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Hiade, XXIII, 474, sq

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moins contestables faiblesses du poète latin. Il n'a pas su donner la vie aux figures de second plan : nul n'est plus loin que lui de cette fécondité distincte^ comme dit Sainte-Beuve, qui frappe dans Homère. Â part quelques caractères admirablement tracés, et qu'il ne serait pas long d'ënumérer, le reste ne vit pas. U Enéide est un poème monarchique, et les Troyens sont autour d'Enée, comme des courtisans autour du prince, sans originalité propre, sans individualité. Ënée seul concentre en lui toute la vie de sa nation. Or il ne prend pas part aux jeux, il n'a pas à y prendre part : il n'a pas même à s'en excuser comme fait Achille. Il ne vient pas à l'esprit que le « pater ^neas » se mêle aux luttes comme Âgamemnon ou Ménélas. Tandis que, sous ses yeux, les vaisseaux de ses sujets luttent de vitesse, sa gravité hiératique de « penatigei* », de souverain pontife, presque d'empereur romain, l'attache au rivage.

La scène appartient donc tout entière au brave Gyas, au noble Cloanlhe, à Mnesthée, à Sergeste, à tous ces inconnus qui forment, avec le célèbre et fidèle Achate, les premiers modèles des confidents discrets qui circulent autour des princes de nos tragédies. La plupart n'ont ainsi que des noms « tenues sine corpore vitas », d'autres n'ont même pas de noms, et ici Virgile souligne lui-même sa faiblesse dans un vers : « Multi praelerea quos fama obscura recondit *. » Ainsi ce n'est plus sur les sentiments et les caractères que portera l'attention, comme dans Homère. Il n'y a plus là d'intérêt humain et vivant. L'intérêt est tout entier dans les jeux eux-mêmes, c'est-à-dire dans le spectacle matériel, dans la description. Il ne faut pas s'en étonner. Les jeux n'avaient déjà plus pour un Romain l'intérêt immédiat et personnel qu'ils avaient offert aux Grecs. On les regardait, on les aimait, on y venait en foule : mais enfin on ne s'y mêlait pas en per-

sonne. C'est un peu un public romain que celui du cinquième livre. Il applaudit de temps à autre, mais comme d'une bonne place de cirque. Et, de fait, c'est dans un véritable cirque qu'est placée la scène. Au lieu du sombre paysage homérique, la mer aux flots retentissants, un tombeau fraîchement élevé, une vaste plage, nous avons, dans VÉnéide^ après la course des vaisseaux, un paysage tranquille à la manière virgilienne, une belle plaine gazonnée, entourée de collines qui font gradins : bref, un véritable cirque naturel K C'est de là qu'un grand concours de peuple regarde curieusement le beau spectacle que le poète nous décrit avec un art infini, mais qui ne suffit pas à soutenir l'intérêt, l'émotion même, comme dans la scène homérique.

D'ailleurs, toute analyse, toute comparaison telle que nous essayons d'en faire doit nécessairement porter tort à Virgile. C'est que deux choses surtout sont admirables chez lui : une certaine harmonie soutenue de l'ensemble, qui est le propre de la poésie virgilienne, et qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et une perfection de détails qui nulle part dans VÉnéide n'di été poussée plus loin, et qui faisait aimer à Montaigne le cinquième chant plus que tous les autres. Ainsi nous trouverons que ce cinquième chant est mieux composé que le vingt-troisième d'Homère. Dans V Iliade, la course des chars tient à elle seule les deux tiers de la composition. C'est là qu'est concentré presque tout l'intérêt. Les jeux qui suivent sont de moins en moins brillants : des guerriers moins illustres y prennent part ; il en est que le poète décrit en quelques vers. Dans V Enéide, les proportions sont mieux gardées. L'ordre est-il plus naturel? en tout cas, il est plus artistique. Le premier jeu est moins long; quelques-uns sont supprimés, d'autres plus développés, et celui qui termine est un des plus brillants tableaux que le poète nous ait offerts.

i,jEn.,\, 288.

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Virgile imite constamment Homère; mais on sait avec quel art exquis il sait fondre dans un tout harmonieux les réminiscences et les inventions qui lui sont propres. Il y aurait à ce sujet une foule de remarques, que le lecteur seul peut faire au courant de la lecture. Il serait surtout curieux d'étudier le parti que Virgile a su tirer de la grande course de chars de V Iliade, C'était un morceau brillant, universellement célèbre, qui déjà avait inspiré l'admirable récit de Sophocle. La lutte était difficile : l'imitation risquait d'être ou très inférieure ou trop visible. Le poète s'est tiré habilement de cette difficulté, en dépaysant pour ainsi dire l'imitation. Ce n'est plus une course de chars qu'il nous décrit, c'est une course de vaisseaux, laquelle d'ailleurs a l'avantage de convenir fort bien à ce peuple maritime que sont devenus les Troyens, et à leur longue habitude de la mer. Le lecteur qui connaît le récit d'Homère est dérouté d'abord; l'aspect général de la scène est changé, le décor est différent. Le modèle semble invisible : en réalité, il est toujours là. Il serait facile de s'en convaincre. Virgile a conservé avec une scrupuleuse exactitude les incidents, le dénouement de la eourse des chars. À chaque héros grec correspond un héros troyen, Cloanthe à Diomède, Muesthée à Ântiloque, Gyas à Ménélas^ et Sergeste à Ëumèle. Après avoir fait, comme Homère, Ténumération des combattants, caractérisés non plus par la généalogie de leurs coursiers, mais par la forme de leurs vaisseaux, après nous avoir décrit le but, il rivalise avec lui dans le tableau du départ. Deux vaisseaux prennent la tête et se touchent presque, comme dans Homère les ehars d'Ëumèle et de Diomède. Mais le vaisseau de Gyas rase de trop près le bord, touche à des écueils, et, tandis que le jeune homme pleure et se désespère, son rival Cloanthe passe entre le bord et le vaisseau de Gyas, et prend la tête. C'est un incident parallèle en quelque sorte à celui qui se passe dans Homère entre Ménélas et Âutiloque. Tous deux

sont engagés dans un défilé fort étroit, et, tandis que Ménélas retient prudemment 'ses chevaux, Ântiloque pousse son char à toute vitesse, au risque de le briser, et dépasse son rival. Cependant les lutteurs qui restent en arrière tentent un dernier effort pour éviter au moins la honte d'arriver après tous les autres. C'est Ântiloque dans Homère, c'est Mnesthée dans Virgile. L'un excite ses chevaux, l'autre ses rameurs. « Courez, dit Ântiloque : plus vite encore ! Je ne vous demande pas de lutter avec les chevaux de Diomède. Minerve vient de leur donner la vitesse, elle Ta comblé de gloire. Mais au moins atteignez promptement ceux du fils d'Atrée. Pourquoi rester en arrière, excellents coursiers *? » Et Mnesthée : « Allons, allons, ^t courbez-vous sur vos rames, compagnons du grand Hector, vous qu'en ce jour qui fut le dernier de Troie j'ai choisis pour les miens... Je n'aspire pas au premier rang; non, Mneslhée ne prétend pas à la victoire. Si pourtant... Fais triompher, ô Neptune, celui qu'il te plaira, mais du moins ayons honte d'arriver les derniers '. )) Des accidents semblables se produisent encore chez les deux poètes, avec les transpositions nécessaires. Minerve brise le char d'Eumèle, et Sergeste fracasse son vaisseau contre un rocher. A la fin des jeux, on voit revenir les deux malheureux, l'un poussant son char, l'autre rame* nanl péniblement son navire, et chacun d'eux obtient d'Achille et d'Énée une récompense pour le dédommager de son infortune.

Il est certain cependant que la course de Virgile n'a pas le même éclat et ne produit pas la môme sensation de réalité que celle d'Homère. Outre cette faiblesse, ou plutôt celte absence de caractères, dont nous avons parlé, il est possible que l'appareil extérieur de la lutte ait quelque chose de

d. Iliade, XXUI, 403, sci- 2. jEn., V, 189, sq.

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moins séduisant et de moins animé chez Virgile. Les lourds vaisseaux, « ingénies ingenli mole », la Baleine, la Chimère, le Centaure, le Scylla, nous intéressent moins que ces coursiers d'Homère, qui ont leur nom, leur généalogie, leur histoire, qui écoutent et qui comprennent leur maître. On ne les voit plus chauffer de leur souffle ardent les épaules du lutteur qu'ils veulent dépasser. « Â chaque instant on eût dit qu'ils allaient monter sur le char d'Ëumèle, dont ils mouillent le dos et les larges épaules avec leur brûlante haleine, car ils volaient en appuyant sur lui leurs têtes. » La scène dans Virgile a forcément moins d'animation, la poésie moins d'ardeur. Il n'y a rien de comparable à cette admirable arrivée de Diomède vainqueur. « Le fils de Tydée parut à une courte distance, poursuivant sa course rapide : sans cesse il frappait avec son fouet, la main levée au-dessus des épaules : et ses chevaux s'enlevaient dévorant l'espace dans leur vol impétueux; et sans cesse ils jetaient sur leur guide des flocons de poussière. Leurs pieds agiles entraînaient le char resplendissant d'or et d'étain. Et c'est à peine s'ils laissaient derrière eux dans le sable fin l'empreinte des roues cerclées de fer. Diomède s'arrêta au milieu de l'arène ; de la poitrine de ses chevaux et de leur crinière roulait une sueur abondante. Il sauta du char resplendissant sur la terre et appuya son fouet contre le joug. » L'art de Virgile est d'une teinte plus sourde, plus contenue, et n'a point de ces éclats, de ces rayonnements de couleur. Il est par conséquent plus difficile d'en donner une idée par des citations. Une citation ne donne pas idée de cette perfection soutenue qu'on retrouve dans le combat de l'arc, si élégamment traduit du grec, dans le combat du ceste, où Virgile a su introduire un personnage moins effacé que les autres, le vieil Entelle, l'élève d'Eryx, un type rude, âpre, fort peu Grec, ce semble, et qui fait songer plutôt à quelque ancien Latin.

Quant à la perfection du détail, elle est partout. Â quelque

endroit qu'on regarde le tableau des jeux dans Virgile, on est sûr de trouver quelque comparaison ingénieuse, quelque description particulière qui se grave dnns le souvenir. Ainsi pour la description des prix : elle est d*un art plus exquis que dans Homère. Il y a une certaine tunique de poupre brodée de dessins d'or qui est une véritable merveille. « On y voyait représenté Fenfant royal des forêts de Tlda ; un javelot à la main, il fatigue à la course les cerfs rapides; échauffé, haletant, il semble respirer : soudain Toiseau qui porte la foudre fond sur lui et Tenlève entre ses serres. Les vieux gouverneurs de Tenfant tendent vainement les bras vers le ciel, et les chiens jçtlent aux vents des aboiements furieux *. » Le tableau est tout fait; et^ chose curieuse, il a été fait sans que d'ailleurs le peintre se soit douté du rapprochement. Une petite toile de Rembrandt représente Fange qui a guidé Tobie s'élevant dans les airs. Le sujet est bien différent : la scène trait pour trait est la même. L'ange s'élève d'un coup de talon (prœpes) dans un rayonnement de lumière. Les « longaevi custodes » de Virgile sont représentés par le père et la mère de Tobie, deux vieillards qui tendent les bras au ciel : « palmas nequidquamad sidéra tendunt o ; et le chien, le chien familier est là qui regarde lui aussi et qui semble hurler, « saevitque canum latratus in auras » ; on le voit, c'est un véritable tableau que Virgile a fait là, et avec une grâce raffinée qui ne semble pas du tout celle d'Homère en pareille circonstance.

On la retrouverait, cette grâce d'imagination et d'expression, avec quelque chose de plus touchant, dans un des épisodes qui nous plaisent le plus au cinquième livre, peut-être parce que nous en connaissons mieux les héros. Ce ne sont pas deux caractères qu'Euryale et Nisus : ce ne sont pour ainsi dire que deux sentiments.

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