. Elle m'a toujours développé le plan de son prochain écrit, et nous discutions ce plan en détail. Une fois, à Genève, il m'arriva de lui dire : « Mais vous qui dormez « toute la nuit et qui agissez ou causez tout le jour, quand « avez-vous donc songé à cette ordonnance.' — Eh mais, « dans ma chaise à poitcurs, » me répondit-elle en riant. Or, cette chaise à porteurs, elle n'y était jamais plus de cinq minutes; cependant elle avait déterminé le titre et la matière de tous les chapities.

11 y a eu, en conséquence, dans sa vie peu de moments où elle ait tout à fait abandonné le travail. Ses facultés dominaient le plus souvent sa douleur; et, comme il existait toujours une relation entre ce qu'elle écrivait et le sujet de ses peines, elle i)Ouvait encore composer, lorsque la lecture ne lui olfrait pas une distraction suffisante. « Je « ne comprends rien à ce que je lis, disait-elle, et je suis « obligée d'écrire. «

Mais , si son esprit aimait à former des projets littéraires , il perdait en revanche très-promptement de vue ses anciennes productions. « Quand un ouvrage est imprimé,

« disait-elle, je ne m'en occupe plus ; il fait bien ou mal <( son affaire tout seul. » A l'exception de Delphine, qu'elle a examinée avec soin, parce qu'on l'avait inquiétée sur l'effet moral de ce roman, je ne crois pas qu'il lui soit arrivé de relire ses propres livres; elle y pensait même si peu qu'elle les oubliait tous successivement. Lorsqu'on lui en citait quelque phrase, elle était tout étonnée, et répondait : « Eh mais! vraiment, est-ce moi qui ai écrit « cela? j'en suis charmée, c'est dit à merveille. » Une fois deux de ses amis avaient arrangé ensemble son chapitre sur l'Amour, dans l'Influence des Passions, en mettant l'amour divin à la place de l'amour terrestre. Lorscm'ils vinrent lui lire ce morceau , elle l'écouta jusqu'à la fin avec la plus grande attention, toujours enchantée et toujours impatiente d'en connaître l'auteur.

L'ennui d'avoir à revenir sur de vieilles idées et de vieilles rédactions, entrait pour quelque chose dans la magnanimité qu'elle a eue de ne répondre à aucune critique. Si on l'eût menacée de détruire tous ses livres déjà publiés, on ne l'aurait pas fort effrayée. Les oracles une fois rendus, elle eût volontiers, comme la Sibylle, laissé emporter au vent les feuilles de chêne.

Elle avait même le besoin d'écrire plus que celui de publier; elle supporta très-patiemment la saisie de son ouvrage sur l'Allemagne; et quand on lui vint dire que le général Savary mettait l'édition au pilon pour en faire du carton: « Je voudrais bien au moins, répondit-elle, qu'il « m'envoyât ces cartons pour mes bonnets. »

Jamais auteur n'a moins vécu en présence de sa réputation, jamais on n'a moins été enivré par le succès. 11 y avait toujours quelque tiiste retour sur le reste de sa destinée dans les jouissances de son amour-propre, et elle semblait dire de ce genre de plaisir : « N'est-ce donc que " cela ? »

Toutefois, elle n'affectait nullement de désavouer sa gloire, ni ses droits à cette gloire même. Elle avait eu la conscience de sa supériorité, et parfois elle a dit de tel auteur cité : « Il n'est pas mon égal, et si jamais nous nous « battons, il sortira boiteux de la lutte. » Très-jeune encore, et dans un temps où on avait le pressentiment plutôt que la preuve de ses forces, je lui ai entendu porter si haut ses espérances, qu'il m'est arrivé de douter qu'elle parvînt à les réaliser. On pouvait quelquefois être étonné de certaines phrases peu reçues qu'elle prononçait fort simplement : « Avec tout l'esprit que j'ai, avec mon talent, ma répula- « tion, etc.» Elle répétait souvent à ses amis les louanges qu'on lui donnait en lui écrivant; mais il y avait une extrême bonhomie dans son amour-propre. 11 n'était point toujours là, et quand il s'y trouvait, il disait franchement : « Me voici. » Ce qui est vraiment insupportable dans la vanité, c'est quand on la découvre tout à coup à la place du sentiment ou de la dignité du caractère. Lorsqu'elle se donne naïvement pour ce qu'elle est, et qu'elle n'a jamais ni dédain, ni arrogance, ce n'est point un principe dominant dans l'âme.

D'ailleurs, les moments de vanité étaient courts chez madame de Staël; la louange lui donnait du plaisir, mais on voyait bientôt briller en elle quelque nouvel éclair de talent ou de sensibilité. Une preuve encore que son amourpropre n'avait nulle âpreté, c'est, comme elle l'a dit mille fois, que les éloges lui ont toujours donné plus de satisfaction que les critiques ne lui ont causé de peine.

Si l'on a beaucoup vanté les lettres de madame de Staël, c'est parce qu'on y retrouvait une faible image d'ellemême. Il ne me semble pas qu'elle eût, comme madame de Sévigné , pour le style épistolaire, un talent particulier,

'ÎS

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

un de ces dons naturels qui paraissent presque ijidépenilants des facultés de la personne. Ses lettres, pour le feu et la verve, n'égalaient pas sa conversation; elle n'y mettait que l'esprit qu'elle ne pouvait pas s'empêcher d'avoir; mais cela même était beaucoup sans doute. 11 y régnait un grand charme de sensibilité, et une teinte douce de tristesse qui en faisait tour à tour le mérite et le défaut. Au reste, elle ne regardait les lettres que comme des moyens indispensables de communication, et ne les envisageait jamais sous le rapport littéraire. « Depuis que j'ai «visé tout ouvertement à la célébrité par mes livres, je « n'ai plus donné aucun soin à mes lettres,» disait-elle; en conséquence, elle prenait souvent, pour sa correspondance , le temps de la société, et écrivait tout en soutenant la conveisation.

Les plus remarquables des lettres de madame de Staël , après celles qu'elle adressait à son père, sont celles qu'elle a écrites dans l'intimité. Sa longue correspondance avec moi est un trésor d'amitié, de candeur, une source de larmes, et néanmoins de bonheur pour le leste de ma vie. Elle a encore été prodigieusement distinguée dans les lettres qu'elle écrivait au moment de l'inquiétude, de l'indignation ou de la douleur. Alors , entraînée par un sentiment impérieux, elle entassait, sans y songer, de nombreuses pages, toutes brillantes de la plus admirable éloquence.

Je ne ferai pas le même éloge des lettres que madame de Staël a tracées dans un mouvement d'enthousiasme passager, ou sans mouvement véritable. Elle n'a pas toujours été exempte, dans ces sortes de lettres, d'im peu d'exagération, et on y reconnaît parfois le talent du romancier qui tire parti pour l'effet de l'impression du moment ou d'une supposition chimérique, et qui ne sait pas résister à l'attrait des couleurs éclatantes. Ainsi, une nuance d'intéiêt faible et fugitive la jetait dans l'idéal du sentiment, et elle s'exaltait sur ce qu'elle aurait pu éprouver. Elle-même disait que quand elle tenait la plume , sa tête se montait , et elle racontait qu'à l'âge de quatorze ans sa mère l'ayant chargée d'écrire à un vieux ami de la maison, elle se servit d'expressions si vives et si passionnées qu'on fut obligé de lui faire recommencer trois fois sa lettre avant que le style en fi\t assez calme pour qu'on put l'envoyer à son adresse.

Madame de Staël a connu la meilleure partie de la littérature einopéenne, sans avoir jamais employé un temps considérable à l'étude; elle lisait vite sans lire superliciellement, et elle n'a jamais rien passé d'intéressant, ni donné une minute à rien d'inutile. Elle jugeait de génie, si on peut le dire; un tact très-sùr lui indiquait bientôt l'esprit, le caractère et l'intention secrète d'un auteur; et ! elle se servait ensuite de cette connaissance pour appiécier l'ouvrage. Aussi nul mérite d'exécution ne pouvait la réconcilier avec un but ou des sentiments moralement équivoques, ou avec la stérilité d'idées, et c'était toujours en leur qualité d'hommes qu'elle évaluait les écrivains. Et comme le style offre, selon elle, la couleur propre à l'individu, elle a toujours lu en original les auteurs étrangers, et elle a eu le courage d'apprendre dans l'âge mûr les langue.» qu'on ne lui avait pas enseignées durant sa jeunesse. Elle attachait un prix infini à ce genre d'étude, trouvant que la pensée s'ouvre de nouvelles routes en changeant d'idiome. Apprendre et juger les langues était, suivant son avis, l'exercice le plus salutaire pour l'esprit, et le seul moyen de connaître le caractère des peuples. Elle citait avec plaisir le mot du vieux poète Enniiis, (|ui disait qu'il avait trois âmes parce qu'il parlait trois langues.

Une fois on lui demanda quel sciait le livre qu'elle choi-

sirait, si elle était condamnée à n'en posséder qu'un. Après avoir excepté la Bible et le Cours de morale religieijse, de son père, elle dit que pour la pensée elle prendrait Bacon; c'est l'auteur qui lui semblait le plus inépuisable.

Dans le domaine de la pure littérature, elle ne tenait compte que des effets; la difficulté vaincue n'était rien pour elle; il lui fallait de la beauté; mais il n'est aucune beauté qui ne la touchât, flxtrêmement sensible au charme des sons, elle répétait avec ravissement des mots ou des phrases harmonieuses; certaines strophes lyriques lui donnaient un plaisir tout à fait indépendant de leur signilication, et après les avoir pompeusement récitées, elle s'écriait : « Voilà de la poésie ! ce que j'aime là dedans, c'est « qu'il n'y a pas une idée. » Elle se moquait d'elle-même , sous ce lapport, avec beaucoup de grâce, et disait qu'elle n'avait jamais pu entendre sans avoir des laimes dans les yeux , ce vers :

V'olie nom ? — Moncassiii. — Voire pays ? — La France.

Elle citait encore cette phrase : « Les orangers du royaume « de Grenade, et les citronniers des rois maures, » comine [)roduisant sur elle un grand effet.

C'est ainsi que les plaisirs de la littérature et même ceux du monde étaient pour elle ce qu'ils ne sont pour personne : il y avait de l'émotion, et, si on peut le dire, du talent dans tout ce qu'elle éprouvait. Une musique, une danse la frappaient; un mauvais orgue dans la rue la ravissait. Une fois qu'elle vit danser le menuet à mademoiselle Bigottini, elle fut dans l'enchantement, et dit à sa fille : « Pendant ce temps, j'aurais voulu le rétablisse- « ment de l'ancien régime. »

Mais, pour en revenir à ses goûts littéraires, ce qui la transportait au delà de toute idée, c'étaient les morceaux d'imagination. Elle avait à cet égard des impressions d'une vivacité extraordinaire, et quand elle faisait quelque découverte dans ce genre, elle en parlait et reparlait sans cesse. Elle avait besoin de donner à lire à tous ses amis les endroits qui l'avaient frappée, et sa joie faisait événement dans sa société. René, l'épisode de Velleda, dans les Martyrs; la scène de l'enterrement, dans l'Antiquaire, et les premiers poèmes de loid Byron, lui ont causé des émotions inexprimables, et ont pour un temps renouvelé son existence.

Cette grande sensibilité lui donnait en littérature un tact très-sùr , parce qu'elle était certaine que ce qui ne la touchait pas n'avait point de beauté réelle. « Cela est bien, » disait-elle quelquefois de certains morceaux, « mais cela « n'est pas pienant, » ou « cela n'est pas impressif. On peut <> m'en croire dans mes observations sur l'effet, parce que « je suis peuple par l'imagination. >>

Aussi elle ne s'est jamais trompée sur le succès futur d'un ouvrage; ses conseils aux littérateurs étaient tous remarquables, parce qu'elle avait la connaissance la plus précise, soit des moyens de l'auteur, soit de la manière propre au sujet, soit des dispositions d'une nation ou d'un pubhc. Elle parlait aux écrivains qui la consultaient avec cette énergique franchise, que sa supériorité, la qualité de femme, et surtout l'intérêt extrême qu'elle mettait à leurs succès, lui donnaient le droit de montrer.

Sans doute, quelques amours-propres irritables ont pu ê!re froissés par ses observations; mais elle avait un sentiment si vif de chaque mérite, qu'elle renvoyait pleins d'espérance ceux que sa bonne foi avait un moment contrislés; souvent elle a découvert, réchauffé le germe du lalent qui s'ignorait lui-même. Rien n'enflammait l'émulation comme ses encourugemenls; et quand c'étaient ses

DE MADAME DE STAËL

amis qui se lançaient dans l'arène, quelle vivacité, quel feu pour les servir ! quel désir de leur voir tirer le meilleur parti de leur talent, de leur sujet, de leurs moindres pensées! Quand elle examinait avec eux leurs écrits, aucun détail n'était trop minutieux pour sa patience. Elle relevait les plus petits défauts d'élégance et d'exactitude, s'engageant parfois dans les distinctions grammaticales les plus subtiles; et souvent on lui voyait déployer une telle sagacité, un tel tact d'imagination, que même pour un tiers ces discussions étaient très-intéressantes.

Non-seulement l'ensemble de sa société et de sa conversation a fourni l'occasion d'un grand développement aux ti hommes distingués qui ont vécu dans son atmosphère, mais ses conseils positifs leur ont été d'une extrême utilité; et je ne crois pas qu'un seul d'entre eux osât soutenir, que sans elle, il eût atteint le degré de hauteur auquel il est parvenu dans la suite.

Et moi qui m'essaie ici à tracer cette faible esquisse j d'elle-même ; moi qui , dépourvue à la fois de jeunesse et I d'expérience , me hasarde à écrire pour la première fois , j'ai besoin d'elle à tout instant; je l'interroge à chaque li- I gne; je ne sais si j'exprime ce que je sens, et toujours l'espoir d'être approuvée d'elle est la chimère qui me soutient.

Parmi les beaux-arts , le plus habituellement nécessaire à madame de Staël était la musique. Musicienne ellemême, et douée d'une belle et grande voix, elle n'a cessé d'exercer son talent que lorsque ses enfants ont pu lui procurer le genre de distraction qu'elle demandait à l'harmonie. Elle voulait y puiser à la fois du calme et de l'inspiration, l'oubh de la réalité et le pressentiment d'une autre existence. Cet art qui imprime du mouvement à notre esprit sans le secours des pensées, et excite des émotions tendres sans celui des affections, avait pour madame de Staël un charme que rien ne pouvait remplacer.

Cependant tous les genres de musique ne lui plaisaient pas. Les airs dont le rhythme et la mélodie sont marqués, faisaient seuls impression sur elle. La musique savante, la musique spirituelle ne lui disaient rien; et quand je lui faisais remarquer que certains morceaux pleins de piquant et d'originalité , tels qu'Hayden en offre un si grand nombre, produisent sur nous un effet très-analogue à celui de l'esprit : « J'aimerais mieux que cet esprit fût parlé, » me répondait-elle. Elle s'impatientait comme d'une espérance trompée de tout ce qui ne l'attendrissait pas, mais elle éprouvait aussi quelquefois d'inconcevables ravissements. Je l'ai vue fondre en larmes en écoutant la romance de Marie Stuart exécutée par des instruments à vent; et comme les impressions vives étaient créatrices chez elle, c'est pendant qu'elle entendait certains airs touchants ou sublimes, que lui est venue comme d'en haut, l'idée de ses morceaux les plus poétiques.

Mais de tous les amusements de société, le plus vif pour elle était des représentations théâtrales; et sans parler ici des plaisirs qu'ont donnés à une personne si sensible, si mobile d'imagination, les chefs-d'œuvre de la scène exécutés par les plus grands artistes, je dirai le plaisir qu'elle a trouvé comme actrice au milieu de la petite troupe d'amis qu'elle avait formée elle-même. Jouer la tragédie surtout, exciter en parlant une langue divine de profondes émotions, se mettre tellement en harmonie avec les sentimen ts d'une assemblée nombieuse, qu'un regard, un geste, une indexion de voix retentisse au fond de tous les cœurs, était, selon madame de Staël, un développement de l'existence, une jouissance exaltée et sympathique dont rien ne peut donner l'idée.

Elle produisait véritablement de très-grands effets; l'enthousiasme dont elle était saisie imprimait à sa figure un caractère frappant et élevé; la blancheur éclatante de ses bras, ses gestes nobles et gracieux, ses poses pittoresques, et son regard surtout, son regard tour à tour sombre, pénétrant, enflammé, et toujours naturel, donnaient à l'ensemble de sa personne un génie de beauté en rapport avec l'art, et tel que le poète tragique l'eût choisie; sa voix sonore et nuancée remplissait la salle, et jamais on n'a maîtrisé avec plus de force l'attention des spectateurs.

Elle n'avait pas sans doute un talent d'artiste, mais son jeu était spirituel et pathétique au dernier point; elle faisait verser beaucoup de larmes, et la vérité de son expression remuait le fond du cœur. Sa troupe entière était électrisée par elle, un assemblage un peu hétérogène se mettait «n harmonie sous son influence; et de même que dans la conversation, elle faisait de tous ses interlocuteurs des gens d'esprit, sur son petit théâtre, elle changeait en héros tous ses amis.

Comme elle déclamait d'inspiration, son jeu variait beaucoup d'une représentation à l'autre : assez sujette à se blaser sur les effets prévus d'avance, elle se plaisait tour à tour à tromper et à surpasser l'attente. Ainsi elle repoussait souvent dans l'ombre ces mots fameux qui sont regardés comme l'épreuve du talent, et puis elle relevait avec tant d'éclat telle autre expression jusqu'alors peu remarquée, qu'elle la faisait paraître sublime. S'éloignant à chaque instant par là des routines théâtrales, elle trouvait moyen d'être originale avec ce que tout le monde saii par cœur.

Son émotion en jouant la tragédie était très-forte; dans Zaïre, par exemple, elle n'a jamais pu apprendre à détacher sa croix sans la casser. Cependant cette émotion ne produisait aux yeux des spectateurs aucun effet irrégulier, et semblait lui donner de l'élan et non du trouble; elle avait l'esprit parfaitement présent aux divers incidents de la scène, et ne perdait point la direction d'elle-même ni des autres.

Mais rien n'était plus piquant que de lui voir jouer la comédie; toute sa verve, toute sa gaieté éclataient dans son jeu; les rôles de soubrettes l'amusaient surtout, et il y avait déjà du comique dans le contraste, senti pai- elle et par tous, du petit manège, des ruses intéressées du personnage, avec l'élévation des pensées et des sentiments de l'acteur.

Peut-être pour la perfection de l'art se laissait-elle un peu trop reconnaître dans tous ses rôles ; elle transportait ses personnages en elle, plutôt qu'elle ne se transportait dans ses personnages; et il est étonnant qu'elle ait pu rendre toutes les nuances des caractères les plus opposés au sien, en restant madame de Staël dans son plus parfait naturel ; mais c'est ainsi qu'elle a été dans ses écrits et dans la société, toujours variée et toujours elle-même.

Cependant il est des rôles qu'elle n'a jamais bien saisis; quand , par exemple , un caractère lui rappelait un certain idéal dont elle s'était longtemps occupée, elle le ramenait à cet idéal sans tenir compte des différences. Ainsi, soit qu'elle ait voulu jouer ou composer des JNina, elle a toujours échoué. Elle n'imitait jamais que le délire poétique, et représentait des Sapho ou des Corinne. La véritable folie, l'incohérence des pensées n'a pu être comprise d'elle ; sa tête était foncièrement trop bien organisée pour la concevoir.

Ceci me rappelle une anecdote qui fera connaître madame de Staël sous un autre rapport. Il y a environ vingt ans que dans un séjour qu'elle faisait chez moi à la cam-

NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

pagne, il fut question de jouer des proverbes : on fit choix d'un canevas de Carnioiitel, intitulé le Bavard, dans leipiel une grande dame, malade et vaporeuse, consent à s'intéresser en faveur d'un vieux militaire qui sollicite une pension, mais sous la condition expresse qu'il lui exl)liquera son affaire en peu de mots. Le Bavard, à qui l'on a fait sa leçon d'avance, se laisse néanmoins entraîner à une telle intempérance de paroles, qu'il excède sa protectrice, et qu'elle ne veut |)lus entendre parler de lui. Madame de Staél représentait la grande dame. Elle remplit d'abord foit bien son rôle ; elle contrefit à merveille la langueur, puis l'ennui, puis le dépit et l'impatience; mais quand vint le moment d'affliger le vieux soldat, il lui fnt impossible de s'y résoudre. 11 avait parlé de sa femme et de ses enfants, c'était au fond le meilleur homme du monde ; il fallait trop de dureté pour le lefuser. Sortant donc tout à fait de son rôle, et manquant net l'épigramme de la pièce, elle lui dit avec une émotion véritable, qu'une autre fois il ferait mieux de ne pas tant parler, mais que quant à présent elle se chargeait de son affaire. Telle était en effet madame de Staél; non-seulement elle n'a jamais pu aflliger volontairement qui que ce fût, mais cette peisonne si sujette à l'ennui n'en éprouvait réellement aucun, dès qu'il s'agissait d'être utile aux autres.

La gaieté vive et piquante qui animait la conversation de madame de Staël , n'ayant laissé que des traces éparses dans ses écrits, il est curieux d'en retrouver l'expression dans de petites comédies qu'elle composait pour son théâtre de société. Ces pièces étaient pleines d'originalité, et les idées favorites de l'auteur s'y montraient travesties de la manière la plus plaisante.

Tantôt c'était une Corinne bourgeoise, une signora Fantastici, musicienne, comédienne, poète, qui arrive dans une petite ville de Suisse, où depuis deux cents ans chacun faisait chaque jour la même chose. Elle tourne d'abord la tète à un des fils de la maison, puis à l'autre, puis ail père, puis à la mère elle-même, puis jusqu'au commissaire qu'on envoie pour l'arrêter; et elle emmène tous ces personnages avec elle en Italie. Tantôt c'était un fat qui échange le portrait de sa maîtresse contre deux copies de son propre portrait, qui renonce à une femme pleine d'esprit et de grâce, parce qu'elle l'éclipsé en société, et finit par demander en mariage une personne du mérite le plus modeste, mais qui, par malheur, se trouve n'être qu'un mannequin.

De toutes ces petites pièces, celle où il y a le plus de force comique, c'est une comédie qui n'a point de but précis, et qui est intitulée: le .Capitaine Kernadec. Le sel d'une telle plaisanterie ne saurait passer dans un extrait, et il ne resterait que l'invraisemblance de l'idée principale. Mais partout où il se trouvera de bons acteurs, on pourra juger de l'effet original de cette bagatelle au théâtre.

Madame de Staél a composé aussi quelques drames sérieux sur des sujets tirés de la Bible ou de la Légende. La beauté pathétique de son langage, la grandeur, et je diiai la sincérité de ses sentiments, étaient bien nécessaires pour qu'elle se crût certaine de disposer religieusement toute une assemblée préparée au plaisir, et pour qu'elle n'eût pas également à redouter l'indifférence ou les scrupules de ses juges. Cette difficulté était peut-être d'autant plus grande, que les spectateurs la pressentaient, et néanmoins elle en a toujours triomphé. Elle avait quelque chose de si pénétré; il régnait tant de douceur dans sa manière; tant de modeste et noble candeur dans une sorte d'application faite confusément de ses rôles à elle-même , qu'on

était attendri dès le début. Cette mère, ces enfants, principaux acteurs de ces pièces, touchaient sous mille rapports, et une suite de tableaux enchanteurs que madame de Staèl avait l'art d'amener, répandaient une magie puissante sur l'ensemble. Agar dans le désert, entre autres, drame que mademoiselle de Staël, alors âgée de six ans, embellissait de tout son charme en remplissant le rôle du petit Ismaël, Agar dans le désert offrait une succession de poses et de groupes dignes d'inspirer un grand artiste.

Un de ces drames , le plus distingué peut-être par la cou- •) i leur antique et orientale du langage, la Sunamite, donna || lieu à un singulier développement de caractère chez ma--'" dame de Staél, et nous fit voir comment son talent pouvait léagir sur elle-même. Elle avait voulu peindre la va- , , nité maternelle dans la personne d'une femme, qui, ayantijj obtenu du ciel le bonheur inespéré de devenir mère, jouilîl avec trop d'ivresse des dons brillants dont sa fille a été comblée, et ne peut se résoudre à tenir la promesse qu'elle a faite, de vouer cette enfant au Seigneur. Une scène trèsfrappante montrait la punition de la Sunamite : à une époque qui devait être particulièrement sacrée pour cette mère, elle avait préparé une fête mondame où sa fille pût paraître avec éclat. Déjà la jeune persoime avait fait entendre sa belle voix; déjà elle commençait à déployer ses grâces dans une danse figurée, quand on la voit tout à coup défaillir et tomber, comme atteinte d'un trait mortel, au milieu de ses compagnes. Cette situation, dont madame de Staël n'avait peut-être pas prévu toute la force, fit sur ' elle une telle impression, que le lendemain, sa fille (qui avait joué le rôle de la jeune personne) ayant été légèrement uidisposée, elle fut dans l'état d'inquiétude le plus violent, et crut s'être attiré le malheur de la Sunamite.

On a pu juger, par ces légères productions, que madame de Staël avait à un haut degré le talent de l'effet théâtral; talent difficile à analyser, en ce qu'il ne paraît dépendre d'aucune qualité appréciable, et qu'il tient sans doute à un genre particulier d'imagination. Ses pièces produisaient toujours beaucoup plus d'impression à la répétition qu'à la lecture, et à la représentation qu'à la répétition; plus l'assemblée était nombreuse, et plus l'effet en était fort et remarquable. De même ses ouvrages nous ont frappés davantage , étant imprimés que manuscrits ; et plus ils ont été répandus, plus ils ont gagné aux yeux de leurs premiers juges. Elle avait l'art de s'emparer des esprits en grand, et possédait le don d'agir sur les masses.

Quand on songe aux titres qu'avait madame de Staël à une gloire solide, on peut s'étonner de l'intérêt prodigieux qu'elle mettait à ces représentations théâtrales ; mais elle trouvait là ce qui lui était le plus agréable dans tous les succès, la certitude de s'entendre avec les autres, le plaisir de faire vibrer fortement certaines cordes au fond des C(eurs. Elle n'en demandait pas davantage à la gloire. C'est dans les yeux de ses contemporains qu'elle aimait à lire le présage du rang que lui accorderaient les siècles futurs; et elle jouissait du moment présent, comme si elle n'eût pas espéré l'immortalité.

Effets du temps.

Un Suédois, homme d'esprit, qui a tracé le portrait de madame de Staël, a dit que chaque année de sa vie valait moralement mieux (jne la précédente, comme le dernier de ses ouvrages est toujours le plus parfait pour le style et la composition. Puis donc que les traits que j'ai rassemblés appartiennent surtout à la jeunesse, il m'imf)orte d'indiquer les changements qui se sont graduellement opérés chez madame de Staël.

DE .MADAME DE STAËL

Et d'abord, elle a eu plus de naturel à mesure qu'elle s'est éloignée de la jeunesse. A la sincérité du caractère qu'elle avait toujours eue, elle a joint de plus en plus la vérité de l'expression. 11 est des âmes qui se montrent mieux à découvert au commencement de la vie, il en est d'autres qui semblent comme enveloppées dans les brillantes vapeurs de leurs illusions. ]\Iadame de Staël a été plus elle-même avec l'âge, soit, comme elle me l'écrivait, que le succès l'eût encouragée à mettre au jour ce qu'elle appelait ses bizarreries, soit (ju'elle se fût défaite de certaines foimes romanesques qui voilaient sa véritable originalité. Peut-être y a-t-il eu un temps où la vie, la mort, la mélancolie, le dévouement passionné, jouaient un trop grand rôle dans sa conversation. Mais quand la contagion de ses phrases a envahi tout son salon et menacé son antichambre, il lui en a pris un ennui mortel. L'affectation de ses imitateurs a constamment guéri madame de Staèl de tout ridicule : « Je marche avec des sabots sur la terre, o me disait-elle, quand on veut me forcer à vivre dans les « nuages. »

En outre, lorsqu'elle a cessé de se placer dans le point de vue de la jeunesse, qui pour être le plus brillant n'est pas le plus étendu, elle a vu que les sentiments exaltés ne tenaient pas dans la vie une si grande place qu'elle l'avait cru, et elle a été mieux en accord avec tout le monde. La race humaine s'était longtemps divisée à ses yeux en deux classes , celle des êtres sensibles , dont elle était , et celle des êtres froids, qui ne l'intéressait guère : comme la statue dans Pygmalion, elle semblait dire successivement de tout ce qu'elle voyait. C'est moi, ce n'est plus moi, c'est encore moi. Moins jeune elle a dit davantage. C'est moi , de toutes les dispositions des âmes honnêtes.

De plus, par une suite de cette justesse toujours croissante, elle a su mieux apprécier les véritables biens de la vie, et elle a perdu quelque chose non pas de sa pitié, mais de sa trop grande estime pour le malheur. Plus heureuse elle-même, elle a regardé davantage l'existence comme un bienfait. « Quand je n'aurais pas l'espérance « d'une vie à venir, disait-elle, je rendiais encore grâce à « Dieu d'avoir vécu, d'avoir connu et aimé mon père. »

Par la même raison elle redoutait moins la solitude, et savait mieux jouir soit des beautés de la nature, soit de l'exercice de la pensée. Elle disait à son fds, en l'excitant à l'étude : « Lorsqu'il n'y a pas de malheurs extraordi- « nabes, je ne sens aucune peine jusqu'à cinq heuies après « midi, que finit pour moi le moment du travail. » Elle citait souvent l'exemple de Horn-Tooke, qui dans un âge très-avancé, disait à lord Erskine : « Si vous aviez obtenu " pour moi dix ans de vie au fond d'un cachot , avec des « plumes et des livres, je vous en aurais remercié. »

11 ne me semble pas que les années aient fait essuyer aucune perle réelle à madame de Staèl; elle avait été dans sa jeunesse une improvisatiice merveilleuse, mais jamais elle n'a cesse d'employer en poète les matériaux qu'elle avait continuellement rassemblés au moyen de l'étude et de l'observation; la sphère de ses idées s'est toujoins agrandie, plusieurs mondes nouveaux se sont présentés l'un après l'autre à ses regards, et ses découvertes successives ont fait naître ses divers ouvrages. Ainsi , la connaissance des tourments infligés par l'opinion a créé Delphi.ne; celle de la nature et des arts, Cohinnf.; celle des idées métaphysiques et de la philosophie idéaliste , I'Allemacne; celle de l'état politique et social de l'Angleterre, son dernier ouvrage. Chaque événement avait laissé un résultat dans son esprit, chaque sentiment lui avait enseigné quelque chose. La jeunesse éternelle du génie conservait ses

droits, tandis qu'elle s'enrichissait des fruits de l'âge. Le temps avait encore pour elle des trésors en réserve; et, par exemple, elle écrivait au sujet de son poème de Richard : « Je crois que je ferai une belle peinture des « effets de l'imagination dans l'âge mûr; cet âge où les ob- « jets qui vont bientôt s'obscurcir sont encore illumuiés « par les rayons pourprés du soleil qui baisse. »

Mais ce qu'on a surtout remarqué chez niadame de Staèl à mesure qu'elle a fait route dans la vie, c'est une réserve plus grande, ce sont des manières plus contenues. S'étant quelquefois mal trouvée d'avoir accordé aux indifférents le droit de la blesser, elle se laissait moins facilement aborder sur les sujets intimes. Aussi certaines personnes lui ont trouvé mobis de charme, mais il n'y avait pourtant en elle aucune froideur : redoutant les émotions et voulant les éviter, elle avait substitué à la généreuse noblesse de son ancien abandon, cette dignité qui tient les autres à quelque distance. Elle ne désirait plus étendre le cercle de ses affections, et ne cherchait pas à en inspirer de nouvelles. Autrefois elle avait dit : « Il y a toujours un peu « de coquetterie dans les services que rendent les femmes, « puisqu'elles cherchent ainsi à se faire aimer. » Vers la fin de sa Aie, elle voulait à peine de la reconnaissance, et la satisfaction de faire le bien lui suffisait. « La porte de « mon cœur est fermée, » disait-elle, et en cela elle se trompait. Jamais aucun genre d'excellence n'a cessé d'intéresser sa sensibilité; mais il y avait quelque chose de doux pour ses anciens amis, dans l'idée de cette barrière par laquelle elle les séparait de tout l'univers.

Les qualités de madame de Staël ont pris un caractère plus solide avec l'âge, et elle a fait plus de cas chez les autres de la solidité. Toute la théorie de l'exaltation a fait place à celle de la moralité ; son estime pour les dons naturels s'est transportée sur les vertus acquises; le courage et la résignation ont obtenu l'admiration qu'elle avait eue pour les grands mouvements de la sensibilité. Elle-même a eu plus de calme, et quand il n'y avait pas de sujets véritables de peine, elle ne s'en forgeait pas de chimériques. Il pouvait y avoù- des vagues majestueuses, mais non de l'orage dans son cœur.

Dans l'intérieur de sa maison, je l'ai trouvée également plus intéressante, plus occupée des autres pour euxmêmes; sa bonté, sa générosité s'exerçaient avec plus de prudence et moins de distraction. Ses paroles, plus mesurées, comptaient davantage; ses éloges, plus justement flattems, donnaient plus de plaisir. Moins irrésistiblement entraînée par le torrent de ses pensées et de son enthousiasme, elle cédait librement au désir de persuader ou de plaire; ce qu'elle avait perdu en vivacité se retrouvait en profondeur et en harmonie. Peut-être sa flgure plus pâle était-elle plus touchante; peut-être le brillant éclair du génie frappait-il encore davantage sur son visage un peu abattu. Et qui sait si, dans les derniers temps, quelques signes précurseurs de l'orage qui allait assaillir sa vie, quelques signes dont nous craignions d'inteiiiréter les sinistres avertissements, n'ajoutaient pas au prix de ses moindres paroles, et à la grande et solennelle impression qu'elle produisait sur nous?

Dans une sphère plus étendue, chez les nations étrangères, par exemple, elle n'a jamais produit autant d'effet que pendant ses dernières années. A Paris, on lui a trouvé une modération , une sagesse remarquables. Soutenant toujours les grands intérêts de la liberté, dans les questions de politique intérieure, elle a conseillé d'observer vis-àvis des étrangers tous les ménagements que réclamait la situation de la France. Elle s'est attachée aux amis ks

NOTICE SLR LE CARACTERE ET LES ECRITS

plus purs et les plus sincères de la monarchie constitutionnelle, et a fait, politiquement, beaucoup de bien, à ce qu'on assure. On l' écoutait avec un grand respect; ses prédictions avaient été si souvent justifiées par l'événement, que ce qu'on avait pris pour de l'inspiration paraissait être de l'expérience. Plus certaine elle-même de porter la conviction , et sachant que désormais elle ne pouvait être ni méconnue, ni calomniée, eUe parlait avec plus d'autorité.

Madame de Staël avait certainement pris de la confiance en elle-même, mais sans aucun mélange de présomption. Elle paraissait d'autant plus imposante, qu'elle ne parlait point en son propre nom, mais qu'on la voyait connue l'interprète des éternelles lois de l'équité. Ce n'était plus un grand maître en éloquence qui se plaît à déployer son talent, c'était un missionnaire profondément pénétré des vérités qu'il annonce; et l'admiration dont elle était l'objet s'absorbait, pour ainsi dire, dans l'attention excitée par la question qu'elle traitait. Il ne s'agissait plus d'elle-même, il s'agissait pour chacun de ce qui lui importail le plus; et comme elle parlait aux hommes de leurs intérêts les plus pressants, c'était leur affaire que de l'entendi'e. Elle a peint .sous les couleurs les plus foiîes, et le moment présent et ses suites inévitables; elle a expliqué les classes, les nations les unes aux autres, les besoins, les senthneuts de tous à chacun : on sentait qu'elle annonçait vrai, et que le lait répéterait avec dureté ce qu'on se serait refusé à apprendre d'elle.

Voilà {Pourquoi les souverains eux-mêmes l'ont écoutée avec avidité, et souvent avec émotion. Et lorsque, usant de son pouvoir naturel pour ébranler les âmes, elle montrait dans CCS mêmes dispositions de la Providence qu'elle dévoilait, le soulagement d'une ma.sse de misères; quand elle [ilaidait la cau.se .sacrée, et de son pays, et de l'humanité, on était entraîné, attendri, électrisé par elle. C'est ainsi que la renommée de madame de Staël s'est constamment accrue, que sa gloire déjà grande dans la France y a été comme importée de nouveau par l'enthousiasme des autres nations, et que, sans étonner les témohis de l'effet qu'elle produisait, on a pu dire que son éloquence avait hâté le renvoi de trois cent mille soldats étrangers et la libération de sa patrie.

Il faut comprendre parmi les heureux effets du temps sur madame de Staël, la fixité toujours plus grande des idées religieuses dans son esprit, et l'habitude mieux contractée de les appliquer à la vie réelle. Ses scrupules, qui avaient toujours eu pour objet les conséquences de ses actions, se sont davantage attachés à leurs motifs. La prière, ce besoin de sentiment pour elle, la mettant sans ces.se en communication avec la source de toute excelience, a fait pénétrer une pure lumière dans son cœur: « Toutes les fois que je suis seule, je prie, » disait-elle à ses enfants. Elle m'écrivait de Suède au sujet de M. de Montmorency : « 11 n'y a point d'absence pour les êtres re- « ligieux, parce qu'ils se retrouvent dans le sentiment de « la prière. » A tout moment on voit dans ses lettres la demande de prier pour elle et pour ses enfants.

Madame de Staël pensait qu'il y a de l'orgueil dans l'homme à vouloir pénétrer le secret de l'univers; et en parlant de la haute métaphysique, elle disait : «J'aime « mieux l'Oraison dominicale que tout cela. « Durant ses longues insomnies, elle répétait sans cesse cette prière pour se calmer. Des soupirs, de certaines exclamations, dont elle avait l'habitude, étaient chez elle des invocations pieuses ; ainsi ces mots qui lui échappaient souvent : « Pauvre nature humaine! hélas 1 qu'est-ce que de nous.^

« ah! la vie, la vie! » étaient un sentiment religieux qui s'exhalait.

C'était encore de la piété en elle que cette conviction si profonde et si souvent exprimée, que la justice divine commence déjà à s'exercer sur cette terre. « La vie, » disaitelle à sa fille en appliquant à la religion une comparaison déjà connue, « la vie ressemble à ces tapisseries des Gobe- « lins, dont vous ne discernez pas le tissu quand vous les « voyez du beau côté, mais dont on découvre tous les fils « en regardant l'autre face. Le mystère de l'existence, c'est n le rapport de nos fautes avec nos peines. Je n'ai jamais « eu un tort qu'il n'ait été la cause d'un malheur. »

Une chose qui peut paraître bizarre, c'est qu'elle appliquait cette idée de rétribution à la vie présente plus encore qu'à la vie à venir. « Les auteurs catholiques, écrivait- « elle, font constamment usage de l'enfer; sans oser juger « une telle croyance, je n'ai jamais senti qu'elle rendît " meilleur. » Néanmoins pendant ses accès de chagrin elle Usait souvent Fénélon, trouvant chez cet auteur une connaissance admirable des peines de l'âme. L'Imitation de Jésus-Christ, qui ne lui avait pas plu d'abord, était aussi une ressource pour elle vers la fin de sa vie.

Le Suédois ' dont j'ai parlé a fait sur madame de StaèJ cette remarque qu'il faut prendre dans un sens favorable: « Elle avait une vénération d'enfant pour la religion chré- « tienne. »

C'est dans son dernier ouvrage qu'elle a dit ces mots sublimes : « L'homme est réduit en poussière par l'incré- « dulité, » et cet autre : « La religion est la vie de l'âme. »

En 1815, comme l'intolérance et les excès du fanatisme religieux étaient continuellement l'objet de son animadversion , je ciaignais que la religion même n'eût souffert dans son esprit de l'abus que l'on faisait de ce nom sacré. Lui ayant témoigné mes doutes à cet égard : « Je vous pro- « teste que cela n'est pas, me répondit-elle. Il entre de la « piété dans mon indignation , et il n'est pas un quart « d'heure, je pourrais peut-être dire moins, où l'idée de « la Divinité ne soit présente à mon cœur. »

Néanmoins on doit s'exprimer avec modestie lorsqu'on parle des sentiments religieux de ceux qu'on a aimés. On le doit même pour tout le monde, puisque bien des gens se croient en droit d'exiger des vertus plus qu'humaines du cœur qui nourrit ces sentiments; mais on le doit surtout en pensant à leur objet sublime. Ce n'est pas quand on élève ses regards vers l'Être suprême, qu'on peut louer aucun mortel. » Dieu seul est grand; » ce beau mot qui a retenti sur le cercueil de Louis XIV, ce mot peut aussi être prononcé sur le tombeau de ceux qui ont régné par la pensée. Madame de Staël parlait avec une modeste défiance de sa piété; elle n'a jamais eu aucun orgueil, mais sous le rapport religieux, elle était véritablement humble de cœur. Le sentiment de sa supériorité l'abandonnait, soit devant ces hommes consacrés à Dieu auxquels il a communiqué des clartés merveilleuses, soit devant ces âmes simples qu'il a purifiées à son feu. Elle se croyait en marche et non arrivée; et quoique la religion ne puisse encore donner ici-bas, ni la perfection ni le bonheur, elle n'y voyait pas moins le seul moyen puissant d'avancer vers l'un et vers l'autre.

Que cette marche ait été arrêtée, que madame de Staël nous ait été ravie au moment où s'annonçait le plus beau développement de ses qualités comme de son talent, ce sont là des voies qu'il ne nous appartient pas de sonder. Le juge suprême évaluera tout; il sera clément envers I^

' M. BriiiLkiiiaB.

DE MADAME DE STAËL

génie. Ce n'est pas pour l'exposer à plus de périls, qu'il lui a confié une sublime mission; et si les hautes lumières qu'il lui a départies, étaient envers lui un motif de sévérité, le malheur, le trouble, la fièvre ardente auxquels il semble l'avoir condamné sur la terre, en seraient un plus grand d'mdulgeuce.

Maladie. Conclusion.

Parlerai-je du dépérissement d'une telle personne? Évo» querai-je des images que le sort m'a épargnées , en la montrant aux prises pendant des mois entiers avec la souffrance, avec la mort? Oserai-je me représenter cette imagination si redoutable, cet esprit si pénétrant, portés sur les progrès de la maladie qui livrait peu à peu à l'engourdissement les organes de l'être le plus actif, le plus mobile , le plus vivant de tous ? Ah ! que cet affreux tableau qui ne s'offre que trop à ma pensée soit tracé par d'autres que par moi! Mais comme dans la maladie de madame de Staèl il est des circonstances moins douloureuses pour ses amis, comme il en est de consolantes même, c'est sur celles-là, sans doute, qu'il me sera permis de m'arrèter.

Pendant cette cruelle épreuve son caractère ne s'est point altéré; et si elle a montré parfois, ce qui est bien naturel, sa grande capacité de douleur morale, jamais ses plaintes n'ont été des murmures, jamais elle ne s'est révoltée. Au milieu des agitations terribles qui passent si rapidement du physique au moral dans des maux de celte espèce , son inaltérable douceur ne s'est pas un instant démentie. Elle a été, jusqu'à son dernier soupir, tendre, confiante comme un pauvre enfant, et profondément reconnaissante envers ceux qui l'entouraient, et envers l'amie incomparable (mademoiselle Randall), dont les soins ont été aussi touchants que son attachement était profond. On lui a vu constamment exercer les vertus qui l'ont distinguée, et dans ses jours les plus douloureux, elle s'est occupée à rendre des services. La grâce d'un condamné (Barry) qu'elle avait solhcitée pendant sa maladie, a même été obtenue de la bonté du roi , le lendemain de sa mort ; en sorte qu'elle a fait du bien même après avoir expiré.

On a encore entendu d'elle des mots charmants dans son genre particulier. « J'ai toujours été la même, vive et « triste, » a-t-elle dit à M. de Chateaubriand; « j'ai aimé « Dieu , mon père , et la liberté. »

En citant ces paroles de Fontenelle : « Je suis Français, « j'ai quatre-vingts ans, et je n'ai jamais donné le moindre « ridicule à la plus petite vertu , » elle ajoutait : «Voilà ce « que je puis dire de la plus petite peine. »

Sans doute elle a vivement regretté ses enfants et ses amis. Le stoïcisme ou le genre particulier d'exaltation qui peuvent fermer le cœur aux douleurs de la séparation, n'étaient pas dans son caractère. Sa fille, surtout, lui a coûté bien des soupirs. « Avec une telle fortune de cœur, » a-t-elle dicté pour moi, en parlant des objets de ses affections , « avec une telle fortune de cœur , il est triste de « quitter la vie. Je serais bien fâchée, a-t-elle dit encore, « que tout fût fini entre Albertine (madame de Broglie) et « moi dans un autre monde. » Mais elle a regretté la vie plutôt qu'elle n'a véritablement redouté la mort. Elle a pu craindre les dernières souffrances; une imagination telle que la sienne a pu concevoir quelque horreur à l'idée, terrible pour tous, de la dissolution matérielle; mais le trépas moralement considéré ne lui a pas causé d'effroi. Elle avait conservé assez de calme pour désirer encore dicter

à M, Schlegel la peinture de ce qu'elle éprouvait. Toujours sa pensée s'est portée, avec espérance, vers son père et vers l'immortalité. « Mon père m'attend sur l'autre bord, » disait-elle. Elle voyait son père auprès de Dieu, et ne pouvait voir dans Dieu même autre chose qu'un père. Ces deux idées étaient confondues dans son cœur, et celle d'une bonté protectrice était mséparable de l'une et de l'autre. Un jour, en sortant d'un état de rêverie, elle dit : « Je crois savoir ce que c'est que le passage de la vie à la « mort, et je suis sûre que la bonté de Dieu nous l'adou- « cit. Nos idées se troublent , et la souffrance n'est pas « très-vive. »

Sa confiance n'a pas été trompée; la plus profonde paix a présidé à ses derniers moments. Longtemps avant qu'elle eût expiré, la grande lutte était terminée, et sou âme s'est envolée avec douceur.

Telle a été la fin de madame de Staël , le génie le plus aimant qui ait peut-être jamais existé. L'histoire des regrets, du vide affreux qui ont suivi sa perte, est celle du reste de notre vie, et n'appartient plus à la sienne; mais pour laisser une impression moins douloureuse et plus salutaire , j'essaierai d'embrasser le cours de ses pensées sous le point de vue religieux , le seul qui permette de saisir l'ensemble d'une destinée et ses rap^iorts avec le sort général de l'humanité.

S'il est intéressant pour le moraliste de connaître l'effet de la vie, de savoir quel est dans un esprit éclairé le résultat naturel des scènes qui se succèdent assez régulièrement dans notre existence, jamais cet examen ne sera plus instructif que lorsque madame de Staël en deviendra l'objet. Trop avide de bonheur, trop ardente dans tous ses vœux pour s'être soustraite aux grandes chances , et avoir évité les vicissitudes du sort, chaque événement a fait impression sur un cœur très-sensible, et laissé sa leçon dans un esprit singulièrement observateur. Elle a donc subi l'action de la vie dans toute sa force, et tiré de la vie même tout l'enseignement qu'elle peut donner.

Mais quel est cet enseignement .'Y a-t-il un dessein bienfaisant dans l'ordonnance générale de la destinée humaine ? c'est ce dont madame de Staël était persuadée. Elle voulait écrire un livre qu'elle aurait intitulé : Énua^TioN nu coEiR PAR LA VIE. Le piojet seul de composer un tel ouvrage montre en elle le sentiment d'une continuelle amélioration.

Examinons rapidement l'éducation que lui a donnée la vie. Douée de l'âme la plus expansive, dans cet âge où l'agrandissement des facultés semble être commandé à toute la création animée , elle étend, elle exerce sans cesse son esprit; l'amitié, la tendresse filiale ont en elle un caractère exalté. Les premières impressions religieuses sont reçues comme un sentiment de plus, et peut-être comme la source des plus sublimes émotions. Mais bientôt arrive la jeunesse, cet âge à la fois raisonneur et enthousiaste, où le cœur croit tout et où l'esprit ne croit rien , où l'examen de toutes les questions conduit à la récusation de tous les jugements , et où, bien souvent, un âpre stoïcisme dans les principes ne laisse que plus de prise aux sophismes des passions. L'influence de cette saison de la vie, et celle d'un siècle en accord avec elle, peut se faire sentir chez madame de Staël; mais l'idée de la Divinité n'est pas altérée dans son cœur, et une faculté d'observation prématurée l'amène bientôt à ce grand résultat, c'est que dans les passions il n'est pas de bonheur. Tous les sentiments terrestres sont déclarés dangereux par elle; et dans le naufrage des espérances, elle ne voit pour ressource assurée que la charité et la résignation , deux vertus éminemment chrétiennes

54 NOTICE SUR LE CA.RÂCTERE ET LES ECRITS DE M™e DE STAËL.

auxquelles elle rend hommage sous d'autres noms. Mais ensuite poitant son regard investigateur sur l'histoire et sur les travaux de l'esprit humain, elle s'<5tonne de ce qu'elle découvre , et le christianisme se montre à elle sous son vrai jour. Frappée de sa grande inllueuce, elle l'est davantage de sa beauté. Elle sent qu'une harmonie secrète avec le cœur, avec tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature, peut seule expliquer de tels effets, et peu à peu elle se prépare à recevoir, comme une loi divine, mie loi salutaire pour le genre humam; l'expérience du secours, de l'intime consolation attachée à la prière, fortifie en elle cette disposition ; mais il appartenait à la douleur de régénérer son âme entière et d'ouvrir son cœur à la foi chrétienne.

Quand on pense que cette même route parcourue avec tant d'éclat par madame de Staël dans une région supérieure, est suivie par d'innombrables créatures, dans la sphère assignée à chacune d'elles ; quand nous voyons se succéder, dans presque toutes les destinées, les illusions des passions, puis leurs espérances déçues, puis cette observation des individus et de la société, qui conduit à sentir les avantages de la religion, pour la moralité, pour la paix, pour l'union des familles; puis enfin ces douleurs inévitables de l'âge mûr, ces douleurs dénuées des pompeuses émotions de la jeunesse, ces douleurs où le cœur, privé du pouvoir de se distraire et conservant celui de souffrir , ne peut plus écouter que la voix qui promet une autre existence; quand, dis-je, nous considérons l'ensemble de cette ordonnance, ne nous semble-t-il pas qu'elle a été calculée pour soumettre le cœur à l'empire de la religion, et ([ue l'Être qui est le commencement et la fin, l'origine et le terme, ne nous a lancés un moment sur le lleuve de la vie que parce que le cours de l'onde tend à nous ramener à lui ?

Madame de Staol a fait beaucoup de bien dans son siècle; et je ne considère ici ni les secours de tout genre

qu'elle a prodigués à l'infortune, ni la masse immense de plaisir et d'instruction qu'ont répandue sa conversation et ses ouvrages; ce que je me plais surtout à penser à celte heure, c'est qu'elle a été utile à la cause sacrée de la religion. Elle l'a peut-être été d'autant plus, qu'elle n'a pas professé le but formel de plaider cette cause , mais qu'une persuasion profonde, un sentiment intime et puissant, éclatent involontairement dans ses écrits

Comme elle n'annonçait aucun dessein, l'incrédulité n'a pu s'armer d^avance contre elle. C'est toujours avec douceur, avec simplicité qu'elle s'est présentée. Elle n'a point parlé en docteur de la loi, ni en prédicateur sévère; mais tirairt un nouveau genre de force, précisément de ce qu'elle a connu , de ce qu'elle a aimé tout ce qui peut charmer le cœur et l'esprit sur la terre, elle a dit aux gens du monde, aux hommes d'État, aux littérateurs : « Tous les intérêts qui vous animent m'ont occupée, mais j'ai senti qu'il n'existait rien de grand ou de durable sans la religion; il n'y a qu'elle pour la morale, appui de la société; il n'y a qu'elle dans l'infortune; et sans elle le talent même est privé de sa plus haute inspiration. Ceux qui ne se sont jamais élancés vers le ciel n'ont pas ravi Kétincelle créatrice, et ils n'obtiendront pas même l'ombre d'immortalité que dispense la renommée. »

Un génie pareil à celui de madame de Staël est le seul missionnaire possible dans un monde savant et raisonneur, frivole et dédaigneux. Sans entrer dans le temple même, elle s'est placée sur le parvis, et a préludé aux chants sacrés devant cette multitude païenne de cœur, qui encense les muses et lapide les prophètes.

Mais c'est aux êtres sensibles qu'elle s'est adressée de préférence; et, comme le grand ap(5tre qui avait trouvé dans Atiiènes un aulel consacré à une divinité incoimue, elle a dit aux âmes tendies et enthousiastes : « Le dieu « inconnu que vous adorez, "c'est celui que nous vous an- « nonçons. »

LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMEiS'TS

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