De la retraite
SAINT-ÉVREMQND 145
doux à sa créature, clément à nos faiblesses, — le Dieu des bonnes gens.
Mais, au milieu de ces aimables chimères, nous voyons peu à peu Tégôïste sortir de lui-même et songer à tous, le sceptique tirer de son doute une affirmation qui en est la conséquence. L'incertitude même où il se trouve le rend indulgent pour les erreurs d'autrui, et il pense, comme plus tard Bayle, qu'il ne voit a pas plus de crimes dans ceux qui se trompent que dans ceux qui ne se trompent pas ». Quoi de plus naturel? Un homme qui donne son opinion « sans prétendre que personne y doive assujettir son jugement * » n'a pas le droit de persécuter les opinions différentes. L'esprit particulier produit ainsi nécessairement l'esprit dç tolérance *. Saint-Évremond a eu tous les défauts des sceptiques. Il a en retour cette grande vertu qui est bien à eux, qui leur appartient en propre, qu'ils ont inventée. Un croyant convaincu, un esprit dogmatique a-l-ille droit d'être tolérant? Il tient la vérité : il faut qu'il la répande, il faut qu'il l'impose à tous. Il fera l'Inquisition, Ja Révocation de l'édit de Nantes, la « Fraternité ou la Mort ». Cela est logique. Quiconque doute a le droit et le devoir d'être tolérant. Saint-Évremond Ta été jusqu'au bout. Bien plus il a su dire qu'il l'était. C'est cette pensée qui lui a inspiré les plus beaux vers, les seuls beaux vers peut-être qu'il ait faits, malgré les prosaïsmes de la forme.
Claude le protestant allègue PÉcritiire Dont le sens par Nicole est toujours contesté; Dans la tradition, que Nicole croit sûre, Claude ne reconnaît aucune vérité.
Toutes ces belles controverses Sur des religions diverses
1. Jugeinent sur les sciences oit peut s^ appliquer un honnête homme,
2. Citons une seconde fois ce mot de Garasse. « La première proposition très sotte des libertins, c^est qu'il ne faut forcer ou contraindre personne à croire comme ceci ou comme cela. »
N'ont jamais produit aucun bien.
Chacun pour la sienne; Et que fait-on pour la chrétienne?
On discute, et Ton ne fait rien.
Comment, on ne fait rien pour elle ?
On condamne les Juifs au feu!
On extermine l'infidèle!
Si vous jugez que c'est trop peu,
On fera pendre l'hérétique.
Et quelquefois le catholique
Aura même peine à son tour :
Où pourrait-on trouver plus de zèle et d'amour?
Non, non, tu travailles contre elle!
Tout supplice, gêne, tourment, Est un noir et funeste zèle Que son humanité dément.
Tu combats contre sa nature Sous prétexte de l'honorer, Quand, pour elle, tu fais Tinjure Qu'elle t'ordonne d'endurer * !
Mais, sur ce sujet, il vaut encore mieux entendre sa prose que ses vers. Voici le plus haut point, où, soutenus par un sentiment nouveau, se soient élevés la pensée de Saint- Évremond et l'esprit libertin au xvii® siècle.
« L*aveuglement du corps attire la compassion : que peut avoir celui de Tesprit pour exciter la haine? Dans la plus grande tyrannie des anciens, on laissait à l'entendement une pleine liberté de ses lumières; et il y a des nations aujourd'hui, parmi les chrétiens, où Ton impose la loi de se persuader ce qu'on ne peut croire! Selon mon sentiment, chacun doit être libre de sa créance, pourvu qu'elle n'aille pas à exciter des factions qui puissent troubler la tranquillité publique. Les temples sont du droit des souverains; ils s'ouvrent et se ferment comme il leur plaît : Mais notre cœur est un secret où il nous est permis
1. Voici le titre exact de cette pièce : Sur la vanité des diS" putes de religion et le faux zèle des persécuteurs.
d'adorer leur maître ^ » C'est quelque chose dans la vie d'un homme que de telles paroles prononcées, surtout quand cet homme a vécu au xvii^ siècle. D'ailleurs, elles sont loin d'avoir perdu tout leur prix. Ceux qui croient méprisent beaucoup ceux qui hésitent. On peut cependant s'instruire à l'école d'un sceptique. Peut-être les colères quotidiennes des gens à qui la colère ne coûte rien méritent-elles moins de nous émouvoir que cette indignation extraordinaire du plus paisible et du plus froid des hommes, contre les persécutions, contre les violences.
Mais, enGn, ce n'est là en quelque sorte qu'une échappée de Saint-Ëvremond hors de lui-même. Le reste du temps, la tournure égoïste de son esprit le tient emprisonné dans un cercle étroit et l'empêche d*élargir ses horizons en s'oubliant un instant. C'est là peut-être une des raisons qui ont empêché cet esprit exquis de jamais réussir à faire une œuvre. Il ne sait qu'analyser ses sensations. Pour créer, au contraire, il faut pour ainsi dire sortir de soi, se perdre de vue, se laisser de côté. Il y a là comme une loi qui parait surtout vraie quand on songe au théâtre. Ce suprême désintéressement n'est-il pas la grande vertu du génie dramatique? Saint-Évremond ne l'a pas eue : voilà pourquoi les comédies qu'il a écrites ^ sont si mortellement ennuyeuses. Il n'a pas pu composer de caractères : ses personnages ne sont que des abstractions qui s'étudient consciencieusement, et qui toutes ont le même esprit, l'esprit de Saint-Evremond. Luimôme ne laisse pas d'en faire l'aveu '. « J'ai eu dessein autrefois de faire une tragédie; et ce qui me faisait le plus
1. Lettre au maréchal de Créqui qui m'avait demandé, etc. (Article Religion.)
2. Dans sa jeunesse, les Académiciens^ et plus tard Sir Politick Would'By^ comédie à la manière des Anglais, et Ja Comédie des Opéras,