‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 110 sur 165 · Lettre à Mme la duchesse de Mazarin · texte numérisé non relu

Lettre à Mme la duchesse de Mazarin

2. Déjà, dans la grande lettre à Créqui que nous avons souvent citée, il avait dit en parlant de Tamitié : « N'était la honte qu*on ne répondit pas à la mienne, j'aimerais par le plaisir d'aimer, quand on ne m'aimerait pas. Dans un faux sujet, les sentiments d'amitié peuvent s'entretenir par la seule douceur de leur agrément. »

mond au même point. Mais, bien plus raffiné, il a choisi une débauche plus délicate, et va se perdre dans des jouissances plus exquises. Il ne s'en abandonne pas moins luimême *.

Il avait oublié les autres : les autres Toublièrent vite, et ce fut là son châtiment. Il était allé aussi loin que pouvait mener Vesprit particulier; les forces lui firent défaut pour s'avancer au delà. Il ne sut. pas vouloir et agir.

Il a cependant sa place dans Thistoire des idées. Saint- Évremond nous apparaît comme un de ces précurseurs inconscients, effacés bientôt par ceux mêmes qu'ils annoncent, et trop complètement dédaignés. Voltaire et Diderot ont été injustes pour lui. Entre les Essais et Candide, s'il y a quelqu'un pour faire la chaîne, c'est Tauleur de la Couver' sation du père Canaye; et, dans le beau portrait que nous voyons en tête de ses œuvres, sur ces traits moins aigus, mais presque aussi fins que ceux qu'a sculptés Houdon, peut-être retrouverait-on par avance un peu du sourire de Voltaire.

1. Il faudrait pourtant bien parler aussi de cet amour de la bonne chère, qui, avec la tendresse pour Hortense, occupe les dernières années de Saint-Évremond. Ces deux sentiments s'accommodent d'ailleurs fort bien ensemble : Saint-Évremond vient souper chez la duchesse, et l'on y soupe à merveille : Il mêle dans ses pensées les beaux yeux d'Hortense et les petites huîtres vertes qu'il aime tant. Il s'écrie, dans un singulier mélange : « Choix d'agréable compagnie, — mets exquis, vins délicieux, — mêlez-vous au plaisir que causent deux beaux yeux! » On aurait le cri suprême de ces tendresses du cœur et de Testomac dans un billet qui suit de près la mort de la belle. « Il n*y a pas un mot dans votre lettre qui m'ait donné du plaisir, excepté ceux qui m'assurent que vous mangez des truffes chaque jour. Je n'ai pu m'empôcher de pleurer, quand j'ai pensé que j*en mangeais avec Mme Mazarin. » — Saint-Évremond pleure sincèrement : mais nous est-il possible de ne point sourire devant cet accès de gourmandise attendrie?

Devant les grandes murailles de Troie» dans la plaine où depuis neuf années les hommes combatlent et meurent, voici que les deux armées sont assemblées, Tune en face de l'autre. La guerre est un instant suspendue; les héros ont déposé leurs armes, et Ton peut voir leur face découverte. Les uns sont assis à terre, auprès de leur lance enfoncée dans le sol ; les autres, restés debout, s*appuient sur leur bouclier. Tous sont là : le grand Atride, semblable aux immortels dont il est sorti, vraiment roi parmi les rois; Ulysse, qui ne cesse de parcourir les rangs et donne à chacun les sages conseils; Idoménée au milieu des Cretois; le blond Ménélas, chéri d'Ares; Nestor, à la parole harmonieuse; Ajax, fils de Télamon. et Diomède, fils de Tydée, qui reçurent des dieux la haute stature et les fortes épaules. De l'autre côté, au pied de la colline Batiée, c'est la foule des alliés aux langues diverses : ceux de Lilie venus du mont Ida sous Pandaros, l'archer instruit par Apollon; ceux de Pityéé, d'Apise et des hautes cimes du mont Térée, avec Adrasle et Amphios cuirassé de lin; ceux de Sestos, d'Abydos, et de la divine Arisba, dont le chef est Asios, fils d'Hyrtace ; les Pélasges de Larisse, habiles à lancer le javelot; Amphimaque, tout couvert d'or, que suivent les Cariens; les lointains Halisones,

venus. d'Alybe où sont les mines d*argent ; les Troyens, enfin, à qui commandent, deux héros illustres, Énée, fils d'Aphrodite, et le divin Hector, tenant dans sa main puissante la javeline de onze coudées, à pointe d'airain cerclée d'or. Làbas, au sommet des portes Scées, sont les anciens de Troie, ceux que Page éloigne des combats, mais dont les discours sont utiles, Panlhos, Thymètes, Hicétaon, rejeton d'Ares, et le vieux roi Priam, que tous honorent comme un dieu. Us attendent, pleins d'anxiété, songeant au combat singulier qui va mettre aux prises le vaillant Ménélas avec Paris chéri d'Aphrodite, et terminer sans doute la grande querelle des Argiens et des Dardanien^. On prépare les victimes pour le sacrifice qui précédera la lutte : l'agneau blanc au soleil, l'agneau noir à la terre; on apporte le vin sans mélange qui sera répandu en l'honneur des dieux. Ménélas se couvre d'airain; Paris revêt les belles cnémides aux agrafes d'argent et la cuirasse de son frère Lycaon ; il pose sur sa tête le casque à la crinière flottante.

C'est à cette heure solennelle qu'apparaît pour la première fois dans le poème « l'Argienne Hélène, à cause de qui tant d' Argiens et de Troyens ont souffert par la. volonté des dieux ^ ». Enveloppée de longs voiles éclatants de blancheur, elle est sortie de sa chambre parfumée, et, suivie par deux de ses femmes, Ëthra, fille de Pitthée, et Clymène aux grands yeux, elle monte à son tour au sommet de la mu* raille. Une divinité l'y appelle : il convient qu'Hélène soit présente à ce grand duel dont elle est l'enjeu. Or, voici qu*à son approche tous les cœurs des hommes sont émus, et les vieillards môme, « semblables aux cigales cachées dans le feuillage d'un grand arbre, qui font entendre leur chant harmonieux », les vieillards, penchant Tune vers l'autre leurs têtes vénérables et baissant la voix, rendent doucement à la

Page 1