LIVRE II
Pendant que la noblesse polonaise , pour conserver toute son indépendance, ôtait au gourernement toute son autorité , la noblesse russe , aussi ancienne, ou pour mieux dire d^uae même origine et d^une même nation, avait depuis long-temps abandonné à ses souverains Fautorité la plus illimitée et la plus absolue. Nonseulement elle avait perdu sa liberté , mais elle, en avait perdu jusqu^au sentiment: le souvenir même en est totalement effacé de sa mémoire. Il est vraisemblable que les anciens monarques russçs (c'est le nom quHls prirent eux-mêmes dans lé dixième siècle ) parvinrent à réduire en esclavage toute la noblesse de leur pays , en protégeant contre elle ses propres esclaves : et de nos jours encore , ces infortunés, qui appartiennent en propriété aux possesseursdes terres, regardent leur souverain comme une divinité protectrice, devant laquelle toutes les conditions se confondent, et dont la puissance remet à son gré tous les hommes de niveau.
On ignore communément Texistence de cette
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an^cienne monarchie ; et plus communément encore on croit que toute la nation russe était un peuple simplement barbare. Mais pour en avoir une idée juste, arrêtons un moment nos yeux sur la ville de Kiovie ^ sa première capitale . Les mœurs de cette ville étaient très-dissolues. La populace grecque , qui était venue fonder cette colonie, avait apporté l'extrême dépravation, à laquelle tous les Grecs étaient alors pîarvenus, leur superstition, leur perfidie, la vanité qu'ils avaient encore de se regarder comme la seule nation civilisée, leur vie molle et oisive que favorisa la fertilité de ces contrées, leur amour pour le luxe et pour tous les vains amusements, leur passion pour ces bains d'étuve , qui faisaient alors les délices de Rome et de la Grèce, et qui sont dégénérés dans ces climats septentrionaux, en une mollesse barbare. Les Russes, idevenus maîtres de Kiow, conçurent une telle passion pour ces bains, qu'ils asservirent des peuples vaincus à leur apporter des ramées fraîches pour le service des étuves. Quoiqu'ils eussent adopté Tusage des anciens Grecs de tenir les femmes séparées de la société, les dames russes, célèbres par leur beauté, avantage qu'elles conservent depuis tant de générations, n'étaient pas moins célèbres parla facilité de leurs mœurs. En un mot, Kîow, dans ces
contrées sauvages , était habitée par une cour efféminée, par un peuple oisif; et le s^our que vint y faire une armée polonaise, passe chez les historiens pour avoir amolli cette armée et corrompu son roi { i ). Kio w , suivant leur expression (2), était, au milieu des ces peuples barbares, ce qu^avaic été la ville de Capoue dans Tancienne Italie. Cette dissolution dans les moeurs publiques ^ fut la première civilisation que ce peuple reçut autrefois des Grecs déjà corrompus; et les traces n'en sont point encore effacées.
Mais enfin , cette première monarchie fut détruite. Un grand nombre de villes bâties par les Russes Y dans le nord-est de TËurope , de-^ vinrent autant de principautés séparées. Cest Forigine de cette multitude de princes qui se trouvent aujourd'hui parmi eux, et qui, depuis trois siècles^ assujettis sous un nouvel empire , sont retombés à leur tour dans la servitude générale. Ces principautés Conservèrent dans leur faiblesse tous les vicês de la corruption joints à ceux de la barbarie* Leurs habitants Iconti^ nuèrent à se regarder tomme la seul^ xiÂtion civilisée qu'il y eût au monde, et comme les possesseurs de la seule véritable religion. Un de ces petits souverains acquérait-il quelque
(i) Aimée iojo. (2) Gromer, tir. 4.
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puissaiice ? aussitôt il se croyait destiné à être par tout Tunivers le vengeur et le protecteur de la religion grecque. Tel fut un prince d^HaMcz et de Wadimir , provinces à qui on a redonné de nos jours le titre de royaume, qu^elles avaient acquis sous le gouvernement de ce prince , nommé Romanus. Il avait amassé un trésor en dépouillant et en faisant périr presque toute la noblesse de ses états. Il se plaisait à répéter un proverbe familier aux Russes : « Qu'il faut » tuer les abeilles pour manger tranquillement )> le miel. » Ce fut dans cette principauté que se réfugia, en 1204 9 un des empereurs qui se disputaient le ti*ône de Constantinople , quand cette ville fut prise par les Français. Romanus, fier d'avoir obtenu de cet empereur détrôné le titre de roi, partit de ses états suivi d'u» peuple esclave et superstitieux, qui ne doutait ni de la puissance de son despote, ni des miracles que Dieu allait opérer en sa faveur. Il s'avança en Pologne , pillant et massacrant les habitants de tout sexe et de tout âge, afin de venger^ disait-il, la religion grecque opprimée à Constantinople, et d'éteindre par-tout les sciences latines et la religion romaine. Mais ce barbare fut tué dans un combat contre les Polonais, et son armée détruite. Bientôt son royaume, sous le nom de la Russie-Rouge ^ et toutes les peuplades de
Russes en-deçà du Borysthène , tonibèrent sous la domination polonaise. (Ceux (jui habitaient au-delà de ce fleuve demeurèrent seuls indépendants ; et c'est d'une de ces peuplades isolées, d'une bourgade long-temps obscure et inconnue, que s'est formé» depuis trois siècles, ce nouvel empire qui domine aujourd'hui sur tout le nord.
Mais avant que les Moscovites se fussent élevés à ce point de gloire et de puissance , leur situation singulière au milieu des immenses forêts du nord , avait eu sur leurs mœurs une influence qu'il est d'autant plus important de remarquer qu'elle subsiste encore de nos jours.
Ce peuple , si attaché à la religion grecque , avait pour voisin, à l'occident, un de ces ordres de chevalerie institués dans l'église romaine pour en étendre la foi par la guerre , l'ordre des chevaliers livoniens , ainsi appelés du nom^ de la province où ils régnaient en tyrans, après l'avoir conquise et convertie. Au-dessus d'eux, au nord 9 étaient de vastes contrées inconnues , habitées par des peuples païens; et dans la première ferveur du christianisme , le nom de païen inspirait de l'horreur, et se prononçait comme une imprécation, ce qui subsiste encore en Russie ; au point que dans tous leurs mur-
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mures contre Fétrangëre qui règne aujourd'hui sur eux, ils l'appellent Pagmdssa. Vers rorient, une de ces nuées de Tartares qui inondèrent le monde, fondit sur cette nation, la rendit tributaire ; et parmi les hordes qui se fixèrent dans les pays voisins , les unes gardèrent leur ancienne religion qui est restée inconnue ; les autres étant devenues mahométanes, adoptèrent le précepte de ne faire aucune paix avec ceux que les musulmans nomment infidèles. Ainsi , danâ ce point du globe se trouvèrent alors rassemblées pour se combattre, toutes ces religions qui^ en différents siècles, ont agité et soumis le monde; et, par un effet de cette position géographique, qui réunit autour de laMoscovie Textrémité des plus grands états de notre continent, et qui favorisé aujourd'hui la grande étendue de ses liaisons politiques , de ses entreprises militaires et dé son commerce, tout ce qui existait dans ces temps-là, de superstition et de fanatisme , se trouvait réuni autour d'elle. Tous ces peuples se faisaient par incursions une guerïre perpétuelle, enlevaient les femmes et les enfants pour en abuser , les convertir et les vendre, laissaient des déserts entre eux ; et l'horreur qu'ils avaient les uns pour les autres étant principalement fondée sur la différence de leurs religions, était érigée en
précepte par leurs prêtres. De là vint chez les , Moscovites cette haine pour tous leurs voisins. Sortir du pays, c'eût été renoncer à Dieu, et s'ils étaient obligés de communiquer avec les étrangers, autrement que par la guerre , c'était avec les précautions inventées pour se préserver des contagions.
Enfermés entre des déserts, sans aucune com* munication avec les peuples civilisés, ils se trouvèrent réduits, pour toute instruction, aux livres sacirés des Juifs , traduits en langue esclavonne , au Nouveau Testament , aux Actes des apôtres et aux homélies de saint Chrjrsostôme , les seuls écrits dont ils eussent Fidée. Us ne connurent d'autre code que les institutions judaïques, si farorablesau despotisme parla confusion du sacerdoce et de la souveraineté , si féroces par la haine qu^elles inspirent contre tout étranger. Ce fut là , et non dans la nature , qu'ils puisèrent tous leurs principes de société et dé morale. Ces institutions , faites pour un peuple sans territoire, incertain de conquérir un domicile , au temps où il reçut cette lé^slatîon , et uniquement destinées à conserver ce* peuple , comme nous le voyons depuis tant de siècles , mêlé parmi d'autres nations sans se confondre avec elles, ne pouvaient convenir à des citoyen^ rassemblés dans leurs propres villes , et moins
76 HISTOIRE DE l' ANARCHIE
encore à une nation conquérante. Néanmoins toutes les coutumes russes se ressentent de ces institutions. Mêmes cérémonies ^ mêmes purifications , mêmes usages civils , même infidélité dans le commerce, même opinion d^étre le peuple élu de Dieu. Les Russes se glorifiant de cette ressemblance, bâtirent leur cathédrale sur le modèle du temple de Jérusalem. Dans toutes leurs capitales , la rivière la plus voisine du palais fut appelée le Jourdain , et les Juifs , étonnés de cette, conformité singulière de mœurs et d'usages, n'ont point douté ^ aussitôt quib Font connue , que la nation russe ne fût une de leurs tribus autrefois dispersées en Asie..
On conçoit combien, chez un tel peuple, il fut facile à Tautorité de s'appuyer sur la superstition , sur-tout quand ils eurent canonisé plusieurs de leurs souverains , et ensuite lorsqu'un de leurs princes , ayant établi sa cour sur la rivière Moscova , auprès d'un tombeau miraculeux , ils le crurent en ce lieu sous une protection particulière du ciel , et que celte opinion fut confirmée par une suite de prospérijtés qui réunirent à cette domination toutes les petites principautés russes. Gzar et Dieu ne formaient dans leurs esprits qu'une même idée. Dieu et le czar avaient la propriété de tous leurs biens.
Aux questions difficiles ils répondaient : « Il n'y
» a que Dieu et le czar qui le sachent. » Le czar savait ce que les amis se disaient dans leurs confidences, et ce qu'un homme pensait étant seul. Ils croyaient tenir de sa puissance la vie et la sauté , la beauté de leurs femmes , et jusqu'à la vigueur de leurs chevaux. Les respects qu'ils lui rendaient étaient un véritable culte. Le czar sur son trône , dit un prêtre européen (i), qui séjourna quelque temps dans cette cour, a non-seulement la majesté d'un roi, mais la majesté d'un pontife , et les hom-mages qu 'on lui rend sont de vraies cérémonies religieuses. Qu'une seule génération soit élevée dans cette croyance, l'ouvrage est consommé; C'est ensuite à l'autorité à maintenir ce chefd'œuvre de la superstition , à regarder comme suspect tout homme qui veut s'instruire, toute règle de morale comme un principe séditieux. La volonté du maître devient la seule règle du bien et du mal. Ces hommes n'osant ni agir ni penser d'après eux-mêmes, ne s'engageront et ne parleront jamais qu'avec des réserves perfides. Voilà ce que devinrent les Russes. La volonté du czar fut leur unique loi, et son intérêt leur unique morale.
Ce qui est très-remarquable , et entièrement contraire à l'opinion commune, c'est que. les
(i) Possevln.
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prêtres n'avaient aucun pouvoir. La noblesse n'entrait jamais dans le clergé ; c'étaient des esclaves qui achetaient de leurs maîtres la permission d'y entrer , ou des fils de prêtres qui embrassaient la profession de leurs pères. Les moihes et les évéques , toujours choisis dans le cloître, n'ayant pas le droit de confesser, le crédit dangereux que donne la confession, ^tait entre les mains des curés : ceux - ci , toujours choisis dans la lie du peuple , ne pouvant s'élever à des emplois plus considérables, n'avaient point de motifs pour en abuser ; et leur religion ne donnant aucune règle pour les mœurs, mais consistant toute en pratiques superstitieuses y offrait moins d'occasions que la nôtre à ces usurpations d'autorité. Par là , chez un peuple que la superstition avait abruti, où les prêtres étaient si respectés, qu'à leur seule rencontre on demandait à genoux leur bénédiction ; où l'on croyait gagner le ciel , si , en les trouvant ivres dans les rues , on les reportait dans leurs maisons , ]a religion avait cependant donné au souverain seul le pouvoir absolu qu'elle exerce sur les esprits.
La crainte du czar devint tellement chez les Russes une sorte de religion , qu'ils avaient transporté à son autorité ce principe du christianisme , « que toutes nos peines sont des épreu-
» ^ ces , et que Dieu châtie ceux qu il aime, » Us regardaient comme ua bienfait du czar d'être battus par ses ordres, et comme une faveur signalée d'être battus de sa main, tant la superstition peut changer la nature ! Cette opinion s'établit chez eux au point qu'un esclave croyait être tombé dans la disgrâce de son maître s'il était long-temps sans en être battu ; et quand les étrangers furent appelés en Russie, les femmes russes qu'ils épousèrent , inquiètes de n'être point battues , les accusaient de froideur et d'indifférence.
« Nation d'esclaves, et qui ne paraît pas seule- » ment avoir été assujettie , mais qui semble née 3> pour l'esclavage ! » s'écrient les plus anciens voyageurs ( i ) étonnés de ce que les Russes n'avaient pas même l'idée d'un autre état. Si quelqu'im en mourant affranchissait ses esclaves , le seul usage qu'ils fissent d'eux - mêmes était de s'aller vendre. Qu'auraient -ils fait de la liberté ? Tous les grands étaient comme eux. Dans la langue russe le mot d'esclave , skwec, est synonyme de celui d'homme; et cette espèce de servitude religieuse avait si bien effacé de leurs âmes toutes les idées de la liberté naturelle , qu'on ne trouve pas dans toute l'histoire de Russie une seule révolte d'esclaves : tandis
(i) Le baroB d'Herbesteio.
8o HISTOIRE DE L\4lNARCHI£
que par-tout ailleurs où la servitude domestique est établie , chez les anciens comme chez les modernes , on voit souvent Tëtat même en péril par ces sortes de soulèvements. Les hérétiques , car cette profonde ignorance des Russes ne les préserva pas des querelles de religion, les hérétiques, dans les plus violentes persécutions qu'ils éprouvèrent, ne se révoltèrent jamais contre Tautorité du prince. Us fuyaient dans les déserts; ib se brûlaient vifs, après s'être rassemblés au nond)re de plusieurs milliers , pour périr ensemble et volontairement de cet affreux genre de mort. En un mot, le fanatisme persécuté n'y connut pas la rébellion.
Dans les intervalles que les rigoureux hivers de ces climats obligeaient de laisser entre les incursions , leur amusement était un reste barbare des anciens jeux grecs , une espèce de lutte grossière où la jeune noblesse se battait à coups de poings. Ce n'était pas a vaincre qu'était la gloire ; citait à recevoir avec insensibilité les coups les plus rudes. Le degré d'endurcissement et de résignation où ce peuple était parvenu est .très -remarquable. D'anciens voyageurs , en comparant les différents peuples , disent : « Qu'un Tartare renversé de cheval, » désarmé , couvert de blesslires , continue de
» se battre avec toutes les armes de la rage y » et se défend encore en expirant; qu^un Turc 3> embrasse les genoux de son vainqueur , tâche » d'émouvoir la pitié et de sauver sa vie par » Tesclavage ; et que le Russe , entre lés mains » de son. ennemi, se laisse égorger avec stu- » pidité, »
Telles étaient les mœurs d'un peuple qui est parvenu à écraser presque tous ses voisins , et que l'état de ses guerres et l'éteildue de ses conquêtes doivent mêler datis l'histoire de presque toute la terre , au moins pendant qtielques années. Les premières causes dé son agrandissement ne sont pa$ moins reiï]iarqua' blés que ses môeuris.
Une ancienne ville russe, demeurée indépendante au milieu des bois et des déserts, s'était formée en république ; et les commerçants des villes anséatiques tiraient de cet endroit , comme d'un entrepôt , toutes les marchandises du Nord. Deux mille cabanes réunies pour y faire des échanges , paraissaient alors dans ces contrées une superbe ville ; et c'est un bruit eïitore répandu dans toutes ces forêts , que Novogorod la 'grande était aussi bfeUe que Rome. Les Moscovites la surprirent , en massacrèrent les habitants , là réunirent à leur domination ; et les vUles anséatiques , continuant de corn-
mercer avec ses nouveaui:. maîtres, leur portë^ rent des armes à feu en échange des fourrures et des cuirs. Ils avaient auprès d^eux le nord de TAsie , dont une partie était sauvage et Tautre jpresque désarmée. Dès qu ils s^y montrèrent avec ces armes nouvelles, tout leur fut soumis. Ils avaient sur tous ces peuples Favantage que le canon a sur la flèche. Cet avantage ,- acquis par Tindustrie des Européens , donnait à ceuxci dans le même temps des possessions lointaines, qui, peut- être r ont plus augmente leur luxe que leur puissance. Mais par la position où se ' trouvaient les Moscovites , ayant auprès d^eux de grandes forets où erraient des peuples sauvages, des plaines immenses que d'anciennes émigrations avaient laissées presque désertes , et de belles provinces occupées par desTartares » ils les ont jointes à leur métropole. Dans toute cette partie de leur empire , on les nomme encore aujourd'hui les amonts du feu: et c'est ain^ que , sans aucime gloire et toujours ÎBcpimus au reste du monde , ils se formèrent » il y a près de trois siècles, une si vaste domination. Jusqu'à cette époque, ks habitants du Nord avaient toujours profité de leur nombre et de leur force, pour abandonner leurs Uîstes contrées, et chercher des cliniats plus heureux. De r£cosse i la Chine , eu faisant le tour du globe , on reu-
contre encore aujourd'hui les débris des anciens remparts que les habitants des climats tempérés opposaient autrefois aux inondations des barbares septentrionaux. Les Moscovites , qui s'étaient si aisément étendus dans toutes ces contrées, furent les premiers qui s'y renfermèrent, lis opposèrent un retranchement de plus de cent lieues aux perpétuelles incursions des petits Tartares , autrefois leurs vainqueurs et leurs maîtres. Ils appelèrent à grands frais quelques ingénieurs italiens ^ qui vinrent élever au milieu de ces forêts plusieurs citadelles, suivant la méthode des fortifications pratiquées en ce temps*la ; et pour le première fois un grand empire parut fondé dans k Nord. Le faste asiatique ne tarda pas à se mêler à leur antique rudesse. Ils adoptèrent Thabillement des Tartares. lie nom de czar ^ connu en Tartarie, fut alors donné à leurs souverains. Us apprirent quelques arts de l'Asie , tels qu'une méthode de calculer par des grains enfilés, méthode en usage à la Chine, et suffisante pour un commerce borné, et, s'il est permis de descendre à ces détails , tels que le jeu des échecs , devenu l'éternel amusement de leur oisiveté. Il est remarquable que malgré l'ancienneté des Russes , on ne trouve rien chez eux qui vienne d^eux-mémes. Leurs maisons étaient bâties sur
B4 HISTOIRE DE L'ANARCmE
le modèle des plus anciennes et des plus simples
maisons grecques. On les voit dans tous les
temps ce qu'ils sont de nos jours, habitués à
^ suivre les pensées des autres sans en former
aucune : dès qu'ils imitent , tout leur devient facile ; ils seniblent des prodiges de conception ou d'adresse ; mais le talent leur manque aussitôt qu'ils n'ont plus de maître ou de modèle , et l'image s'efface au moment où l'objet disparaît.
Leur ambition commença avec leur puissance ; et nous sommes dans l'erreur, lorsqu'éblouis de la gloire de Pierre l^ , nous regardons l'ambition de son peuple comme la suite et l'effet de son règne. La présomption, qui d'ordinaire accompagne les premiers succès, se joignit à l'idée excessive qu'ils avaient du pouvoir de leurs princes. Ils se crurent , disent les voyageurs de ce temps-là (i) , le plus saçant et le plus puissant de tous les peuples. Ivan , qui commença à régner en i532 , se crut encore, comme autrefois Romanus, choisi de Dieu pour porter la vraie religion dans tout l'univers ; et ce barbare se fit annoncer, à ses voisins en Europe , comme descendant d'un frère de l'empereur Auguste. Il se jeta sur la Livonie , et parvint à s'établir sur les bords de la mer Baltique.
(i) D'Herbesteîn , Possevin, etc.
DE POLOGl^E. 85
Ce fiitle commencement d'une guerre opiniâtre où l'Europe apprit avec étonnement le fanatisme de ces soldats esclaves. On vit dans les villes assiégées , réduites à la plus affreuse famine , les restes mourants de leurs garnisons craindre seulement que leur dernier soupir ne fût pas rendu sous l'obéissance du czar. On vit plusieurs Russes , après que leurs villes eurent été emportées de vive force , pouvant trouver chez des peuples libres des établissements heureux , les refuser, et, certains que le czar les ferait mourir dans les plus cruels supplices, s'empres-^ ser de se remettre en sa puissance : espèce d'hérd&me qu'on admire avec horreur, parce qu'il n'a pour principe que la plus vile des superstitions, et qu'on parvient enfin à mépriser, en considérant qu'où il existe, aucun talent ne peut se former , aucun génie ne peut s'élever y et qu'il peut même se trouver joint à la plus grande lâcheté personnelle.
Les villes anséatiques ne tardèrent pas à reconnsdtre la faute qu'elles avaient faite en armant ces barbares. « Si les Moscovites ont jamais une » flotte , disait-on , s'ils s'établissent d'une ma- » hière permanente sur les bords de la mer Bal- » tique , ils pourront , avec de nombreuses ar- » mées , pénétrer en Allemagne ; et comment » résister à ces armées de trois cent mille com-
» battants, que FesclaTage contient dans la plus )> exacte discipline ? » Telle3 forent, au rapport des historiens (i)» la prévoyance et les craintes des hommes ëclairés de ce temps-là* Ces villes, dont Tunion , la sagesse et la liberté donnaient alors un si grand exemple au monde , sacrffî^mt leur intérêt passager àla sûreté commune, firent un accord entre elles pour empêcher que les arts de la marine, de la guerre et de l'artillerie^ ne pénétrassent chez ces barbares. Elles s'interdirent mutuellement tout commerce avec eux; elles prononcèrent contre les înfracteurs de ce traité, la peine d^nfamie, la dégradation de tout privilège , et la saisie de tout ce qu'ils destineraient pour la Moscovic. Afin d'autoriser ime résolution qui dut pars^tre si étrange, elles citèrent les malheurs occasionés récemment à la chrétienté , par une faute qui devait servir de leçon. Elles remirent sous les yeux de tous les peuples commerçants , que la cupidité des Génois ayant fourni aux Turcs des armes, des munitions et des vaisseaux, ceu:^-ci, qui réunissaient alors comme les Russes, la force des barbares, la discipline des esclaves et le courage des fanatiques, avaient traversé la mer, achevé la ruine de l'empire grec, et fondé un nouvel empiré.
{i)M.deThou.
L^avidité des particuliers trompa la vigilance des magistrats. Les petits marchands de Lubeck, voyant une fortmie assurée dans cette espèce de contrebande , continnèrent de vendre aux Russes des armes et des munitions. Les Anglais» qui cherchaient par le nord un passage aux Iildes orientales, découvrirent avec étonnement, sur les bords de la mer Glaciale , la nation moscovite; et concevant ansssitât Tespérance délier un commerce avantageux avec elle, commencèreat à fréquenter le port d^Archangel qu^ils avaient trouvé sur cette mer, et ils y apportèrent tous les ouvrages de Tindustrie européenne. L'ambition des princes fut également imprudente, et les rendit bienmoins prévoyants que ne Tav^ent été de amples députés de petites républiques. La maison d'Autridie donna la première ce dangereux exemple; et, pour subjuguer le royamne de Hongrie, désirant que les Polonais fussent occupés par d^aatres guerres , elle se pressa de faire alliance avec les Moscovites. Elle ne négligea aucun moyen d^atlirer ces barbares en Europe. Enfin le czar lui-même , et c^est ici une des plus grandes époques de Tempire russe , le czar , irrité de ce que cette Kgue des villes commerçantes rendait presque inutile son établissement sur les bords de la mer Baltique, et sentant avec surprise
dans une guerre contre les Européens, toute rinfëriorité de son peuple^ résolut de faire taire la haine de ses sujets contre les étrangers, d'appeler ceux-ci dans son empire , et de borner seulement sa défiance à prendre les plus sévères précautions pour leur en défmdre la sortie. Il ouvrit donc sur toutes ses frontières un refuge aux aventuriers obligés de quitter leur pays pour leurs dettes, pour leur misère , pour leurs crimes, La foule fut si grande,, qu'il fallut bâtir à Moscou un faubourg pour eux ; et depuis ce temps, les Moscovites ont toujours appelé de toutes les parties de TEurope une multitude de bannis, de déserteurs , de fugitifs : perpétuelle recrue pour cet empire, dans laquelle il trouva quelquefois des hommes singuliers dont le. premier malheur fut d'avoir Tâme trop grande pour fléchir sous d'absurdes conventions sociales, et qui, condamnés et flétris par leurs concitoyens , ont servi leur nouvelle patrie avec autant de génie que d'audace. Ces étrangers furent long- temps dans l'oppression ; quelques-uns s'élevèrent peu-à-peu ; et doués de talents extraordinaires , ils ont conduit à de grandes entreprises cette nation ambitieuse , patiente et féroce. Mais à cette même époque commença aussi une. division intestine» qui a causé presque tous les mouvements inté-
DE Pologne; 89
rieurs de cet empire, et qui subsiste depuis tant d^annëes entre les Russes obstinément attaches aux anciennes mœurs, et cette foule d'étrangers qui se renouvellent sans cesse , et qui vont chercher fortune dans ce pays, en y portant nos arts.
Cependant la guerre entreprise pour la Livonie durait encore. Un héros (Etienne Bathory) monta sur le trône de Pologne, et les Moscovites allaient être détruits. Déjà ils se voyaient prèis d'être repoussés au-delà des forêts, qui , du côté de l'Europe , leur avaient long-temps servi de limites. Dans cette conjoncture, ils déployèrent ce génie frauduleux et perfide , qui est devenu si dangereux pour leurs voisins. Le czar^ malgré son attachement à la religion grecque , implora la médiation du pape , en lui promettant de soumettre la Moscovie au siège de Rome.Un jésuite, très-adroit négociateur, ayant pénétré , à cette occasion , dans l'intérieur de la Russie, annonça à son retour combien il y avait d'exagération dans ce qu'on avait publié des forces de cet empire. Il traversa avec étonnement d'immenses solitudes ; il réfuta l'erreur qui faisait monter l'armée à trois cent mille combattants. Il reconnut le caractère de ce peuple esclave , plein d'artifices dans la mauvaise fortune et d'insolence dans la prospérité ; n'esti-
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mant jamais que ceux qu^il craint , s^exagërant également les succès et les revers; etqai^pour une incursitm heureuse sur ses frontières , se croyant près de conquérir TEurope , fut , par quelques défaites, découragé pour plus de cent années. La paix que les Moscovites obtinrent par une médiation alors si respectée, leur conserva un grand nombre de ces anciennes villes russes voisines du Borysthène, et ils s^établîrent d^une manière fixe dans le voisinage de la Pologne et de TEurope. Après avoir montré une aralution au-dessus de leurs forces , ils tombérent , il est vrai , dans un l6ng épuisrâient : ils ne cherchèrent plus désormais à prendre avantage sur leurs voisins que par la perfidie ; et quoique depuis ce temps ils niaient pas un moment cessé de s'accroître , on fut étonné , il y a un siècle, d'entendre parler des Moscovites, et nous les prenons de nos jours pow une puissance nouvelle.
Dans cet intervalle il se passa chez eux deux événements mémorables. L'ancienne monvchie russe avait autrefois reconnu la suprématie du patriarche de Constantinople ; mais dans Tavî* lissement'égal où ces deux nations étaient tombées , cette antique suprématie avait été mutuellement oubliée. Les Moscovites, long-temps pauvres et barbares , n'avaient rien qui excitât
DE POLOGNE. gi
ni Favarice des prêtres grecâ , ni Tambîtion des prêtres romains. Aussitôt qu^ilse turent forme un empire, on vit accourir à Moscou un envoyé du pape , et un envoyé du patriarche grec. D'un côté, le prêtre grec trouva qu'ils s'étaient beaucoup éloignés de Tancienne croyance; ils le mirent en prison et Vy laissèrent mourir. De l'autre côté , le pape offrait au czar le titre de roi, s'il réalisait enfin sa promesse de soumettre ses états au saint^siége. Mais la paix était obtenue, et les marchands anglais publiaient à Moscou que le pape était l'Antéchrist. Le czar laissa tomber sa frauduleuse négociation, et se fit roi lui-même. Il prit, en écrivant à chaque puissance, le titre qu'elle respectait le plus, mêlant dans cette conduite noble de basses supercheries, pour obtenir les titres qu'il s'arro^ geait ; et il résolut en même temps d'affirandnr ses états de toute dépendance ecclésiastique. Le patriarche de Gonstantinople , réduit à vivre d'aumônes, depuis quHl était tombé sous le joug des Turcs, consentît h vendre son droit pour quelque argent. Il vînt en Ru^îe , dans Tannée x588, sacrer un patriarche. Il considéra, dit un voyageur (i), « que la nation moscovite, qui » venait d'arracher trois royaumes d^'entre les » mains des Tartares ( les royaumes de €asan ,
(i) Le baron de Mayerberg.
» d^Astracan et de Sibérie), s'ëtait acquis beau- » coup de gloire, et qu'à Tavenir elle devien- » drait dans TOrient la protectrice, et peut-être » la libératrice de la croyance des Grecs. » Grand dessein, si ce prêtre l'eut en effet, et si la fortune, en présentant depuis aux souverains de Russie un si beau moyen d'ambition, n'a pas été en cela plus loin que la puissance humaine. Toutefois ce qui devient aujourd'hui si avantageux au trône des czars, parce que ces deux autorités ont été réunies, devint alors par leur séparation infiniment dangereux. Jusqu'à ce temps le clergé avait été trop avili pour prétendre à aucun pouvoir. Le chef de la religion s'en arrogea un formidable ; les grandes maisons entrèrent dans le clergé ; c'était une révolution dans l'état, et le despotisme des czars commençait à sentir un contre-poids.
Peu de temps après s'éteignit cette ancienne maison souveraine qui avait régné pendant plus de sept siècles : c'eût été pour tout autre peuple un événement favorable au retour de la liberté. Mais nous verrons ici, par un seul exemple, coihment les mœurs des esclaves les ramènent toujours vers l'esclavage. Une faction voulait placer sur le trône un prince suédois. Il s'avança jusqu'aux portes de Novogorod. Une poignée de Russes vint au-devant de lui; il demanda
DE POLOGNE. gS
OÙ étaient les députés de la noblesse , ceux des villes : il s'attendait à une élection formelle : voilà Fesprit des peuples libres. Les Russes le pressaient d'entrer dans leur ville ; de s'annoncer comme empereur; que tout suivrait de soimême-; qu'il ne fallait ni ligue, ni plan, mais paraître : voilà l'esprit des peuples esclaves. Un pareil esprit produisit une longue suite d'usurpations, de soulèvements et d'étonnantes révolutions qui, dans l'histoire de ce période, ont fait pasvser cette nation si obéissante et si soumise pour le plus séditieux des peuples. Un homme parut sous le nom de l'ancienne maison des czars, et toute la Russie tomba à ses pieds. Elevé dans les pays étrangers , ses mœurs, différentes de celles des Russes, le firent bientôt accuser d'impostures , et il fut massacré avec la plupart des étrangers qui l'avaient favorisé. En un mot, les Russes devinrent séditieux, tant que la servitude et la superstition n'eurent pas consacré une nouvelle idole. Mais enfin, en iGi3, ils donnèrent le sceptre à un jeune homme de quinze ans, de la maison Romanow, par le seul motif qu'il n'avait ni vengeance à poursuivre , ni liaisons dangereuses ; et c'est aux droits successifs de cette maison que régnent les souverains qui sont aujourd'hui sur le trône. Le mot de liberté fut prononcé à son élection ,
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sans que personne en connût le sens ; et le serment qu^on lui fit faire sur révangile, ne contenait que des maximes de dévotion.
La tranquillité de ce règne répara tant de calamités; et pour bien faire conn^tre Fétat de cette nation, au moment où Pierre P monta sur le trône , nous ajouterons que , sous les trois premiers souverams de cette maison, quelques arts de TEurope s^établirent avec lenteur. On fit venir un Allemand qui excellait dans Tart de la fonderie. On demanda à Télecteur de Saxe des ouvriers pour exploiter des mines. La ville de TuUa , renommée pour ses forges et pour la bonté des armes qu^on y fabrique , doit sa fondation à cette époque ; et Tartillerie , cette redoutable invention , qui est devenue Tunique force des peuples policés , se trouva entre les mains d^un peuple barbare.
Dans le même temps, le soulèvement des Cosaques de rUkraine , opprimés pour la reli* gion grecque, soumit à la Rus^ cette belle province,lui domia pour sujets cette nombreuse milice animée contre la Pologne d^une implacable baine. Ils remirent entre les mains des Moscovites , Kiovir, cette ancienne capitale de la première monardûe russe , et d'autres villes où la même religion se conservait encore , et perpétuait le souvenir de leur origine. Ceux-ci,
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profitant habilement de Taharchie où la ré* publique de Pologne commençait à tomber , saisissant pour Tattaquer les temps où elle ëtait occupée par d^autres guerres , conservant en-* suite leurs avantages par des trêves ménagées à propos , étendirent enfin leur dominaticm sur la rive gauche du Borysthène. Tandis qu^ls s^avançaient ainsi en Europe , par les fautes de leurs voisins ; aux extrémités de TAsie ^ un peuple lartare ayant subjugué la Chine , laissa vides les contrées qui séparent ces deux empires, et leurs frontières devinrent communes. Les diasseurs russes avaient, à Taide des armes à feu, parcouru sans résistance toutes ces contrées lointaines, lorsqu^enfin^ dans Tannée i645, en arriv^uat sur les bords du fleuve Amour, ils aperçurent^ avec surprise, des hommes armés conune eux, et la domination russe reconnut aussitôt des limites.
Déjà Tempire de Russie était un des plus vastes qu il y ait eu dans le monde : il renfermait tout le nord de TAsie et une grande partie^ du nord de TËurope ; et son exigence n^était encore connue que de ses voisins. Pour maintenir sous le joug moscovite une immense étendue de pays conquis, garder des citadelles et des retranchements , on cessa d'employer cette nombreuse cavalerie composée de la noblesse
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russe, et qui autrefois inondait tout-à-coup le* contrées voisines ; on se servit alors d'infanterie. Ce corps ne fut, dans les premiers temps, quW ramas des plus vils étrangers, exercés à faire usage des armes à feu , et que cette raison fit nommer Strélits , d'un mot esclavon qui signifie Tireur. W s'augmenta peu-à-peu Jusqu'au nombre de quarante mille hommes, choisis parmi les esclaves russes. La noblesse eut des gouvernements , des commandements de villes , prit du souverain des provinces à ferme ; et d'esclaves fanatiques qu'ils étaient, ils devinrent de lâches courtisans. La gloire d'avoir une origine ancienne s'introduisit dans leurs familles, et la plupart s'en cherchaient une étrangère. Mais le czar s'étant fait apporter tous ces titres faux ou vrais , les fit brûler en sa présence , et détruisit ces archives de noblesse si contraires à un pareil gouvernement. Le premier titre russe, celui de knès , conservé dans les familles , qui , au démembrement de l'ancienne monarchie, avaient exercé dans leurs villes une autorité souveraine , fut prodigué à tout déserteur tartare, qui, suivi de deux esclaves, vint se faire baptiser. La Sibérie vit se former des villages entiers de ces princes , et ce titré fut plus avili de jour en jour. Toute cette noblesse devint oisive, vaine, lâche dans les périls, s'abandonna
à une mollesse grossière , joignit le faste à la pauvreté, et demeura fourbe et cruelle.
Cette lutte , où dans les jours solennels sMtaient exercés leurs ancêtres ^ ne fut plus que Vamusement du peuple ; et ce peuple , endurci par les anciennes mœurs, devint la force de Fempire et la garde du souverain ; soldats séditieux contre les ministres qui leur déplaisaient, mais conservant, jusque dans leur rébellion, tout le respect antique pour la personne du czar. Us le prouvèrent quand on voulut, au mépris d'un aîné languissant et imbécilie , faire passer la couronne sur la tête de son frère qui fut depuis Pierre -le-Grand. Ils massacrèrent tous les auteurs de cette destitution. Ils voulurent qu^au moins les deux frères régnassent ensemble ; et après avoir rempli la cour de carnage , dès qu'ils eurent un souverain légitime , ils allèrent ensemble , et portant deux à deux des billots et des haches , lui présenter leurs têtes.
Tel fut l'état où Pierre trouva sa nation, déjà corrompue avant que d'avoir été policée , encore ambitieuse après avoir été oubliée , et dans un progrès toujours soutenu d'agrandissement et de puissance : vérités importantes et qui paraissent avoir échappé à tous les historiens. La fortune avait soumis à cette nation deux peu- I. 7
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pies qui valaient mieux qu^elle , les Tartares , en Asie , vaincus par les armes à feu , et les Cosaques, en Europe , qui s'étaient joints à elle pour défendre leur religion. Ceux-là avaient au milieu de leur barbarie cette bonté naturelle aux hommes qui n»ont point été dépravés. Les autres, qui n'étaient d^abord qu^un mélange de toutes les nations rassemblées par la piraterie dans les îles du Borystbène, disciplinés ensuite par un roi de Pologne, s'étaient formés en corps de peuple, et après s'être soulevés contre les Polonais pour la défense de leur religion et de leurs privilèges, ils s'étaient illustrés par des prodiges de valeur, et se trouvaient alors dignes de recevoir des lois. Peut-être que Pierre-le- Grand , au lieu de détruire le nouvel esprit que la liberté et la gloire avaient fait naître chez les Cosaques, au lieu d'écraser les Tartares, de les dépouiller du reste de leurs privilèges, et de laisser les Russes, la seule nation, ou du moins la nation dominante , aurait dû chercher à réunir et à mêler ses sujets par des lois communes. Mais la manière dont il conçut le dessein de civiliser son empire ^ ne servit qu'à l'éloigner de celte idée.
Les derniers aventuriers étaient alors les seuls étrangers qui courussent en foule en Russie, pour y servir dans le mépris. Quelques-
uns de ces aventuriers devinrent ses favoris. Cet honune extraordinaire écouta leurs récits, et il eut honte de son peuple. Il voyagea inconnu chez les nations européennes, non pour étudier les hommes, et former ensuite un plan de législation convenable k ses sujets, maïs pour apprendre tous les arts, et les rapporter 4ansi son pays. II revint environné de géomè«tres, de peintre, de pilotes; çt devenu luimême un bon constructeur de navires, il fit des ordonnances de marine, de commerce et 4e service nûlitaire ; mai^ il ne fit aucune loi SUT les moeurs > sur la justice, sur les propriétés, 6ur les droits de ThumaDité. Occupe de régénérer entièren^ient une nation nombreuse, il n^établit aucune règle sur Téducation , et il força seulem^ent une partie de la jeune noblesse russe à voyager en Europe^ ^n unique but était que son pays ressembllLt à tous ceux qu il avait vus. Il poussa cette manie au point d'y faire apporter d$s milliers 4e cieg moineaux voraces , dont nous . payons la destruction àztj^ quelques-unes djs nos prpvinees ; et il voulue, mialgré la rigueur du cliipat,,en peupler le^ bois des environs de Péter^bourg. Ces petir tejsses, indignes d'un tel homme, flt'amp^cbèrent pas, il est vrai, qu'il ne conçût sqn projet av0i: grandeur. U profita, d'une manière admirable,
lOO HISTOIRE DE L^ANARCniE
de tous les singuliers avantages de sa position géographique. Il creusa des ports, construisit des flottes , bâtit des villes , conquît des proviiices. Il éleva son empire à un si haut degré de réputation et de~ puissance, que tous les souverains allaient désormais ie solliciter de prendre part à leurs alliances et à leurs guerres. Une foule d'étrangers , remarquables par leur génie , furent employés dans toutes les parties de Tadministration ; et les Russes s'opposant à tous ses desseins, il développa, pour les dompter , la force étonnante de son âme et de son caractère. Mais il ignora tous les moyens habiles dont les anciens législateurs se sont servis. La violence fut le seul qu'il employa ; il se fit Je bourreau de ses sujets , pour les civiliser.
Il avait commencé par abolir le patriarchat, cette dignité nouvelle qui faisait ombre à son pouvoir; et l'ayant réunie sans peine h son autorité, le clergé retomba aussitôt dans son néant. Il cassa toute cette milice russe devenue séditieuse ; et voulant établir dans son pays les mœurs étrangères, il n'y régna que sous la garde des étrangers, environné dans son palais de soldats allemands , sans cesse la hache à la main , ou le bâton levé pour châtier ses plus chers favoris. En leur nommant tous les pays -
successivement illustrés par les sciences : » Notre I
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» tour est venu , leur disait-il , 5/ vous voulez^ » seconder mes desseins, et joindre l étude à » V obéissance. » Comme si,. en quelque lieu du monde , les arts étaient nës de Tobéissance ! Comme si , dans les pays quMl leur nommait , la liberté seule n^eût pas éclairé les esprits ! Avec des travaux incroyables , il faisait deux choses contradictoires. Son génie voulait élever son peuple , et sa rigueur Fécrasait. « C'était y suivant une expression du roi de Prusse ( Frédéric second) , c était de Veau forte qui rongeait du fer. » Les Russes, fidèles à leurs anciennes mœurs, en se révoltant contre tant d^innovations, recevaient toujours avec respect Tordre de mourir, et se rangeaient sur les échafauds avec la même docilité qu^ils auraient eue dans un exercice militaire. Le czar travaillait lui-même à dissiper cette antique servitude religieuse ; son autorité se changeait en un violent despotisme militaire ; et ce peuple gémissant sous la plus dure oppression, ne regrettait qu'un autre genre d'esclavage.
Ce n'était pas assez pour Pierre-le-Grand de civiliser sa nation , de lui enseigner tous les arts, d'y faire naître les agréments de la société , de chercher à faire passer par son empire le commerce de toute la terre. Tant de changements qui annonçaient en lui une vaste ambition , ser-
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valent encore à l'augmenter. Ils né furent jamais à ses yeux que des moyens prépares pour reculer de toutes parts ses immenses frontières , et se mêler , avec un crédit dominant , dans les affaires de FAsie et de l'Europe. Mais quand il commença à régner, la Pologne , à l'ombre des victoires encore récentes de Sobîeskî, respectée au milieu des désordres qui achevaient de la détruire , et la Suède, ijous l'administration rigoureuse de Charles XÎ , continuant de dominer dans le nord, ne lui laissaient aucune espérance de s'agrandir vers nos climats. Tout passage de ce côté paraissait fermé à son ambition : elle cherchait à se frayer d'autres routes et menaçait d'autres contrées. Ceux qui, pendant sa minorité , avaient tenu les rênes de l'état , s'étaient engagés dans mie ligue formidable qui attaquait de toutes parts l'empiré ottoman- Pierre , aussitôt qu'il gouverna par lui-même , suivit cette même politique; et profitant de conjonctures si heureuses , il étendit sa domination jusqu'au rivage de la mer Noire, conquit une ville et un port sur cette mer, y établit une navigation militaire et commerçante, qui pût enrichir les provinces méridionales de la Moscoviè, servir peut-être à de plus grands desseins contre les Ottomans, et du moins favoriser, dans ces contrées asiatiques , la fondation
d^une nouvelle capitale qu'il voulait donner à son empire.
Mais au moment où cette ligue se sépara, et où les Turcs obtinrent la paix de tous leurs ennemis, de grands changements, étaient arrivés ' vers les frontières occidentales de la Russie. L'extrême jeunesse de Charles XII, et l'usurpation du trône de Pologne par Auguste II, ouvrirent en quelque sorte aux événements le cours qu'ik ont suivi depuis ce temps-là. Le premier objet qui s'offrit aux regards de Pierre, fut cette côte de la mer Baltique, autrefois inutilement envahie par ses prédécesseurs. Dès lors il médita de rejoindre là Moscovie à l'Europe par une nouvelle ville sur cette mer. Mais il fallait arracher ces provinces des mains des Suédois , redoutés par leurs talents militaires ; et Pierre n'osant les attaquer seul avec ses Moscovites encore indisciplinés, promit de partager cette conquête avec Auguste II , qui cherchait à engager le§ Polonais dans une guerre , et qui lui proposa son secours pour cette entreprise. Ces deux princes ambitieux s'unirent, l'un dans le dessein de civiliser sa nation , l'autre avec le projet de subjuguer la sienne.
Ces événements célébrés ont rencontré un historien digne d'eux. Mais , dans ce grand tableau de la valeur brillante de Charles XII, des
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immenses travaux de Pierre P% et des vicissitildes de la fortune d^ Auguste , l'intérêt qu'inspirent des hommes si extraordinaires occupe toute notre attention, et le sort des peuples disparaît , pour ainsi dire , dans les ombres da tableau. Comment les Polonais , dont la népublique était véritablement détruite , ont-ils échappé à l'ambition de tous leurs voisins , maatrès de toutes les provinces polonaises ? Comment s'est conservée leur liberté anarchique sous un roi qu'ils reçurent une seconde fois malgré eux , et qui s'attacha de plus en plus au dessein de les opprimer ? Quel fut le degré d'influence que les Russes, à la faveur de cette guerre, acquirent enfin dans cette république? Tous ces faits sont encore inconnus ; et nonseulement ce récit est nécessaire pour bien entendre la suite des événements que j'ai entrepris de raconter, mais on y trouvera plusieurs traits dont le souvenir mérite d'être conservé pour lui-même.
Dès que la Pologne n'était plus en état d'élire son roi par un choix libre , l'intérêt des états voisins était de placer sur ce trône un roi faible, qui n'eût point d'autre armée à ses ordres que ces anciennes armées de la république , sans discipline , sans paye et sans recrue. Ce devait être sur-tout la politique des Suédois, dont la
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puissance , en Europe, n^était yéritablement assurée que par rabaissement de la Pologne. Mais au temps de la dernière élection, Tenfance de Charles XII ne lui avait pas permis de s'y emparer du rôle qui aurait convenu à ses intérêts, et de s'opposer à la violence qu'Auguste II , à ]a tête d'une armée saxonne , avait faite à la république. Aussitôt que Charles eut pris les armes, il traita donc Auguste comme un usurpateur^, et secondé, par les Polonais mécontents, il le força d^abdiquer la couronné. Une suite de cette justice rigoureuse fut de destituer, avec la même rigueur, tous ceux qui tenaient d^ Auguste leurs dignités et leur fortune. Les Polonais, livrés à la fureur des factions, et dans la joie de voir dépouiller leurs adversaires , ne sentirent pas combien cette imprudente sévérité pouvait devenir funeste; et, de son côté, Charles, qui méprisait les vices de ses ennemis , qui en tirait une raison de ne point redouter leurs forces, Charles, toujours persuadé que la vertu devait maîtriser la fortune , et faire seule le destin des empires , ne craignit point de former, par ses destitutions, un parti puissant en faveur du roi détrôné. Sa première intention avait été de placer sur le trône l'un des trois fils de Sobieski ; mais ce projet échoua par la captivité des deux ain^ , retenus prisonniers
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par Auguste, et par la générosité du troisième » qui crut son honneur intéressé à ne point ravir une couronne à ses frères. Ce fut alors que Charles, à Timitation' d^ Alexandre qu^il avait pris pour modèle , et qui renvoya comme roi à la ville de Nyse un simple citoyen qn'elle lui avait envoyé comme ambassadeur , ordonna à ces républicains de couronner le jeune Stanislas, quHls lui avaient député. Cet ordre, donné avec toute l'autorité qu^assure la victoire , indigiia tous ceux qui , par un vrai zèle pour leur liberté , avaient concouru à détrôner Auguste. Ils ne fléchirent point sous le pouvoir du vainqueur. Telle fut sur-tout la conduite du primat, dont la vertueuse fermeté fut également peinte par les deux partis de couleurs odieuses. Un grand nombre de citoyens , plus attachés à leur devoir qu'à leur intérêt, demeurèrent neutres , parce que les lois n'étaient respectées dans aucun des deux camps; et ceux même qui voulurent prendre leur intérêt pour guide, ne discernèrent plus , dans la violence de ces tem-. pêtes, la route qu'ils devaient suivre.
La Pologne , sans défense , sans aucune règle de conduite , sans aucune voie de salut qui dépendît d'elle - même , en proie dans toutes ses provinces aux contributions , aux enrôlements forcés , aux incendies , aux saccagements des
Villes, abandonna dès lors à la rivalitë de deux puissances étrangères le choix de son roi. Elle se flattait seulement , non sans raison , que ce prince, quel qu'il fût, ne recevrait pas de son allié assez de puissance pour opprimer la république. Une bataille gagnée mettait tout à la discrétion du vainqueur; et, sous son pouvoir, le roi qu'il protégeait^ demeurait odieux au plus grand nombre des citoyens , et le gouvernement conservait son agitation et sa faiblesse.
Aussi chacune des deux factions devint -elle funeste aux souverains étrangers , dont les armés la protégeaient, et qui avaient trop facilement espéré en recevoir à leur tour quelque appui. On sait comment la chute, rapide du roi Auguste pensa entraîner la ruine dn cs^r, et que Charles , dan^ sa fatale entreprise pour détruire l'empire de Russie , comptait pour une des canses de sa propre ruine , de n'avoir point, reçu de St^ynislas les secours quHl s'en était' promis.
Pendant la longue durée de ces troubles, de grands changements s'opérèrent dans le caractère général de la nation -, cette noble fierté des Polonais , cette généreuse confiance en euxmêmes, qui lies avait caractérisés jusque-là, dut nécessairemelit s'altérer et dégénérer. In-
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certains du roi qu'ils allaient recevoir, résignés à reconnaître celui que leur donnerait la victoire , et ne cherchant , pour la plupart , qu^à libérer leurs terres de la rigueur des contributions imposées par la vengeance de Fun ou de Fautre parti, ils devinrent souples, réservés, artificieux. Jusque-là, on les avait accusés de légèreté ; on commença à les accuser de perfidie. Les grands n^affectèrent plus d'avoir autour d'eux ces espèces d'armées dont ils faisaient autrefois leur cortège. Ils trouvèrent plus de sécurité à se montrer plus faibles. Ils se dérobaient ainsi plus aisément à la défiance ou au ressentiment de chacun des deux partis. Ceux qui suivirent fidèlement la fortune de Fun ou de l'autre roi , tour-à-tour abandonnés par leur prince, et ne combattant plus en corps d'armée , firent: la guerre dans leur propre pays^ d'une manière vagabonde, par des corps de cavalerie légère, cherchant à ruiner les armées ennemies, fatigant, par des courses continuelles, l'adversaire qui s'attachait à les poursuivre ; et leur noblesse la plus exercée aux armes, ne connut plus que ce genre de combat.
Un état si faible , et dont le pays, dans toute son étendue, servait de théâtre à cette guerre terrible entre des ennemis si puissants, paraissait destiné à en devenir la proie ; et, en effet,
il fut proposé de mettre fin à ces grandes que-» relies par le démembrement de la Pologne , et de concilier toutes les puissances belligérantes parle partage qu'elles feraient de ce royaume. Auguste était remonté sur le trône, malgré son serment de n^^ plus prétendre . Il avait publié un long manifeste pour justifier ce parjure ; et un jour qu'il demandait à un gentilhomme polonais ce qu'il pensait de ce long volume : « Rien » n'est plus ridicule, lui répondit ce gentil- N homme ; il fallait dire simplement : Attendu » que le roi de Suède a été battu à Pultava, je » suis remonté sur le trône. » C'était en un seul mot toute son histoire. Ce prince , toujours plus dépendant de son allié , et toujours plus suspect k ses sujets , eût lui-même concouru au partage, pourvu qu'on lui eût composé, de quelques restes de ce malheureux pays, un royaume absolu et héréditaire. Mais Charles était trop fier dans son infortune , et Pierre trop ambitieux dans sa prospérité , pour consentir l'un /et l'autre à de pareils projets. Celui-là, sans autre ambition que la gloire , et tout près d'armer la Turquie , où , depuis sa défaite à Pultava', il avait cherché un asile , se promettait encore de rétablir en Pologne le roi qu'il avait couronné. L'autre dominait seul dans cette république, que ses forces ^environnaient de tous
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€Ôtés. Les Mosco^tes, par leurs nouvelles conquêtes , bordaient toutes les frontières de Pologne, du nord à Torient, et leurs armées en inondaient toutes les provinces.
A cette époque tout changea dans le nord^ et la destinée préparait, pour ainsi dire, une nouvelle chaîne d'événements. Les Suédois, repoussés dans leurs anciennes limites , occupant un pays vaste, mais pauvre, stérile , et qui a peu de communication avec le contiqent, n'étaient déjà plus les ennemis naturels de Tempire de Russie ^ puissance qui ne cherche dans les conquêtes qu'un passage à de nouvelles entreprises; et la guerre entre Pierre et Oiarles ne continuait que par une suite de leur implacable animosité. La Pologne, au contraire, qui séparait les Russes du reste de l'Europe , était une barrière que ceux - ci devaient s'efforcer d'abattre , sans laisser aucune antre puissance se saisir des moindres débris. Leur ambition était d'autant plus excitée, que l'anarchie de cette république leur offrait plus de moyens pour la subjuguer ; mais cette situation de la Pologne devait aussi Lui procurer de nouveaux défenseurs.
Les provinces polonaises, le plus à la bienséance de la Russie, présentaient aux .Russes un chemin si facile pour attaquer l'empire ot-
toman , que dès lors cet empire devait , par le soin de sa propre sûretë, veiller au salut de cette république. Toutefois, une si sage prévoyance n'entrait pas dans les maximes ordinaires du divan. Une fierté barbare a presque toujours persuadé aux Turcs qu'ils se suffisent à eux-mêmes. Leurs principes religieux proscrivent en quelque sorte tout soin de l'avenir ; et si ces nouveaux défenseurs étaient dans ce temps-là encore redoutables par la grandeur de leur puissance, ils étaient aisés à égarer par tous les vices de leur politique. D'ailleurs, cet empire commençait à peine à respirer des longues calamités d'une guerre qui avait duré près d'un demi - siècle , dans laquelle la conquête d'une seule île lui avait coûté deux cent mille combattants; où il avait éprouvé toutes les vicissitqdes de la fortune , conquis et perdu de vastes provinces , vu ses camps et ses villes en proie à d'horribles séditions , plusieurs visirs massacrés , un sultan déposé ; ou il avait perdu ses ministres les plus expérimentés , ses généraux les plus habiles, non-seulement par k fer des ennemis , mais par les sanglantes proscriptions qu'exerçaient tour-à-tour la rage des factieux et la défiance du gouvernement. C'était pendant ces désastres, que les Russes avaient conquis une ville sur le rivage de la mer Noire ,
côté le plus faible de cette empire , et d*ou il eût été facile de porter la guerre jusque dans son sein. Depuis la paix, Pierre n'avait cessé de se fortifier sur ce rivage ; et à cette occasion, deux partis divisaient les conseils ottomans. L'un voulait prévenir Tagrandissement d'un empire voisin, où régnait la religion que professent tous les peuples subjugués par les Turcs; L'autre parti, uniquement occupé des douceurs du repos , craignait le retour de ces violentes agitations que la paix seule avait calmées. La contrariété de ces deux opinions, et la rivalité de ces deux partis, se mêlaient à toutes les intrigues du ministère et du sérail ; elles avaient déjà occasioné, depuis la paix, la chute de plusieurs visirs, et la déposition d'un sultan. Le frère de cet empereur lui avait succédé ; et sans avoir embrassé aucun système politique , . uniquement livré au soin de venger la déposition de son frère , et de faire périr tous les séditieux qui avaient eu part à cette dernière révolution, il avait ainsi écrasé presque tout le parti qui avait voulu arrêter les entreprises des Russes, et recommencer la guerre. Se croyant alors affermi sur le trône , il avait cessé d'être cruel: il n'était plus qu'avare , indolent et voluptueux. Toutes les affaires étaient conduites au gré des favoris et des sultanes. Les différents
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accès que les émissaires de Charles et ceux de Pierre surent à Fenvi se ménager dans le sérail, influèrent tour-à-tour sur toutes les résolutions du divan. Enfin ceux-là ayant eu Tàyantage , les ministres ottomans furent entraînés par cesL intrigues à un parti, que la plus saine politique aurait dû leur dicter. Les Turcs prirent les armes. On parvint à leur faire craindre que la Pologne ne .devînt .une province russe; et Pierre' dans une campagne malheureuse , enfermé surjes bords du Pruth, par une armée ottomane , ne dut sa liberté et sa vie qu^à l'entier abandon de tous ses établissements sur la mer Noire , à la restitution du port qu'il y avait conquis f et au serment de faire sortir aussitôt, et pour toujours , toutes ses troupes de Pologne. Il jura qu'en aucun temps les Russes ne s^ingéreraient dans les affaires de cette république ; traité qui devint la base du droit public de. ces contrées.
Cependant la Pologne n^offrait dans toute son étendue qu'un spectacle de dévastation et de ruines. Les plus belles provinces étaient remplies de terres incultes et de déserts. Les peuples de la campagne ne vivaient que d'écorces d'arbres. Auguste et les Saxons étaient les seuls étrangers qui restassent dans la république; et ce prince, délivré enfin d'un ennemi ter- 1. 8
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rible et d'un protecteur également à redouter , reprit aussitôt le prc^et d'asservir les Polonais. Rendre son autorité arbitraire , lui paraissait , ainsi qu'à ses ministres, le seul remède aux maux que la Pologne venait d'éprouver. Devenu le chef d'une confédération que son parti avait formée pour son rétablissement , ce titre lui servait de prétexte pour ne point convoquer de diète. L'armée saxonne^ répartie dans les provinces, y subsistait de contributions imposées par les seuls ordres de la cour , et levées par des exécutions militaires. Le projet qu'on se proposait vaguement d'exécuter, quand on se croirait assez puissant pour donner une. forme à cette tyrannie , était de convoquer la nation , et de la forcer à consentir à l'incorporation des troupes saxonnes dans les armées de la république. Ces troupes, éparses en petits détachements , éprouvaient la misère générale ; noais elles allaient de châteaux en châteaux arracher à la noblesse ks restes de sa fortune ; et la cour, . au milieu du luxe de la capitale, dédaignant les plaintes , les réclamatioas et les murmures, n'était occupée que de divertissements et de fêtes. Son faste et ses plaisirs insultaient aux calamités publiques. Les grands , plus ménagés i][ue la simple noblesse, obtenaient facilement des exemptions , soit par la condescaodance na-
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lurellê des généraux pour des courtisans assidus et admis ii tous les plaisirs du roi ^ soit par une politique artificieuse qui entretenait leur indifférence sur Toppression de leur patrie , et qui les ménageait alors pour les opprimer plus sûrement un jour.
L'indignation de la simple noblesse éclata enfin par le massacre de quelques«^uns de ces détachements saxons épars dans le royaume. Ce fut le signal d'une guerre , qui commença de toutes parts entre les troupes du roi et la no^ blesse polonaise* CeUe-ci, dans toutes les prorinces, se coofëdéra arec fureur. Mais il £aiUut dix4mît mctts pour rendre la conlédération générale ; elle se forma au m^u d'une multitude mnondirable de petits <;ombats. La cavalerie saxonne y attaquée dans ses marches , dans ses quartiers, partout enviromiée d'ennemis et presque partout surprise , opposa vainement sa discipline et son courage à l'infatigable légèreté de la cavalerie polonaise. Elle fut bientôt près-que entièrement ruinée et détruite. Les gi'ands seigneurs polonais, do^t la plupart avaient d'abord servi les desseins de la coujr^ qui en« suite étaient demeurés nei!^res e»tre la natien et le roi, furent enfin obligés de se réunir a la simple noblesse. Celui que la confédaration éhit pour chef, mérite d'être connu } c'était un
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simple gentilhomme , nommé Lédukoski. Depuis la guerre civile , et sous le double règne de Stsûiislas et d'Auguste , il n'avait embrassé le parti d'aucun de ces deux concurrents. Il avait également refusé leurs bienfaits; et pendant ces longues et sanglantes divisions , habitant toujours sur ses terres , il n'avait accepté que les magistratures auxquelles l'avaient élevé les suffrages de ses compatriotes ; toujours élu, soit dans les tribunaux , soit dans les diétines , comme l'arbitre ou comme le conseil de sa province; riche, etsans enfants, il avait d'avance disposé de tous ses biens en faveur de ses* parents , des églises , et des pauvres. Mais aussitôt qu'il vit la république près de tomber sous le joug, l'amour de la liberté l'emportant sur l'amour de sa famille, sur la pitié pour les indigents , et, ce qui est plus rare, sur la dévotion même, il révoqua toutes ses donations, prit les armes, et employa sa fortune entière à l'entretien des troupes confédérées. U s'opposa constamment à ceux qui, dans ces nouveaux troubles, portèrent le ressentiment jusqu'à vouloir une seconde fois ôter la couronne au roi Auguste , et toujours indifférent sur le choix d'un roi , il n'eut point d'autre objet que la liberté et la paix de sa patrie.
Auguste et ses minbtres , à la première nou-
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vellc de ces soulèvements inopinës pour eux seuls , au lieu d'y reconnaître Findignation générale et Teffet inévitable de l'oppression, n^ avaient cherché que des trames secrètes et les menées d'une cabale artificieuse. Lorsqu'ils s'aperçurent que ce mouvement allait devenir unanime, ils se figurèrent que l'occasion s'offrait d'elle-même de casser les restes de l'armée polonaise, et de subjuguer une nation séditieuse* Enfin , lorsqu'ils se furent engagés dans cette entreprise, Auguste, près d'être vaincu, et s'indignant décéder à ses sujets, résolut de recourir à la protection du czar. Il crut sa dignité moins blessée en se soumettant à un si dangereux protecteur, qu'en demeurant exposé tout le reste de son règne aux ressentiments d'une nation qui resterait libre , après qu'il avait si opiniâtrement tenté de l'assujettir.
De leur eôté, les confédérés avaient à craindre que Pierre ne crût ces. nouveaux mouvements suscités par les ennemis communs d'Auguste et de la. Russie ; et ils cherchèrent à prévenir le czar en letœ. faveur. Quel que fût leur zèle pour leur liberté , ils sentirent qu'ils ne pouvaient obtenir leur délivrance que par cette périlleuse médiation,
Ni le roi , ni la nation , dans leur défiance mutuelle , ne voulaient désarmer les premiiers.
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Ils appréhendaient réciproquement de se vok* sans, défense à la merci Tun de Vautre ; et la conciliation n^était possible que sous Fautorite d^une garantie que tous deux respecteraient ^galem^st. Le traite de Pnith ne permettait pas à Pierre de tenir la balance à mam armée ; et plus de soixante mille Turcs assemblés alors sur les frontières^ le forçaient à ne pas oublier sa promesse. Mais les Turcs se trourant à cette même époque engagés dans une gaerre malheureuse contre la maison d^ Autriche^ et leurs fréquentes défaites les réduisant à retirer suc^ cessirement toutes les troupes de cette armée, le cs^ar s^enhardit à ykiiler les ccmèitions auxquelles il avait obtenu la paix ; et au momont ou les revers des Turcs furent au coonUe , ks Russes rentrèrent en Pologne.
La paix entre le roi et la nation fut coadue sous cette redoutable médîaticm, et la sortie des troupes saxonnes, promise sous la garantie da czsr , fut aussitôt exécutée. Ainsi la Pologne , qui avait sauvé sa Ubcrlé, en 167 3,- de FamUtion des grands y ou plutôt qui araât ccnsefré son anarchie malgré leurs efibarfs ^ parriht ejicore y après de si longues calamités , k la con** server malgré l'ambition de son roi , mais a^ec de funestes différences «otre ces deux événements* £n 1673,. ce fut par une conciliation fa«
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eile et volontaire entre ses citoyens ; au lieu qu^en 1717, ce fut en présence d*une armëe étrangère et sous la médiation d^un ambas-* sadeur tout puissant. La première fois elle était sortie de ses discordes civiles pour marcfcer à des victoires ; au lieu qu'épuisée et fatiguée en cette occasion j exposée à toutes les entreprises d^un voisin ambitieux , elle retomba dans une longue tranquillité, qui servit plus à énerver st$ forcés qu'à les réparer. Il fallut aussi pour ériger en lois tous les règlements feits dans ce congrès, renouveler l'exemple qui avait été donné en 1673, composer la diète du conseil même de la confédération , convenir d'avance que le silence général tiendrait lieu de runanimité, et prévenir par ce moyen qu'une seule opposition ne rompît le traité^ et n'em* péchât les constitutions qui devaient rétablir la ly^^rté e^ la paix.
Get^ qui conduisirent cette négociation, parvinrent, malgré la présence de l'ambassadeur moscovite , h faire dans le congrès , entre les m^ftistres du roi et les plénipotentiaires de la noblesse, quelques règlements utiles pour la tranquillité passagère de leur patrie. Us trompèrent d'autiint plus aisément les n^auvaises intentions de ce Moscovite , que Inutilité momentanée de ces régleinnents échappait à un
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esprit forme sous le despotisme : et cet ambassadeur , voyant ensuite un profond calme saccëder à tant d'agitations, se plaignit d'avoir été surpris. Toutefois, parmi ces règlements, auxquels la république dut le retour d'une longue | tranquillité, il y en eut qui devaient dans la suite l'exposer aux plus extrêmes périls. Telle j fut la réduction des deux armées polonaise et lithuanienne. Afin de prévenir les soulèvements perpétuels de ces armées qui, depuis la fré-» quente rupture des diètes, restaient si- souvent sans paye , et pour diminuer en même temps l'autorité que les grands généraux étaient for-« cé^ d'exercer arbitrairement sur les troupes, oh établit d'une manière fixe leur solde et leur composition. On détermina leur service, on leur assura des quartiers. Mais on ne put obtenir un changement si avantageux que par une réforme dangereuse; et les armées qui, sur l'ancien pied, toujours incomplet à la vérité, devaient être de quatre-vingt mille hommes , furent alors réduites à dix4iuit mille, lia noblesse^ fière d'avoir sauvé sa liberté, se ccmfia témérairement en ses forces pour défendre l'état. Imprudente nation! qui se laissa désarmer au moment ou de nouveaux périls allaient sans cesse la menacer ; qui se fia presque ui|iquement de sa défense à des convocations d'arr
rière-bans, dans le temps où toutes les autres nations de TEurope en avaient reconnu la faiblesse et abandonne Tusage. De -leur côté, les partisans de la cour, en connivant à cette réduction, se flattèrent qu^au premier danger, la Pologne réclamerait le secours d^une armée saxonne , et que le roi parviendrait ainsi à réaliser tous les projets de son ambition. Ces grandes affaires étant terminées , et la Pologne enfin redevenue tranquille, Lédukoski^ maréchal de la confédération et de la diète, suivi des principaux confédérés , se présenta devant lé roi et lui dit : « Sire , nous paraissons devant »' Votre majesté sans baisser les yeux, parce » que nous n^avons rien à nous reprocher » Puissiez-vous vivre de longues années , et ré- » gner désormais sur nous avec plus de bonté! » Et il repartit aussitôt pour aller reprendre dans sa province la vie d^un simple citoyen.
Auguste, renonçant alors au dessein d'as^ servir cette nation par la force, ne chercha plus qu'à la corrompre et à la séduire. Généreux par caractère et par politique, il pardonna à tous ses ennemis. Ses troupes furent licenciées. Il s'abandonna à la mollesse et au luxe. Son plus beau régiment de dragons fut donné à un de ses plus dangereux voisins, à Frédéric*Guillaume, roi de Prusse, en échange
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de doujie grands vases de porcelaine. Sa cour était fastueuse et polie. : son goût poor tous les plaisirs le rendait aussi célèbre que les vicis* siludes de sa fortune. Les Polonais, dont les mœurs sont faciles , se livrèrent à tous les dangéra de son exemple ; et si les premières aR* nées de ce règne avaient augmenté les désor* dres de Fétat ^ celles qui suivirent y ajoutèrent bientôt le désordre des mœurs. Les dames polonaises avaient jusque*là vécu modestes et retirées ; et lorsque, dans le siècle passé , réponse de Casimir , élevée à la cour de France , en avait apporté les mœurs en Pologne , et avait employé au succès de se^ vues llial>iteté des femmes et le pouvoir de leur séduction, il est prouvé par les plus secrètes anecdotes de ce. temps-là , que les plus habiles d'entre elles ne snrent exercer ce redoutable pouvoir que sur le cœur de .leurs maris. Elles en apprirent enfin toute rétendue. Appelées à la cour par la magnificence de ses fêtes , elles se livrèrent à la faveur et à Fintrigue. Elles influèrent dans la nomination de tous les emplois ; et les rivales de celles - ci , déchues de Tèspérance d^exercer à la cour un égal crédit , se firent gloire d'encourager dans les provinces les partisans de la liberté. La rupture des diètes paraissant toujours une précaution nécessaire contre Fambi-
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tion du rcu, et les Pdionais ne se rétinissaRt point en corps de nation, ils adoptèrent chacun séparément une partie de ces progrès rapides que le luxe., la société et la facilité des mœiurs faisaient che^ les autres peuples ; mais ils n'admirent aucun des progrès que faisait Tàdoûr nistratioH publique. Par-^tout fleurs les arts militaires ^ perfectionnaient^ tous les peu* pies de TËurope apprenaient à faire la guerre , xconme Vont faite les Grecs et les Romains. Les frontières de la plupart des états se hérissaient de forterjQsses.. La perception et la régie des impôts étaient regardées comme une seien^ce profonde , et Vbabikté dans lé coinmerce de*ven^t Uiiet source die puissance. Les seuls Polonais eoBsertèrent tcms les anciens usages; et de tant de changements introduits en Europe, la politesse et le luxe furent les seuls qui s'intro»* Nuisirent parmi eux. Deux fois saurés de Fanî^ bition de leurs voisins , Tune par le traité d'Oliva , Tautre par le traité de Pruth , ils se croyaient en sûreté sous la double protection de la France et de la Turquie. Us s'accoutumèrent à se reposer de leur défense sur la foi de ces traités , et plus encore sur la jalousie réciproque des grands états qui les environnent. Leur sécurité était entretenue par cette pernicieuse opinion, que leur liberté étant nécessaire
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au système de Féquilibre de FEurope , si on les attaquait d'un côté , on accourrait de toutes parts pour les défendre ; et Tostentation polonaise tirait encore quelque vanité de ce que TEurope entière veillait pour la suretë de la république.
Aussitôt en effet que les Turcs se virent délivres de la guerre malheureuse qu^ils avaient soutenue contre la maison d'Autriche, leurs armées revinrent rapidement dans les provinces voisines de la Russie ; ils recommencèrent à exiger du czar Fexécution du traité conclu sur les bords du Pruth. Pierre I** , qui , depuis quatre ans, cherchait sans cesse de nouveaux prétextes pour laisser ses troupes en Pologne, les en retira à cette époque, et les porta en Asie , où il se livra à Fambition de régner sur la mer Caspienne, et de conquérir les provinces du royaume de Perse qui environnent cette mer.