n., V, 252, sq
LES JEUX EN l'honneur DE PATROCLE 199
On ne sait d'eux que la beauté du plus jeune, et la tendre affection, Tamour pur qui les unit Tun à l'autre. Virgile a bien heureusement tiré parti de cette affection dans l'imitation qu'il a faite de la course à pied d'Homère. Les deux principaux rivaux dans la scène de V Iliade sont Âjax et Ulysse. Le premier va l'emporter, mais il met le pied dans le sang des taureaux qu'on a égorgés en l'honneur de Patrocle, glisse et tombe. Le même incident est reproduit dans Virgile. Nisus est en tête, un autre le suit de près, Euryale est troisième. Nisus glisse comme Ajax dans la flaque de sang. Mais, dans son malheur, il n'a garde d'oublier Euryale : « Non tamen Euryali, non ille oblitus amorum. » Il se jette en face du second qui arrive, l'entraîne, et Euryale qui est premier désormais va obtenir la récompense. On veut la lui contester. Mais Euryale a pour lui l'assentiment du public, sa beauté,
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus,
et ces larmes aimables qui le font plus charmant encore, « decorae lacrymae ». Il n'est point de la race d'Anliloque, que nous avons vu tout à Theure beau d'attitude et de sentiments, non joli de figure. La beauté d'Euryale a quelque chose de délicat, d'inquiétant, de vaguement efféminé, qui le rapproche plutôt de ce bel Alexis que Virgile avait célébré. Ce n'est pas là de l'alexandrinisme, mais on sent que les Alexandrins ont écrit et que Virgile les a lus. En tout cas, nous sommes loin d'Homère.
Mais ce serait donner une idée presque fausse de Virgile que de rester sur celte impression. Virgile n'est pas un Alexandrin. Il est avant tout un Romain* et V Enéide est une œuvre romaine. Nulle part il n'est permis de l'oublier; et le cinquième chant va nous le rappeler encore. Il faut lire, tout au long, le tableau sur lequel se terminent les jeux, cette
parade équestre des jeunes Troyens *. Aucune analyse ne pourrait donner une idée de sa grâce. Or cette sorte de carrousel, Virgile ne Ta pas inventé; il Ta peint et d'après nature : il y a probablement assisté en personne lorsque, Tan 26 avant Jésus-Christ, Âugusle, rentrant à Rome en triomphateur et en pacificateur, donna au peuple le spectacle de ce « Ludus Trojanus » où brillèrent Marcellus et Tibère. Ludus Trojanus ! ce n'était peut-être que par une sorte de calembour ou tout au moins de fausse étymologie qu'on était arrivé à ce nom en ressuscitant un vieux divertissement probablement oublié depuis longtemps. Mais ce n'est pas là une chose indifférente. Ce jeu, remis en usage avec son titre vénérable, a sa place dans l'ensemble de la politique d'Auguste. Auguste, on le sait, eut cette adresse insigne de confisquer à son profit le passé avec ses traditions, ses superstitions, qui sont des forces avec lesquelles il faut compter. Il donnait ainsi à son empire de parvenu une noblesse aussi vieille que possible : il Tentourail du prestige des choses très anciennes. Virgile, qui fut poète officiel, à cette époque où il y avait du patriotisme à être officiel, a consacré tout son poème à cette alliance du passé avec le présent. Nous venons de le surprendre à l'œuvre. C'est le Romain qui a parlé et qui vient de montrer à des Romains la noblesse fabuleuse des institutions impériales. C'est lui encore qui, dans l'embrasement soudain de la fièche qu'a lancée le vieux roi Aceste, faisait entrevoir les guerres sanglantes du siècle; lui qui, en nous montrant dans ces guerriers inconnus, les Cloanthe, les Mnesthée, les Sergeste^ des ancêtres des grandes familles romaines, les Cluentius, les Memmius,les Sergius, rehausse et ennoblit tout à coup ces pâles figures. Ainsi les jeux mal rattachés au plan artistique du poème se rattachent cependant à la grande idée nationale qui le domine et le corn-