Sur les caractères des tragédies
que le litre suffit à nous faire comprendre. Ce n'est plus le récit des guerres que Rome a soutenues : ce sont des Réflexions sur les divers génies du peuple romain aux divers temps de la République.
Mais Saint-Ëvremond se lassait vite. Cette belle étude ne nous apparaît dans sa vie que comme un accident. Une partie en fut égarée pendant son voyage en Hollande : il n'eut jamais le courage de la refaire, et laissa Tœuvre inachevée ^ C'est là un trait bien propre à nous le faire connaître. 11 concevait juste; mais presque toujours les forces lui ont manqué pour s'attacher fortement à une idée et la suivre jusqu'au bout *. Il était comme jaloux des Romains, dès que les Romains l'empêchaient de songer à lui. Il les laissait aussitôt, et revenait à Saint-Évremond.
.Cette sorte de coquetterie absorbante est le fond même de son caractère. Il ne se contente pas de parler, il s'écoute parler; il pense et se regarde penser; il passe sa vie à se voir vivre. Il est de ceux qui demeurent continuellement en présence d'eux-mêmes comme en face d'un miroir, s'épiant, s'analysant, étudiant chaque pensée à mesure qu'elle passe, chaque sentiment à mesure qu'il naît. Ce ne sont point là des psychologues : ils ne cherchent pas \t pourquoi; ils observent seulement le comment. Ce ne sont point, à proprement parler, des moralistes : ils ne prétendent rien corriger, et ne sont occupés qu'à constater. De telles gens agissent peu : ils n'en ont pas le temps. Toute leur activité s'use à cette perpétuelle et stérile attention. Ils vivent double, pour ainsi dire; et derrière l'homme naturel, qui réfléchit, s'émeut, s'irrite
1. II y manque sept chapitres (depuis la guerre de Jugurtha jusqu'au règne d'Auguste).
2. « Le travail serait ennuyeux, s'était-il dit en commençant son ouvrage, si j'entrais exactement dans toutes les particularités. » (Réflexions sur les divers génies du peuple romain^ chapitre I.)
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OU s'afflige, il y a Tobservateur de sens rassis qui le considère tranquillement. « Quelque violente que soit mon amitié, disait Saint-Ëvremond à une belle dame, elle me laisse assez d'esprit pour vous écrire *. » Il lui reste, en effet, toujours assez d'esprit, et quelquefois trop. Il n'est point de passion si profonde qui le remue jusqu'au fond ; il n'est pas d'idée qui lui plaise sans partage, pas de conviction qui s'impose à lui tout entière et qui ferme complètement son âme à la conviction opposée. Yoilà le secret de sa faiblesse et de sa force. Voilà les dispositions intimes qui le condamnèrent pour toujours à Tincertitude. Voilà peut-être encore ce qui fit de lui le causeur incomparable que nous pouvons tout au plus deviner.
Est-il, en effet, une qualité, ou, si l'on veut, est- il un défaut plus utile au vrai causeur que celte manière d'apercevoir les idées en foule, sans qu'aucune vous attire exclusivement, de les effleurer toutes, de ne se prendre à aucune, de ne croire à aucune? Le pire causeur du monde est peutêtre l'homme trop convaincu. De quoi qu'il s'agisse, il se trouve un système tout prêt, un ensemble d'idées faites : il a quelque chose à prouver, et c'est là pour lui comme un sacerdoce qu'il exerce à toute heure du jour avec la satisfaction intérieure d'un devoir accompli. Il dirait volontiers quand il a fini : Voilà ce qu'il fallait démontrer! Gardez- vous bien d'avoir un avis contraire : vous dérangeriez sa doctrine : il ne vous le pardonnerait pas. Il est, d'ailleurs, de fort bonne foi. Mais le moyen, quand on est si bien persuadé, de ne pas s'irriter un peu devant la contradiction? Se jugeant en possession de la vérité, notre homme en a fait sa cause personnelle. Quiconque attaque son opinion l'attaque luimême. N'allez point lui répondre; ou sinon, le voilà qui se
1. Lettre à Madame*** (celte lettre est de la jeunesse de Sainl- ÉTretnond).
met sur la défensive; le voilà qui passe à Toffensive. La conversation va dégénérer en discussion, peut-être en dispute. Laissez -le continuer seul. Il a besoin du monologue. Il peut êlre grand parleur, et même grand orateur : il ne sait point causer. Que veut-il, en effet? — Imposer silence à son interlocuteur. Le but du causeur, c'est de faire parler le sien.
Saint-Évremond y dut exceller, lui qui, sans « ignorer ce qu'on pouvait penser sur beaucoup de choses », ne s'était vraiment décidé sur aucune; lui qui donnait ses idées, tout comme autrefois Montaigne, non pour bonnes, mais pour siennes, et qui se croyait « permis de vivre, mais non de juger à sa manière ».
La tolérance peut être une politesse aussi bien qu'une vertu. Saint-Évremond fut tolérant jusque dans la conversation. Il admettait toutes les manières de voir, parce qu'il les comprenait toutes. Il s'était dit que les idées ont toujours deux faces, et consentait volontiers à regarder l'une aussi bien que l'autre. D'ailleurs il se sentait porté, suivant cette disposition qu'il nous a montrée en lui, à rechercher dans chacune ce que chacune offrait de bon. Il ne devait discuter que juste assez pour animer l'entretien. Au fond, on était sûr avec lui de n'avoir jamais tort. Il trouvait toujours un moyen de vous donner raison sur quelque point ; et l'on s'en allait satisfait.
Ainsi, la vérité lui semble être un peu partout. Le fait est qu'elle lui iniporte assez peu. « A parler sagement, s'estil dit, nous avons plus d'intérêt à jouir du monde qu'à le connaître ^ » Il ne goûtait point les sciences. La science est chose impersonnelle : quand on se donne à elle, il faut s'oublier soi-même; quand on l'aime, il faut l'aimer pour elle et non pour soi. Un Saint-Évremond est incapable de
1. Jugement sur les sciences où peut s'appliquer un honnête homme.
ce sacrifice. Tout ce qui ne le touche pas personnellement lui demeure étranger.
C'est par là qu'il ressemble si peu aux grands esprits du siècle suivant, Il raisonne, et n'est pas convaincu de ses raisonnements. Il voit la vérité, mais sans y croire. Il ne cherchera donc point à la répandre. Quand il aurait la main pleine de découvertes, je ne sais s'il prendrait la peine de l'ouvrir. Son égoïsme le fait sceptique, et son scepticisme le fait égoïste. Au xviii^^ siècle, l'ambition des philosophes sera de réformer la société. C'est là un rôle qui semble ridicule à Saint-Ëvremond. « Tant qu'on est engagé dans le monde, il faut s'assujettir à ses maximes, parce qu'il n^y a rien de plus inutile que la sagesse de ces gens qui s'érigent d'eux-mêmes en réformateurs. C'est un personnage qu'on ne peut soutenir longtemps sans offenser ses amis et se rendre ridicule *. »
C'est ainsi que Saint-Ëvremond se disposait à passer sa vieillesse à l'abri des soucis et des émotions violentes. La fin de sa vie fut monotone, comme elle devait l'êlre. Un seul fait vaut qu'on le rappelle, parce qu'il eut une grande influence sur les dernières années du vieil épicurien. Ce fut l'arrivée à Londres de Mme Mazarin, la plus belle des nièces du cardinal, mariée toute jeune à un vieux mari presque fou, le fuyant en France et en Savoie au milieu d'aventures romanesques, appelée enfin en Angleterre par une intrigue de cour. Saint-Évremond se prit pour elle d'une singulière tendresse. C'est une grande contradiction, dans cette existence de doux égoïste, que l'attachement qu'il conçut soudain pour la belle Hortense : sentiment plus sérieux au fond qu'on ne pourrait le croire, bien qu'il se donne l'air d'une passion qui va mal aux soixante-dix ans.
1. Observations sur la maxime quMI faut mépriser la fortune, et ne se point soucier de la cour.
à la loupe et à la calotle noire de Saint-Ëvremond. Le malheur est que cette « flamme » tardive lui a inspiré une foule de vers détestables. Ces madrigaux surannés agacent infailliblement quiconque parcourt les dernières œuvres du vieux philosophe. C'est le Mal aux yeux de Mme Mazarin^ — le Pouvoir des charmes de Mme Mazarin et Ton entend ce Céladon d'un nouveau genre, soupirer des vers comme ceux-ci ;
Je viens, pénétré de vos charmes, Vous demander avec des larmes La grâce d'un simple baiser :
Pouvez-vous me le refuser?
Tout cela est bien ridicule : et pourtant n'y a-t-il pas quelque chose de touchant, au spectacle tie ce vieux garçon qui, depuis longtemps habitué à s'enfermer en lui, à ne penser qu'à lui, à ne vivre qu'en lui, s'est enfin lassé de sa prison d'égoïsme, et se juge lui-môme un assez triste compagnon? « Quelque douceur que nous trouvions en nous-mêmes, avait-il dit dans sa jeunesse, prenons garde d'y demeurer trop longtemps. Nous passons aisément de ces joies secrètes à des chagrins intérieurs ^ » La maxime était juste, et Saint- Ëvremond l'avait trop oubliée. Vieilli maintenant, fatigué, voyant approcher la mort, voici qu'il connaît par expérience les ennuis et les fatigues de l'isolement. Il songe que « Salomon se soumit aux maîtresses sur ses vieux jours, croyant qu'en cet âge triste et malheureux il faut se dérober autant que possible à soi-même, et qu'il vaut mieux se livrer au charme d'une beauté qu'à des réflexions qui nous attristent et à des imaginations qui nous effraient' ». Saint-Ëvremond a fait là sa propre histoire. Il sent le besoin pressant d'un