Sur les caractères des tragédies
N'ont jamais produit aucun bien.
Chacun pour la sienne; Et que fait-on pour la chrétienne?
On discute, et Ton ne fait rien.
Comment, on ne fait rien pour elle?
On condamne les Juifs au feu !
On extermine l'infidèle!
Si vous jugez que c'est trop peu,
On fera pendre Thérétique,
Et quelquefois le catholique
Aura même peine à son tour :
Où pourrait-on trouver plus de zèle et d'amour?
Non, non, tu travailles contre elle!
Tout supplice, gêne, tourment, Est un noir et funeste zèle Que son humanité dément.
Tu combats contre sa nature Sous prétexte de l'honorer, Quand, pour elle, tu fais l'injure Qu'elle t'ordonne d'endurer * !
Mais, sur ce sujet, il vaut encore mieux entendre sa prose que ses vers. Voici le plus haut point, où, soutenus par un sentiment nouveau, se soient élevés la pensée de Saint- Évremond et l'esprit libertin au xvii« siècle.
<( L'aveuglement du corps attire la compassion : que peut avoir celui de Tesprit pour exciter la haine? Dans la plus grande tyrannie des anciens, on laissait à l'entendement une pleine liberté de ses lumières; et il y a des nations aujourd'hui, parmi les chrétiens, où Ton impose la loi de se persuader ce qu'on ne peut croire! Selon mon sentiment, chacun doit être libre de sa créance, pourvu qu'elle n'aille pas à exciter des factions qui puissent troubler la tranquillité publique. Les temples sont du droit des souverains; ils s'ouvrent et se ferment comme il leur plaît : Mais notre cœur est un secret où il nous est permis
1. Voici le titre exact de cette pièce : Sur la vanité des dis» putes de religion et le faux zèle des persécuteurs.
d'adorer leur maître *. » C'est quelque chose dans la vie d'un homme que de telles paroles prononcées, surtout quand cet homme a vécu au xvip siècle. D'ailleurs, elles sont loin d*avoir perdu tout leur prix. Ceux qui croient méprisent beaucoup ceux qui hésitent. On peut cependant s'instruire à l'école d'un sceptique. Peut-être les colères quotidiennes des gens à qui la colère ne coûte rien méritent-elles moins de nous émouvoir que cette indignation extraordinaire du plus paisible et du plus froid des hommes, contre les persécutions, contre les violences.
Mais, enGn, ce n'est là en quelque sorte qu'une échappée de Saint-Évremond hors de lui-môme. Le reste du temps, la tournure égoïste de son esprit le tient emprisonné dans un cercle étroit et l'empêche d'élargir ses horizons en s'oubliant un instant. C'est là peut-être une des raisons qui ont empêché cet esprit exquis de jamais réussir à faire une œuvre. Il ne sait qu'analyser ses sensations. Pour créer, au contraire, il faut pour ainsi dire sortir de soi, se perdre de vue, se laisser de côté. Il y a là comme une loi qui paraît surtout vraie quand on songe au théâtre. Ce suprême désintéressement n'est-il pas la grande vertu du génie dramatique? Saint-Évremond ne l'a pas eue : voilà pourquoi les comédies qu'il a écrites ^ sont si mortellement ennuyeuses. Il n'a pas pu composer de caractères : ses personnages ne sont que des abstractions qui s'étudient consciencieusement, et qui toutes ont le même esprit, l'esprit de Saint-Ëvremond. Luimême ne laisse pas d'en faire l'aveu ^. « J'ai eu dessein autrefois de faire une tragédie ; et ce qui me faisait le plus
1. Lettre au maréchal de Créqui qui m'avait demandé, etc. (Article ReUgion,)
2. Dans sa jeunesse, les Académiciens^ et plus tard Sir Politick Wonid-Bf/f comédie à la manière des Anglais, et Ja Comédie des Opéras,