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lutte entre les splendeurs de la forme, l'amour des beautés sensibles, et la recherche austère d'un idéal abstrait. L'esthétique et la dévotion s'accordent ensemble. Les'dieux sont humains; on peut les voir, les entendre; ils sont chair et sang comme nous; mais leur caractère particulier, leur vraie divinité, c'est, avec la force, le rayonnement surnaturel, la majesté suprême, la beauté. La beauté est sainte; elle appartient aux immortels, et c'est d'eux qu'elle vient à l'homme, comme un don de leurs mains. Etre beau, c'est être aimé des dieux, c'est leur ressembler, c'est porter leur empreinte et comme participer à leur nature : être beau, c'est être divin.
Aussi, quel n'est point < le respect, le soin religieux ^ » , dont il convient d'entourer ce < présent du ciel » qui consacre l'homme, et qu'a reçu en partage « Hélène aux bras blancs, née d'un père immortel » ! Homère ne la décrit pas. A quoi bon? Les autres femmes sont belles, mais elle est la plus belle de toutes, elle est pareille aux déesses, elle dépasse l'humanité. On peut la rêver à sa guise : elle est l'idéal de chacun, elle est l'idéal tout entier, c Ame sereine comme le calme des mers, beauté qui ornait la plus riche parure, doux yeux qui perçaient à l'égal d'un trait, fleur d'amour fatale aux cœurs », a dit le vieil Eschyle dans des vers exquis, tout inspirés de l'esprit homérique, et qui laissent encore le vague subsister autour de cet étemel féminin du génie grec. On aperçoit ainsi comme de loin cette grande figure radieuse, debout sur l'horizon des âges épiques : il semble qu'on entrevoie, toute baignée dans la brume légère, une blanche statue de Phidias, qu'il faut deviner presque, et qui se fait pour nos yeux belle de tout ce qu'ils ignorent, de tout ce qu'ils peuvent imaginer.
Rien ne nous serait aujourd'hui plus aisé, avec nos habitudes d'esprit et de goût, que de donner en idée, à un type de
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femme aussi séduisant que celui d'Hélène, une âme scélérate, perverse, ou simplement basse. Bien plus : ces vivantes antithèses sont maintenant pour nous plaire; on nous les a readues familières, et nous aimons à trouver un héros dans une enveloppe difforme, un sot ou un méchant dans un noble corps de statue. U me semble que rien n'est plus opposé à Tesprit grec. Ces dissonances le choquent. Ces contrastes de qualités visibles et de défauts intimes lui sont presque douloureux et doivent lui paraître contre nature. Son rêve perpétuel, n'est-ce pas l'équilibre parfait de la forme et de l'idée, du corps et de l'esprit, de la beauté morale et de la beauté physique? Cette aspiration vers l'harmonie reste la même d'Homère à Platon : c'est elle qui, bien avant le Phèdre, a créé ces immortelles Ggures de héros vaillants et bien bâtis; c'est elle qui leur a donné la forte stature et le courage indomptable, la noblesse du port et la sagesse des conseils. Le plus beau passe naturellement pour le meilleur combattant. Au contraire, l'âme vile et lâche met son reflet sur le corps qu'elle anime, et l'on a dans le Thersite l'harmonie des laideurs mêmes.
Dans un autre sens, il en est ainsi pour Hélène. Sa beauté ne doit pas seulement nous sembler une circonstance atténuante, une merveilleuse excuse qui n'empêche point la faute, mais qui fait qu'on l'oublie un instant. C'est quelque chose de plus, et si nous essayons de nous faire une conscience tout hellénique — nous voudrions dire tout homérique — le corps d'Hélène nous répondra de son âme, sa beauté sans tache nous garantira son innocence. Il est impossible qu'on ait le droit de mépriser celle qu'on a le devoir d'admirer si fort. Deux sentiments si contraires ne pourront nous venir à la fois sur un môme objet. Hélène est admirable toute entière. On en pouvait répondre d'avance; et c'est d'ailleurs l'impression que laisse le spectacle de son rôle dans Y Iliade et dans VOdyssée, Cette impression est si forte qu'elle sub-
sistait encore alors même qu'on se l'expliquait mal, alors que les notions homériques sur la moralité humaine s'étaient modifiées peu à peu. Bien des esprits, en effet, sentant confusément rinnocence nécessaire de cette grande accusée, refusèrent de sacrifier Hélène à des idées nouvelles, comme le fit Euripide ou, bien avant lui, Stésichore, et de ne plus voir en elle qu'une coupable. Ils cherchèrent cependant le moyen de simplifier un peu ce qu'ils ne comprenaient plus. De ce travail instinctif est né le mythe étrange qui transporte en Egypte la véritable Hélène, et ne donne à l'amour de Paris qu'un vain fantôme qui finit par s'évanouir dans les airs. Invention naïve et quelque peu grossière, mais qui répondait à un secret besoin des esprits. On ne pouvait admettre que ce type admirable de la beauté humaine fût en môme temps celui de la femme déchue ; on cherchait une conciliation : on ne s'apercevait pas que cette conciliation se trouvait déjà dans Homère : C'est qu'on avait eu le tort, assez naturel d'ailleurs, de transporter Hélène dans les conditions d'une vie plus moderne.
Une héroïne des âges civilisés, qui cède aux mômes égarements que l'épouse de Ménélas, porte dans sa propre nature les causes de sa chute. Elle succombe à Tentraînement d'une passion dont on nous décrit les phases maladives, dont on nous fait, si l'on veut, l'analyse psychologique et môme physiologique. Elle n'a à lutter que contre ellemôme : c'est là un drame tout intérieur, la lutte de l'énergie morale contre la fatalité d'un tempérament. Quand elle succombe, on peut la plaindre, non pas l'absoudre. Mais si nous avons étudié tous ces instincts mauvais qui sont si souvent les plus forts, si nous avons recherché leur origine et leur nature, si nous les avons classés et catalogués, si nous savons enfin qu'ils font partie de notre personne, qu'ils sont nous-mômes et rien que nous-mômes, il n'en saurait ôtre ainsi aux yeux d'une humanité plus jeune. Elle aussi a entendu cette voix
entraînante des sens ; elle a senti cette force brutale, contre laquelle on essaye de lutter, parce qu'on veut être libre, mais qui bien des fois reste victorieuse. Pour des imaginations naïves, une pareille force ne peut manquer d'avoir quelque chose de divin. On la compare aux puissances terribles de la nature extérieure ; on la rapporte aux mêmes causes, à des êtres supérieurs qui disposent de nous, et devant qui nous devons céder. < La vérité, — dira plus tard Euripide à Hélène par la bouche d'Hécube, — la vérité est que Paris était doué d'une rare beauté, et que ton cœur en le voyant s'est substitué à Aphrodite, car les mortels ^ rapportent à Aphrodite toutes leurs folies. » Euripide ici n'a qu'un tort : c'est d'avoir raison mal à propos. Ce qu'il dit est vrai : mais Hélène n'en doit rien savoir. Dans le milieu où elle vit, c'est bien véritablement Aphrodite qui cause les égarements des mortels. Les forces intérieures comme les forces extérieures sont devenues réellement divines. Et, par là même, elles ont été rendues plus puissantes que jamais; elles dnt pris un caractère supérieur qui décourage la résistance. La faute même, l'acte qui répugne à la moralité purement humaine, devient ainsi, en plus d'une rencontre, l'ordre impérieux de ces rudes maîtres que peu à peu l'esprit humain s'est donnés à lui-même. < C'est un dieu, dit Pénélope en parlant d'Hélène, qui la pousse à cette action honteuse '. » Celte sage maîtresse de maison, ce modèle accompli de l'épouse vertueuse dans l'âge héroïque, n'est pas sévère pour l'épouse fugitive. Pénélope n'a point contre Hélène ces mépris et ces colères qu'auront plus tard les honnêtes • femmes contre les femmes tombées. Elle sait que la fille de Zeus est avant tout une victime des dieux. Au milieu de ses infortunes, Pénélope a appris l'indulgence. Elle a longtemps < gémi, tant un daimon
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