‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 159 sur 165 · Pan · texte numérisé non relu

Pan

prendre. Pline a senli ce qu'il y avait peut-ôlre de plus beau dans l'empire romain, cette unité qu'il apportait au monde. « Le prince relie par de mutuels échanges l'Orient à l'Occident, et les nations, recevant l'une de l'autre tout ce qui peut être produit ou désiré quelque part, apprennent combien les sujets de l'empire sont plus heureux sous les lois d'un seul maître que parmi les luttes qu'enfante l'indépendance. Car, tant que les biens de tous restent séparés, chacun porte séparément le poids de ses maux ; quand ils sont confondus et mis en commun, les maux individuels ne sont ressentis de personne, les biens de tous deviennent la propriété de tous ^ » Ces quelques lignes nous attestent l'impression profonde qu'avait faite sur un esprit un peu léger, un peu futile, mais honnête et sincère, l'admirable spectacle de la grande administration romaine. Sans doute il la voit en beau; mais n'estce point là son droit, et même son devoir de citoyen? Cette admiration patriotique lui est devenue plus aisée que jamais depuis que le prince s\ippelle Trajan au lieu de s'appeler Domilien. Le pacificateur de la Germanie est bien à ses yeux la vivante expression de l'empire. En lui se résume la gloire de Rome, et Pline met à le louer tout l'amour qu'il a pour sa patrie. Peut-être ne reconnaitra-t-on pas tout à fait dans le héros presque divin la figure simple et grave qu'on peut entrevoir dans le dixième livre des Lettres» C'est que, sans le vouloir, Pline a fait de son Trajan un type de prince accompli, qu'il propose à tous les Césars à venir, a Que désormais, leur dit-il en montrant ce grand exemple, que désormais l'empereur s'accoutume à calculer avec l'empire... comme devant un jour rendre compte. » Voilà de belles paroles, et qui sont pour nous réconcilier tout à fait sinon avec le Panégyrique, du moins avec Pline le Jeune. Trop vanté d'abord, et maintenant] déprécié à l'excès, vraiment

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digne d'être lu, pourvu qu'on y cherche moins des beautés véritables qu'un intérêt historique et moral, monument de ce faux goût qui nous gâte bien souvent les dernières productions des lettres latines, mais monument élevé à la gloire de l'empire au temps où cette gloire touchait peut-être à son apogée, et où commençait le siècle le plus heureux qu'on ait jamais connu, le Panégyrique est l'œuvre d'un trop bel esprit, mais c'est l'œuvre d'un honnête homme.

A SON PÈRE

Barcelone, lundi 5 octobre 1880.

J'en suis à ma première étape en Espagne, mon cher papa. La route de Port-Bon à Barcelone est charmante, et je me suis extasié tout le long du chemin, d'autant plus à Taise que les wagons espagnols sont des merveilles. Barcelone est une superbe ville, avec une cathédrale gothique vraiment curieuse, sombre, sévère, mais avec des chapelles ornées à la moderne, surdorées^ tapageuses, pleines de saints en cire, habillés dans le genre de la Vierge de Vassivière. Cefa fait un singulier effet. En entrant, tout paraît noir, on ne voit que les grandes lignes. Et puis, quand l'œil s'est habitué, on distingue toutes ces pieuses horreurs. Il y a une chapelle tout encombrée, en manière d'ex-voto, de bras et de jambes en cire peinte, grands comme nature. Cela est affreux, on dirait une devanture chirurgicale.

Pour bien achever le contraste, figure-toi que, comme je visitais l'église, pendant la messe capitulaire, le grand orgue s'est mis à jouer, devine quoi? Une valse à deux temps, rapide, avec de petites notes sautillantes, se courant les unes après les autres, une valse de bal public, ad majorem Dei

gloriamy pendant un offertoire, dans cette belle cathédrale. La singulière dévotion !

J'irai d'ici à Valence directement. Et de là, de là. Écoule une tentation qui m*est venue. De Valence à Madrid, on passe à Alcazar. Et de là on n*est guère loin de Cordoue... Cordoue, ville arabe, dit mon guide, avec des maisons peintes et la grande mosquée de je ne sais plus quel sultan. Bref, la tentation est forte, Tesprit est prompt et la chair faible. En sorte qu'il est bien possible que je fasse une petite pointe sur TÂndalousie.

A SON PÈRE

Valence, 6 octobre 1880.

Seconde station, mon cher papa. Valence/ J'y suis depuis ce matin huit heures. Et ma journée finie, je viens un peu causer avec toi, avant de me coucher. C'est tout différent de Barcelone. C'est une bien moins belle ville, si Ton veut, mais bien plus originale : Un encbevôtrement de petites rues tortueuses, de petites places minuscules, encombrées de marchandes, de mendiants. Par endroits, cela rappelle Vérone et la place aux Herbes que nous avons vue. ensemble. Ici, les types s'accentuent, les costumes sont moins français. Les gens du peuple portent un foulard autour de la tête, d'étoffe voyante et roulé en manière de turban ; pour chaussures, de simples sandales, laissant tout le pied nu.

Pour arriver à la ville, le chemin de fer traverse des plantations d'orangers à n'en plus ISnir. Valence est le pays des oranges. Il y a surtout un magnilSque parc de vieux orangers et de palmiers en dehors des remparts. Malheureusement on ne le voit que du dehors. C'est le parc de la Reine.

On ne le visite que tel jour et encore avec permission spéciale. C'est à vous rendre républicain... Il est vrai qu'on le brûlerait peut-être. — Quelques églises plus ou moins curieuses, un petit musée ordinaire... C'est surtout Taspect général de la ville qui est curieux.

Je m'en vais coucher de bon cœur. Je partirai demain à une heure de l'après-midi. Passerai-je par Gordoue? Aujourd'hui, je ne crois pas. Le venta changé, la girouette a tourné. La girouette t'embrasse... C'est ce qu'on appelle en termes de rhétorique une catachrèse.

Je manquais à tous mes devoirs en ne te parlant pas de la rivière qui coule à Valence, qui coule.:, non; l'expression est bien impropre. Cela s'appelle le Guadalaviar, un nom fort sonore, c'est tout ce qu'il y a de sonore dans le Guadalaviar. Avec cela, un lit très large, des ponls superbes, et, là-dessous , un imperceptible ruisselet qui se perd dans beaucoup de sable. N'importe; Valence, dit mon guide, est baignée par le Guadalaviar.

A SON PÈRE

Madrid, U octobre 1880.

Bonjour, mon cher papa. 11 est dimanche, une heure de l'après-midi. Je sors de table, et j'ai mon billet pour la course de taureaux à trois heures, une bonne place à l'ombre (ceci est spécialement noté) et qui me coûte cinq francs. Tu vois que je me soigne. En attendant, je vais commencer ma lettre, pour causer un peu avec toi... Il a été vraiment bien aimable ce bon M. X..., qui une heure avant mon arrivée ne se doutait probablement pas de mon existence. Je t'ai écrit

avant-hier de chez lui. Ma lettre faite, il m'a emmené promener au Bois de Boulogne de Madrid et, en me quittant, m'a donné rendez-vous pour le soir. Le soir, il m'a mené entendre un acte d'un vaudeville espagnol. Figure-toi que, dans plusieurs théâtres de Madrid, le spectacle se compose de quatre pièces en un acte, commençant à huit, neuf, dix et onze heures; on ne prend son billet que pour une, celle qui vous plaît. Après chaque acte, le public se renouvelle. C'est très bien organise', pas cher et peu fatigant.

J'ai passé ma matinée au musée. — Encore? — Je te l'ai déjà dit, mais j'éprouve le besoin de te le dire de nouveau, dussé-je te donner tous les regrets du monde. Non, il est impossible de voir une plus belle collection. Les Tilien sont plus beaux qu'à Florence. Et on ne peut absolument pas se douter de ce qu'est Velasquez ou même Ribeira avant d'êlre venu ici. On voudrait voler quelque chose en s'en allant. Murillo est représenté comme il doit l'élre à Madrid. Seulement, je crois qu'on peut le connaître assez bien au Louvre. Ici, du reste, il me semble un peu éclipsé par Velasquez, à qui Raphaël et Tilien sont les seuls qui tiennent tête.

Décidément, je vais te faire venir l'eau à la bouche. Cela est cruel. Je m'arrête, pour ne point me lancer dans un dithyrambe sur le musée de Madrid. A tout à l'heure, mon cher papa. Je m'en vais prendre, en attendant l'heure de partir pour la Plaza de toros, une tasse de café détestable, quelque chose comme une infusion de réglisse noire. En revenant, je te conterai mes impressions.

Me voilà de retour. Eh bien! je ne sais que dire. Ai-je trouvé cela beau ou affreux, je n'en sais rien. Toujours estil que cela est singulièrement émouvant. Une vingtaine de chevaux éventrés par les six taureaux qui ont couru (l'un d'eux en a tué six pour sa part), les cavaliers tombant avec eux, sous eux, et se relevant prestement, les picadores, les banderillos, chamarrés d'or, d'argent; les uns, à cheval, armés

de grandes piques; les autres, à pied, avec leur morceau d'étoffe qu'ils jettent à la tête de la bête quand elle est sur * ,r eux; d'autres venant ensuite avec de petits drapeaux qu'ils fichent au cou du taureau; en dernier lieu, le matador avec son petit lambeau rouge qu'il fait voltiger, et son épée qu'il enfonce tout d'un coup au bon endroit; six ou sept mille personnes qui crient, sifflent, applaudissent, se lèvent, lancent leurs chapeaux dans l'arène aux beaux coups; le danger couru à chaque instant, esquivé d'un saut, — tout cela au grand soleil, sous le ciel bleu. — Que veux-tu? C'est révoltant par moments, et pourtant on est pris tout de même, violemment, brutalement. C'est égal! le vilain peuple et le vilain plaisir ! Je me dis que j'aurais mieux fait de passer mon aprèsmidi au musée, qu'à voir sortir des entrailles de chevaux.

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