‹ Œuvres posthumes de Sénecé;Chapitre 9 sur 93 · LE COMTE D'AYEN · texte numérisé non relu

LE COMTE D'AYEN

omte^ de deux talents dont la possession N'étoit point contestée à notre nation.

Et dont j usqu'à nos j ours Theureuse intelligeace Sur les autres climats embellissoit la France,

J'ai tremblé quelque temps que l'école de Mars

N'abolit les honneurs exilant les beaux-arts.

Ainsi, quand de concert, deux fleuves domestiques

Ont baigné de Plancus les murailles antiques,

Le Rhône, impatient de toute égalité,

Entraîne sa compagne avec rapidité.

Et dans les tourbillons de son gouffre terrible.

Engloutit jusqu'au nom de la Sa6ne paisible.

Lorsque dans la retraite où je suis confiné,

Du bruit des mœurs du temps j'étois importuné.

Lorsqu'on me racontoit à quel point la licence

A livré la jeunesse à l'obscure ignorance :

Sont-ce là, ces héros, disois-je tristement.

Sur qui l'honneiu françois bâtit son fondement ?

Qui par leurs descendants feront dans notre histoire

Passer de main en main le flambeau de leur gloire.

Et qui pratiqueront tout ce qu'ont enseigné

Gommines, Du Bellay, Lanoûe et d'Aubigné,

Ames du premier ordre, à qui le dieu de Thrace -^

Prodiguoit ses lauriers à l'envi du Parnasse ,

Qui joignoient le conseil à l'exécution ,

Qui savoient faire et peindre une grande action ,

Et qui faisoient rouler avec tant de conduite

Sur deux pMes égaux le ciel de leur mérite....

Epitres. XO7

Uais, me dira quelqu'un^ déclamateur outrée Pourquoi vous emporter contre un siècle illustré , Dont les nobles travaux font à la politesse Céder la docte Rome et l'éloquente Grèce?

Déjà^ si Ton en croit vos sombres préjugés^ Duis la nuit de Terreur nous voilà replongés; Nous touchons à ces temps où la fureur gothique Exerçoit sur les arts sa haine tyrannique ; Où proscrits, mutilés, le Grec et le Latin, Aux copistes froqués confioient leur destin; Et ces grossières mains augmentant le dommage, Aux critiques du Nord préparoient force ouvrage.

Eh bien ! soit , je le veux : notre siècle savant Sor les temps écoulés a pris le pas devant; Du moins nous le croyons. Mais on peut dans la boue Être précipité du plus haut de la roue.

Il faut s'y soutenir; il faut s'y cramponner; Et qui ne monte plus commence à décliner.

Sous les premiers Césars, Féloquence romaine Poussa jusqu'à l'excès sa hauteur souveraine; Trajan la vit décroître ^ et sous les Antonins, Ces géants de mérite engendrèrent des nains Dont la postérité , par un sort encor pire, Fut réduite au néant au temps du Bas-Empire.

Et qui nous répondra qu*enfin le mauvais goût. Si nous nous relâchons , n'occupe le haut bout. Et que chez nos neveux, en dépit des Saumaises, Les Balzac, les Patru, n'engendrent des Nerrèzes?

En vain l'aimable paix à nos jeunes esprits Des trésors d'Hîppocrène étale tout le prix; Ce brillant les offusque, et leur foible paupière Ne peut en soutenir l'importune lumière.

I08 ËPITRBS.

Tel se montre en plein jour le ténébreux hibou , Gontraiat par le chasseur d'abandonner son trou. Le grand éclat le blesse, et la timide bote Contre le premier tronc va donner de la tète. Filles de Jupiter, voulez-vous aujourd'hui Acquérir quelque estime et briguer quelque appui? Métamorphosez-vous en vieilles gouvernantes; Contez près des tisons des fables surprenantes^ De modernes lambeaux ornez de vieux extraits De Turpin, d'Amadis et de Perceforéts; Farcissez vos écrits d'extravagants mensonges , Dont rougiroit la fièvre ou la grotte des songes, Et que le vraisemblable^ errant et désolé.

Aux pieds du merveilleux par vous soit immolé. Si vous faites des vers, muses, sur toute chose Évitez d'un beau feu d'y mêler quelque dose; Rompez et retranchez tout ce qui déplaira Au chanteur dédsif qui prime à TOpéra; Tout ce qu'il n'entend point est dur et pédantesque ; La jeune cour défère à ce juge grotesque; Sans son aveu, du ciel vous fussent-ils soufflés, Pindare, Anacréon, vos vers seront siffles.

Par ces réflexions ma muse effarouchée AUoit donner carrière à sa bile épanchée.

Comme on voit quelquefois dans un bois reculé Un ours par des matins en son fort acculé; 11 les tient en respect, frémit, et délibère Qui d'entre eux le premier sentira sa colère : Sur mille objets choquants prêt à me déchsdner, J'étois dans l'embarras de me déterminer; La bruyante débauche et la liqueur funeste, Dont le coupable excès éteint le feu céleste. Et par im double effort, par un mal compliqué.

ËPITRBS. 109

Pour troiibler la raison Bacclias alambiqaé ,

Ce mépris du beau sexe, et la galanterie

Réduite aux fonctions de la badinerie ;

Quelquefois inquiet, quelquefois indolent.

Cet orgueil indiscret qui charge Timposture

Du soin de fabriquer quelque heureuse aventurt.

Et jaloux de Tbonneur qu'il se plait à ternir,

Invente les faveurs qu'il ne petit obtenir;

Cette témérité qui ju^e sans principes,

Ces bons mots, qui seroient obscurs même aux OEdipes,

Ces visages trompeurs qu'on ne peut démasquer,

Ëtoient des ennemis que j'allois attaquer ,

Sans craindre aucun danger et sur un bon modèle;

Jusqu'à nommer les gens j'allois pousser mon zèle*

Enfin , près du chagrin dont j'étois ulcéré,

L'Alceste de Molière eût paru modéré.

Mais je viens de sentir que le dieu qui m'inspire M'a de son plein-pouvoir interdit la satire , Et par un mouvement qui m'a dépaysé , Entraîne mon génie au rivage opposé; Semblable à ce prophète allant sur son ânesse De maudire Israël accomplir sa promesse , Oui forcé par un ange en bénédictions, Fut réduit à changer ses imprécations.

Allons, puisqu'il le faut, que toute aigreur s'oublie. Avec vous, jeune cour, je me réconcilie :

Je connois un seigneur qui brille parmi vous. Dont le rare mérite obtient grâce pour tous.

La splendeur de son sang, la faveur de sa race. Les honneurs de son nom n'enflent pas son audace; Son cœur, son vaste cœur en est peu satisfait , Et tient pour étranger tout ce qu'il n'a point fait. Sur ses propres vertus il veut fonder sa gloire ;

IIO ËPITRES.

Il aime à protéger les filles de mémoire.

Nous le verrons dans peu surpasser les Séguiers,

Effacer les Golbert, ternir les Montausiers^

Et se rendre fameux près des doctes fontaines.

Sur tout ce que ce règne a produit de Mécènes,

Attendant que de Mars ses honneurs étemels

Ornent son écusson de bâtons paternels.

Aux emplois des nœuf soeurs où la paix le convie^

Il ne refuse pas quelque instant de sa vie ;

U compose des chants pour le plaisir des dieux,

Tels que ceux d'Apollon pour le maître des cieux^

Après que sa valeur à grands coups de tonnerre

Des superbes géants eut terminé la guerre.

De ses autres talents vouloir s'entretenir^

Ce seroit s'exposer à ne jamais finir.

Je n'en dis plus qu*uu mot : une illustre alliance

Qui faisoit de la cour les vœux et Tespérance ,

L*a comblé du plaisir de se voir préféré

Par le choix glorieux de ce goût éclairé

Dont l'aveu du mérite est la preuve authentique^

Et son hymen tout seul est un panégyrique.

N'attendez pas son nom après ce que j'ai dit; D'Ayen, sa modestie à mes vers l'interdit :

Elle est si délicate, elle est si singulière. Que la louer en face est lui rompre en visière.

ÉPITRE3

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