Lettre à M. le comte d'Olonne sur sa disgrâce
négociations. Mais enfin ce ne pouvait être laque l'exception. La plupart du temps, force était bien à ce pauvre causeur de ne plus causer qu'avec lui-môme. Cette solitude que naguère il voulait éviter s'imposait à lui maintenant; elle le mettait en perpétuel tête-à-téte avec sa pensée; elle le contraignait à y chercher les ressources qu'il ne trouvait plus ailleurs, à réfléchir sur toutes choses, et d'abord sur lui-même. Ce sont là des habitudes d'esprit qu'il dut prendre et qu'il ne perdit plus. Il s'accoutuma à s'observer, et garda le goût de cette étude dans tout le reste de sa vie. Auparavant, il pensait à lui comme y pense un vieux garçon, homme de plaisir et quelque peu égoïste. Il aufa maintenant plus que jamais des airs de philosophe ou tout au moins de moraliste.
On voit ce que Saint-Évremond a pu rapporter de Hollande en Angleterre, où il va se fixer définitivement à l'âge de cinquante-cinq ans.
Si nous voulons connaître le milieu ou s'achèvera sa longue vie, est-ce de la littérature anglaise et des auteurs proprement dits qu'il doit être question! Je ne le crois pas. Saint- Ëvremond n'a jamais rien fait imprimer lui-même; il écrit à ses heures pour son plaisir et pour celui de ses amis; il est « avec les savants comme un homme qui a vu la guerre et le monde » ; il n'a « recours à leur commerce » que quand il est « privé du commerce des gens du monde ^ » ; en manière de pis aller. Sa place est à la cour; le poète du pays qu'il cite le plus souvent et qu'il semble estimer le plus, Waller, est un poète courtisan. Les auteurs avec lesquels il collabore , Buckingham et Stuart d'Auhigny sont comme lui deux écrivains par occasion, deux grands seigneurs beaux esprits. Le personnage d'Angleterre qui, peut-être, lui ressemble le mieux, n'est rien moins que sir William Temple, politique voluptueux,
1. Lettre à M. le maréchal de Créqui, qui m'avait demandé en quelle situation était mon esprit. (Des belles-lettres et de la jwHsprudence,)
retiré des affaires par indolence, composant par délassement, et ne souhaitant ici-bas que « du vieux vin pour boire, du vieux bois pour se chauffer, de vieux amis pour causer ». Que fut donc la noblesse anglaise autour du roi Charles II? Un célèbre critique, dans les pages qu'il a consacrées au temps de la Restauration, réserve deux chapitres distincts aux libertins (et ici le mot a tout le sens que nous lui donnons aujourd'hui) et aux mondains. La division peut sembler subtile. Le fait est qu'il n'y a pas de raison pour mettre la plupart des noms d'un côté plutôt que de l'autre. Telle figure, au contraire, comme celle de Rochester, reviendra forcément dans les deux chapitres. .Ces mondains superficiels sont, au fond, des débauchés singulièrement corrompus, et la cour d'Angleterre offre à cette époque le plus étrange spectacle. Hamilton peut faire illusion là-dessus : il glisse joliment sur les choses, il a des restrictions, des sousentendus, des allusions discrètes, des mystères de pensée et d'expression qui sont le charme et la grâce de son style. Mais chez le premier valet de chambre du roi, Pepys, le Dangeau de son pays, on ne voit plus seulement les jolies intrigues du comte d'Arran, du beau Sydney, de l'irrésistible Jermyn : on connait aussi ce Thomas Thynne qui s'en va détrousser les passants quand il a perdu au jeu ; ces courtisans ivres qui coupent le nez à un membre du Parlement; ce lord Buckhurst, depuis comte de Dorset, qui, compromis dans une affaire de vol et d'assassinat, n'en est pas moins bien accueilli par lo prince ; ce même lord et son ami Sedley s'imaginant, la nuit, d'aller courir tout nus dans les rues de Londres ; ce Rochester enfin, grand seigneur blasé, satirique ordurier, qui se déguise un jour en charlatan, vend aux femmes des remèdes suspects, et qui, à la cour même, en présence de Charles II, abat à coups de poing Killegrew. Le roi lui-môme, celui que ses familiers nomment entre eux « le vieux bouc », se laisse aller à la débauche avec plus d'abandon lâche et de faiblesse que
d'entraînement et de passion. Un jour, dans sa résidence de Saxham, il est trouvé ivre mort par son ministre Arlington, qui veut en vain lui parler d'affaires sérieuses. Un autre jour, dans un souper, on le fait mettre à genoux pour porter la santé de son frère.
Un symptôme, et peut-être une cause de cette grossièreté, c'est que les femmes ne savent point être ici ce qu'elles sont en France. Comparez, je ne dis pas les honnêtes femmes — elles ne font guère parier d'elles — mais les favorites des deux cours. A Versailles, c'est Mme de Montespan, la plus spirituelle des Mortemart, c'est la douce Fontanges, c'est la touchante La Vallière. A Londres, c'est une Gastlemaine, qui, du fond des carrosses royaux, appelle les gens qui lui plaisent, et qui prend aux chevieux ses rivales; c'est une Stewart qui vient faire au roi des scènes de harengère. Et de fait, parmi les belles dames de la cour, il en est une qui passait pour avoir vendu des harengs dans les places de la ville. Voilà le prince que TAngleterre avait reçu avec de tels transports de joie; voilà cette triste génération, qui veut tant être gaie, et dont le philosophe s'appelle Hobbes.
Au milieu de cette corruption profonde et nullement dissimulée, Saint-Évremond resta malgré tout honnête homme à sa manière. Ces habitudes de réflexion qu'il avait prises en Hollande ne le quittèrent point et furent comme sa sauvegarde. Il vivait beaucoup en lui-même, bien qu'il eût besoin du monde. Mais ce qu'il lui demandait surtout, c'était son plaisir favori, la conversation * ; c'étaient ces « indifférents agréables » qu'il déclare préférer souvent aux « amis importuns 2 ». Il sait à l'occasion se faire une solitude pour se
1. « Quelque plaisir que je prenne à la lecture, celui de la conversation me sera toujours le plus sensible. » (Lettre au maréchal de Créqui, qui m'avait demandé, etc.)
2. « Les amis importuns font souhaiter des indifîérents agréables. » Celle citation est tirée d'un petit traité que la duchesse
parler de choses sérieuses, et son égoïsme même le préserve de riafluence mauvaise du milieu. C'est ainsi qu'à la cour de Charles U, Saint-Ëvremond sait garder ce qu'on peut appeler la morale du goût. Le mot est chez lui : « Il n'y a personne de bon goût qui aime le vice, quand le vice n'est pas agréable. » Or, il ne l'était pas à Saint-Ëvremond. La sagesse d'ailleurs lui est venue comme en dormant, par tempérament plutôt que par raison délibérée. Elle est pour lui maintenant comme une grâce d'état de la vieillesse. Mais dans sa jeunesse môme, il n'a u presque jamais senti... ce combat intérieur de la passion et de la raison. La passion ne s'opposait pas à ce que j'avais résolu de faire par devoir; et la raison consentait volontiers à ce que j'avais envie de faire par un sentiment de plaisir ^. » Le voilà donc non pas vertueux, mais sage. <( L'état de la vertu n'est pas un état sans peine. On y souffre une contestation étemelle de l'inclinatiofi et du devoir. Celui de la sagesse est doux et ti*anquille. La sagesse règne en paix sur nos mouvements, et n'a qu'à bien gouverner ses sujets, au lieu que la vertu avait à combattre des ennemis ^. » C'est ainsi qu'il arrive à ce juste milieu. (( Dégoûté du vice comme trop grossier, et blessé de la pratique de la vertu comme trop rude, je me fais d'innocentes douceurs qui conviennent au repos de ma vieillesse ^. » Saint- Ëvremond est, en morale comme ailleurs, un dilettante. Pour lui, la morale proprement dite n'est bonne qu'à « former méthodiquement une bonne conscience »; il a vu « sortir de son école des gens graves et composés qui donnaient un tour fort ridicule à la prudhomie ». Et il ajoute, songeant à
de Mazarin fit malicieusement imprimer à l'insu de Pauteur soub ce titre : L'amitié sans amitié.
1. " A M. le maréchal de Crcqui qui m'avait demandé en quelle situation était mon esprit, et ce que je pensais sur toutes choses dans ma vieillesse. »