‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 119 sur 165 · Od., IV · texte numérisé non relu

Od., IV

une force divine est en elle ; mais Hélène n'en a pas la libre disposition. Bien loin de là : elle en est comme la première victime. Il faut qu'elle obéisse malgré tout à cette puissance dont elle n'est que la dépositaire, et qui l'entraîne pour entraîner les autres. Il y a lutte dans son cœur, et c'est là ce qui fait à nos yeux la singulière beauté de son caractère. Elle tente d'échapper à l'influence mauvaise qui vient d'en haut. Elle voudrait, comme la sibylle de Virgile, chasser le Dieu, c excussisse Deum ».

C'est qu'il n'y a pas toujours harmonie entre le sentiment humain de la moralité, et cet ordre fatal que la c moïra » prescrit d'avance. La faute qu'une Hélène va commettre a beau être en quelque sorte divine, elle n'en est pas moins une faute. Ici, la justice humaine, la < diké », ne s'accorde point avec la justice divine, la grande Thémis impénétrable : conceptions parallèles qui ne sont point formulées nettement dans Homère, mais qu'il n'est pas impossible d'y reconnaître pour ainsi dire à l'état latent. La conscience primitive reste supérieure aux dieux hiêmes que l'imagination s'est créés peu à peu ; elle souffre et gémit de leur tyrannie. La chute est devenue pour Hélène comme une nécessité religieuse. Il eût été impie qu'elle s'y dérobât : elle ne devait point aller au delà de sa destinée, < ÔTtip [Aopov, ÔTrèp 6eov ». Et pour* tant, jusque dans cette chute, subsisté, profond et douloureux, le sentiment du devoir transgressé. L'action qui s'accomplit par l'ordre exprès des dieux semble malgré tout une action perverse. C'est que la morale instinctive subsiste encore malgré la morale théologique qui Topprime sans parvenir à l'étouffer tout à fait.

Il y a des âmes cependant qui cèdent sans résistance et presque sans regrets à cette domination surnaturelle. Elles s'abandonnent ainsi à une sorte d'insouciance fataliste que nous aurions facilement le tort de confondre avec la lâcheté. Tel est Paris. Aujourd'hui les dieux le trahissent et en pro-

tègent un autre ; demain c'est lui qu'ils feront le plus fort. L'événement sera ce qu'ils voudront. Il le sait, et ne s'en inquiète pas trop : il se laisse vivre.

L'altitude d'Hélène est toute différente. Elle aussi, plus que personne, subit les dieux. Mais, enfin, elle résiste. Elle n'accepte point tout naturellement leur action, comme le bel Alexandre. Au milieu du courant fatal qui Pentraine, elle se redresse et se révolte. Chez elle, enfin, la liberté, la dignité humaine ont gardé celte dernière ressource : la protestation, même inutile, contre les violences subies, mais non consenties. Il faut la voir en face d'Aphrodite aux yeux étincelants qui s'en va, une fois encore, la pousser vers Paris. € Parce que Ménélas veut reconduire dans sa patrie UNE ÉPOUSE ODIEUSE, vicns-tu douc ourdir ici tes artifices? Va prendre place aux côtés de ton favori; renonce aux routes divines; que tes pieds ne se tournent plus vers l'Olympe, mais toujours près de lui, souffre et garde-le, jusqu'à ce qu'il fasse de toi sa femme ou son esclave. Pour moi, je n'irai point partager sa couche, car ce serait une chose blâmable ^ » Mais la lutte est impossible. Muette et frissonnante, il faut qu'Hélène s'en aille où l'appelle Aphrodile. Est-ce là véritablement une faute? et celle qui succombe de la sorle est-elle coupable, est-elle martyre? Elle a fait ce qu'elle a pu faire. Elle a du moins gardé le droit de maudire la divinité funeste : sa réponse à Aphrodile est pleine d'une ironie sanglante et toute féminine. Hélène en ce moment a quelque chose de la grandeur du Promélhée, qui, dans ses liens d'airain, vaincu, brisé, meurtri, insulte encore le maître et lance l'anathème contre Zeus.

Malheureuse ou coupable, une chrétienne a son refuge dans la bonté miséricordieuse d'un dieu qui console l'infortune et qui lave la faute. Elle trouve dans ses préceptes la

règle môme de la conscience, et la force nécessaire pour obéir à cette règle. Elle n'est plus seule à résister au mal : elle a contre lui une aide surnaturelle qui ne fait jamais défaut. Le malheur lui vient aussi du ciel : mais le malheur n*est qu'une épreuve bénie d'où elle sortira purifiée à ses propres yeux. Elle supporte doucement et pieusement sa souffrance : bien plus, elle Taime. Un mot dit tout cela : elle se résigne. La résignation est inconnue à Thellénisme. Elle est faite surtout d'amour et d'espérauce. Ce qui la remplace chez l'héroïne d'Homère est fait de haine et de désespoir. C'est le sentiment amer de l'impuissance humaine. C'est l'immense tristesse et la morne lassitude des efforts stérilisés. Jamais la vue de nos faiblesses et de nos misères n'a inspiré des accents d'une plus farouche mélancolie que cette sorte d'imprécation d'Hélène contre elle-même, lorsqu'elle s'écrie, maudissant comme Job l'heure de sa naissance ^ : c Ah I plût au ciel que le jour même où ma mère m'enfanta, un souffle de tempête m'eût emportée sur la montagne ou m'eût abîmée dans les flots de la mer retentissante ! » Les dieux lui sont mauvais. Elle ne les aime point. Sa force s'épuise à lutter contre leur force. Ce sont là ces élans d'Hélène — ôpjjL7Î{xaTx * — dont les Grecs veulent faire expier les douleurs à son ravisseur, élans vers le bien, vers le devoir, vers la liberté, élans qui viennent se briser tristement contre des arrêts inflexibles, et qui s'achèvent en lamentations et en gémissements, — «rrovaj^aç. Elle ne peut plus vouloir jusqu'au bout. Sa conduite devient contradictoire, suivant qu'elle agit d'après ses propres désirs, ou d'après l'inspiration de quelque divinité. Elle déclare hautement qu'elle rougirait devant les Troyennes de se livrer à Paris humilié ' ; et puis, un instant après, elle cède sans résistance. Lors-

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