‹ Œuvres posthumes de Sénecé;Chapitre 10 sur 93 · A MONSIEUR DE LA GUICHE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA GUICHE

COMTE DE SIYIGNON.

endant que le souei^ dans l'enceinte des villes^ Court à bride abattae et fatigue les gens De prévoyances inutiles

Pour chercher du remède aux désordres du temps. Pendant qu*en pelotons cent preneurs de misère Nous affirment, d'un air à nous désespérer.

Que la peste a forcé les remparts de Tlsère, Et s'avance au grand trot^ prête à nous dévorer;

Que d'autres d'un ton plus funeste^

Qui ne redoutent d'autre peste

Que celle de manquer d'argent.

Disent en gémissant : « On ne pourra plus viyre , « On va nous fabriquer des espèces de cuivre ; « Au diable le filou qui dupa le régent t « Mais leurs chiens de billets ont abîmé la France a Qui prit sous le feu roi des airs trop triomphants ,

« Et les enfants de nos enfants

c N'y reverront pas l'abondance. »

Et mille autres propos qui causent le frisson , Rendent le carnaval aussi froid qu'un glaçon , Et par ce seul endroit méritent la potence.

Que vous êtes heureux, vous que ces tristes soins Ne peuvent dérober aux douceurs de la vie !

Que je vous porterois d'envie.

Comte, si je vous aimois moins !

Environné, chéri d'une troupe agréable ,

Parmi les verres et les pots.

lia Épitrbs.

Le dos an fen^ le ventre à table ^ Vons goûtez les plaisirs chez l'heureux Pierreclos, Bon ami^ généreux , qu'un noble honneur inspire,

Chez qui l'argent coule à ruisseaux.

Et qu'heureux en tous sens on auroit lieu de dire , S'il n'avoit pas besoin de retourner aux Eaux.

G*est là que rien ne vous fait faute ,

Vins exquis, excellents ragoûts.

Et mirtout bon visage dli6te.

Régal le plus charmant de tous.

Craignez pourtant la vapeur intraitable

D'un jus qui vous est défendu. Bacchas chez Pierreclos n'est pas dieu, c'est un dlAble :

Je le connois, il m'a mordu.

Ce n'e^ pas là pour vous ce que plus je redoute ,

Ck>mte, quand vous boiriez d'autant, Quitte pour s'en tirer par quelque accès de goutte; Ce n'est pas une affaire, et vous payez comptant.

Mais ce qui me fait de la peine

Et m'oblige à trembler pour vous.

C'est certains yeux piquants et doux.

Au nombre de demi-douzaine.

Qui frappent de terribles coups.

Quand je vous dis six yeux, du moins, entendons-nous; Ne vous figurez pas quelque monstre sauvage

Tel qu'en inventent certains fous

Dans un capricieux ouvrage

Propre à jeter dans les égouts ;

J'entends deux à chaque visage.

Qui sur les libertés font terrible tapage...

On dissipe du via la nuisible vapeur

Par le sommeil ou l'exercice; La tète se dégage et répare le vice Qui nous fait bégayer ou nous met en fareur.

Épitres. ii3

Mais qnel remède au don» sapplice Qui noiis attaque par le cœur ?

J'apprends que certaine baronne^

De Tàge de quinze à seize ans^ Qui, malgré la saison qui succède à Tautomne,

Mène en triomphe le printemps;

Dans ses vallons, dans son bocage , De grossiers villageois fait de gentils bergers. Tels que les peint d*Urfé dans sa galante page; Que le boux sous ses pas voit son piquant feuillage

Produire des fleurs d'oranger; Que de ses doux regards la vertu souveraine^

Forçant les monts à s'ébouler.

De son Sauvés bossu vient de faire une plaine

Où le carrosse peut rouler.

Que sais je? C'est une légende

Que les merveilles qu'on en dit.

Mais la merveille la plus grande.

C'est sa beauté sans contredit.

Graignez-en les appas, je vous le recommande; Si chez vous mes conseûs gardent quelque crédit ,

Tremblez d'ailleurs d'une autre guerre Que va vous déclarer Taimable Saint-Thomé.

De ses attraits puissants quand Tamour est armé ,

La liberté n'est que de verre , Et l'homme le plus froid d'abord est enflammé Mieux qu'un champ d'épis mûrs par le feu du tonnerre.

Comme un aveugle des couleurs

Je vous parlerois de ses charmes ; Je ne Tai jamais vue et connois peu les armes Qui la font triompher des plus superbes cœurs;

xi4 Ëpitres.

Mais sans vous détailler, sa grâce mexprimable. Je sais de bonne part qu'elle est très-redoutable.

Troisième paire de beaux yeux.

Dont vous aurez à vous défendre.

Porte un astre tombé des cieux

Pour réduire les cœurs en cendre.

L'esprit, la beauté, la vertu, Le bon goût, le bel air, la grâce naturelle.

Dès sa naissance ont combattu

A qui Temporteroit chez elle.

Mais, Comte, à celle-là gardez-vous d'aspirer; Défendez- vous des yeux qui me font soupirer.

Car je n'entends point raillerie :

Bien que j'aime sans espérer.

Je suis jaloux à la furie; Si vous vous y jouez, c'est fait de votre vie. A la première vue, armé d'un rouge bord.

Je vous enfonce une estocade

Qui va vous renverser d'abord;

Confessez-vous, vous êtes mort,

Si vous ne battez la chamade.

Tous deux on nous connolt si fort.

Que si vous m'accusiez ici de gasconnade, Tous les gens du métier vous donneroient le tort ; D'ailleurs vous n'y feriez que de l'eau toute clsûre. Tout Grec que vous soyez dans le grand art de plaire, . Airs doucereux, soins complaisants.

Pour elle seroient chansonnette , Quand vous seriez dans votre beau printemps :

Jugez-en sur cette étiquette.

Hélas ! son cœur d'acier résiste à la fleurette

D'un galant de quatre-vingts ans ;

Mais embelli des ornements

ÉpITRES. Ii5

Que ce bel âge à sa toilette

Étalé pour les vieux amauts, Je vous ai peint Vobjet dont mon âme est éprise; Vous le reconnoissez sans doute à ce portrait. A quoi bon le nommer? Du moins soyez discret ,

Car je brûlerois ma chemise

Au cas qu'elle apprît mon secret.

Sans murmurer et sans me plaindre.

Il faut expirer sous ses coups , Et mon feu jusqu'au bout réduit à se contraindre. Ne veut pour confident que les rochers et vous.

11 reste à vous parler d'une belle marquise

Que votre illustre nom fait connoltre en tous lieux ,

Qui doit sans dispute être mise

Au premier rang des plus beaux yemu Mais je la réservois pour votre bonne bouche. Et vais sur son sujet dire ce qui vous touche; Vous n'aurez pas besoin de soins si diligents

Contre sa grâce incomparable ,

Et je la crois trop raisonnable

Pour vouloir tirer sur les gens; Mais ne vous y fiez que sur bonne assurance :

L'amour est un franc scélérat

Qui ne fait pas fort grand état

De parenté ni d'alliance;

Mais quand un commerce si doux Vous pourroit inspirer quelque tendre foiblesse ,

Je m'en rapporte â sa sagesse :

Elle en a pour elle et pour vous ; Soit dit sans ofiTenser votre délicatesse.

Ainsi, tandis qu'en liberté Le plaisir qui me fuit vous retient dans son centre

La vieillesse et la pauvreté

xi6 Ëpitres.

S'indignent de me voir leni passer sur le ventre.

Des tomnltes dn genre humain

Je me donne la comédie ; A me tranquilliser ma raison s'étudie Au coin de mon foyer une plume à la main;

Et^ dans le temps que chacun tremble ,

Sans nul souci du lendemain, Ma chère muse et moi , nous nous jouons ensemble. 11 est vrai, toutefois, quand le cas est urgent, Comme quand le piquet me fait des algarades^ Ou le vieux roi d'Egypte un tour désobligeant, Qu'un mal contagieux, nommé faute d'argent, A ma tranquillité donne quelques bourrades ;

Mais f par la bonté du régent ,

Je me vois tant de camarades , Que mon mal partagé devient moins affligeant.

Vous que rien n'inquiète, et qui, parmi les grâces.

Ne songez qu'à vider les tasses.

Défendez votre cœur contre tant de beauté; Evitez, s'il se peut, de tomber dans ses nasses. Et pour le droit d'avis buvez à ma santé.

PITRES. 117

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