LES JEUX EN L'HONNEUR DE PATROGLE
Les jeux funèbres en l'honneur de Patrocle, qui remplissent presque entièrement le vingt-troisième chant de Vlliade, forment un des épisodes les plus brillants du poème. G*est un de ces morceaux propres à être chantés ou récités d'ensemble, qui devait, par le sujet même, plaire aux peuples de l'antiquité, et qui gardait pour eux ua attrait vivant et actuel dont nous pouvons à peine nous douter aujourd'hui. Aucun passage ne fut plus souvent imité. Il arriva même assez naturellement que les auteurs des épopées postérieures, qui tous prirent plus ou moins Homère pour modèle, regardèrent qu'une description de jeux était un ornement presque indispensable à leur œuvre. La description des jeux devint un lieu commun du poème épique, comme plus tard le songe dans la tragédie classique.
Virgile, le plus grand et le plus original des imitateurs, ne manqua pas à cette s.orte de règle. Son imitation fut assurément la plus belle de toutes : pour le développement, elle peut rivaliser avec le modèle. La comparaison s'impose à l'esprit, quand on lit le cinquième chant de VÉnéide : c'est ce rapprochement que nous essayerons d'indiquer.
Une question se pose d'abord. Ce ne sont pas deux morceaux isolés que nous avons sous les yeux. Chacu% d'eux
prend place dans un vasle ensemble, chacun d'eux- concourt ou doit concourir à Tharmonie générale d'une grande œuvre. Il nous faudra donc voir comment chacun se rattache au poème, ce qu'il y vient faire, à quoi il sert.
On se rappelle le moment où Homère décrit les jeux. Le poème touche à sa fin. La mort d'Hector a vengé celle de Patrocle. Les Grecs et les Troyens pleurent, chacun de leur côté, les deux guerriers. Et Achille, la tristesse au cœur, célèbre les funérailles de son ami. Dans ces funérailles, les jeux ont une place naturelle; ils sont l'honneur suprême qu'on rend à un mort illustre, ils montrent au grand jour le. deuil de Patrocle, ils font partie de la cérémonie. D'ailleurs, le mot français de « jeux » rend assez mal le grec àôXa. Il ne &'agit pas ici de divertissements et de distractions. Il faut lutter, recevoir et donner des coups terribles qui brisent les dents et font vomir le sang, s'étreindre corps à corps et se renverser à terre, s'attaquer avec l'épée et faire couler le sang, exposer véritablement sa vie. C'est par des combats encore et par de vrais dangers qu'on honore un soldat disparu. C'est un deuil, et un deuil vraiment héroïque.
On peut dire même que cet épisode était nécessaire. On sait, en effet, l'importance qu'ont, dans les idées antiques, ces devoirs de sépulture et de funérailles. Un poème comme VIliade, qui se reuferme dans un petit nombre de jours et décrit toutes choses en détail ne peut les passer sous silence. Il ne serait pas terminé après la mort d'Hector et de Patrocle, pas plus que YAjaœ de Sophocle n'est terminé après la mort du héros. Ajoutons que, dans l'harmonie générale de l'œuvre, c'est là une admirable fin. Après les grandes luttes, les longues journées de bataille, les exploits des guerriers, le tumulte des mêlées, nous avons sous les yeux une conclusion calme, grave, mélancolique, d'une impression profonde : au soir de la bataille on ensevelit ses morts. Ces journées épiques se terminent par de solennelles funé-
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railles avec tous les rites héroïques qui doivent les accompagner : funérailles dans Troie, funérailles dans le camp des Grecs; et le dernier vers de V Iliade vient résumer merveilleusement cette dernière impression, majestueuse et reposée :
C'est ainsi qu'ils accomplirent les obsèques d'Hector, dompteur de chevaux ^
Les choses se passent autrement dans Y Enéide. Ënée vient de quitter Carthage.'Un mauvais temps le force à aborder une seconde fois en Sicile, chez le vieux roi Aceste. Il se trouve qu'un an juste s'est écoulé depuis qu'il a enseveli sur ce rivage son père Ânchise. Ënée met son séjour à profit en célébrant, en l'honneur du défunt, une manière de bout de Tan. Cela est assurément d'un bon fils ; néanmoins, la cérémonie n'est pas tout à fait nécessaire. Si le cinquième chant manquait, on ne s'apercevrait presque pas de son absence ; on peut même trouver que l'intérêt y languit, entre les deux chants les plus beaux du poème, le quatrième et le sixième. Au lieu d'être une conclusion naturelle, comme dans Ylliade, les jeux ne sont ici qu'un admirable hors-d'œuvre, une pièce de rapport, pour ainsi dire, qui n'a que des liens bien lâches avec l'ensemble du poème. Quelles que soient les beautés de détail, on sentira malgré tout que le poêle décrit pour décrire, que Faction ne marche pas. De là, moins d'animation et de vivacité. Dans Ylliade, on sentait toutes ces luttes diverses dominées par une réelle pensée de deuil, on voyait la tombe toute fraîche de Patrocle, on assistait à une manifestation solennelle de la douleur d'Achille. Dans Virgile, il ne s*agit que d'un anniversaire, et on ne pleure plus guère à un anniversaire. Ânchise, d'ailleurs, est déjà presque divinisé.