A SON PÈRE VOYAGEANT EN ESPAGNE
Paris, mars i882.
Que le voilà loin, mon cher papa! et que tu as déjà vu de belles choses! Comment as-tu trouvé Burgos? N'est-ce pas que la cathédrale est admirable? Et avec cela, claire, gaie à Toeil, comme pas une autre. Dans la cathédrale même, tu as dû te faire ouvrir cette belle chapelle particulière, et l'on t'y a montré cette charmante tête de Madeleine que Ton dit de Léonard de Vinci, je crois, et qui m'a semblé de Luini. Je me suis longtemps promené, au soleil couchant, dans cetle longue promenade plantée de grands arbres qui part de la ville et qui longe la rivière. Ai-je eu tort de brûler Valladolid?
Aujourd'hui, tu es sans doute à Madrid, et moi je me promène avec toi dans le musée. J'ai hâte que tu m'en parles un peu. Qu'il y a de choses que je voudrais revoir! Quelques
Titien : par exemple, la Gloire du Paradis, qui est, si je ne me trompe, dans un renfoncement de la grande galerie, entre deux Vénus. C'est bien un des plus beaux tableaux que j'aie vus. Et de Titien encore, celte foule de petits amours, dans le grand salon d'honneur, à gauche. Et tous les Raphaël... La Madone de la Perle est bien jolie, n'est-ce pas ? presque trop jolie, peut-être î Et le Spasimo? La Visitation qui est à côté m'a particulièrement charmé. Que c'est frais et chaste, et gracieux! Tu connais les Yélasquez maintenant. Qu'en dis-tu? moi, le premier jour, je ne l'ai guère compris. C'est si différent de ce qu'on est habitué à admirer que l'on est d'abord un peu dérouté. Le tableau qui me l'a presque révélé, ce sont les Fileuses, dans une petite salle, tout au bout. Et puis, je m'y suis mis, et je les ai quittés enthousiasmé. Tiens, je les vois d'ici presque tous, à leur place, les Buveurs, les Forges, et le magnifique Christ sur un grand fond noir, et les Lances et les Ménines, où l'on a envie d'entrer tant c'est profond à l'œil. J'ai encore à l'esprit une étude de tête, coupée au cou, tout à fait étonnante, et deux portraits qu'on a appelés, je crois, Ésope et Ménippe. Le Couronnement de la Vierge, en revanche, ne m'a pas beaucoup séduit. Yélasquez est un trop grand réaliste pour les sujets religieux. Mais qu'il y en a de beaux dans Murillo!
Je suis sûr que tu vas t'arrêter longtemps devant le Crucifiement de saint André, de Ribeira. C'est prodigieux, n'estce pas? Mais il y a de lui d'autres tableaux bien inférieurs. Et, pour être un peu patriote, as-tu remarqué un très beau Parnasse, de Poussin, et des Claude Lorrain qui valent bien autre chose? En vérité, il me semble que j'y suis... Il faut que je m'arrête, pour que je n'aie pas l'air det'envoyer, sous prétexte de lettre, un catalogue. Mais, vois-tu, c'est une promenade que je fais avec toi dans le musée; c'est incroyable comme il y a des toiles dont j'ai gardé la vision nette«
A SON PÈRE
Parme, 8 octobre 1879.
Après t'avoir écrit hier, j'ai revisité Turin. Ma première visite a été pour la Pinacothèque, — cet affreux mot grec que tu ne pouvais jamais dire, — et j'ai eu du plaisir à y retrouver à leur poste les trois enfants de Van Dyck que j'aimais tant : trois enfants royaux, trois princesses de six ans qui ont le sentiment de leur dignité et qui nous regardent très gravement : là-dessus, une lumière argentée et une échappée sur un jardin de roses. C'est un des plus jolis Van Dyck que j'aie vus.
Je suis parti pour Parme à sept heures et demie du soir et arrivé à minuit. Il est maintenant cinq heures du soir. J'ai bien employé ma journée, je t'assure. Je suis éreinté et ravi. Il y a un Duomo très beau, avec une fresque capitale du Corrège à la coupole. Il y a une autre église avec une autre fresque du Corrège, toujours à la coupole. Le résultat, c'est que je suis plein d'admiration pour le Corrège, mais que j'ai le cou tordu. Ce que c'est que Tamour de Tari! La Pinacothèque, à l'autre bout de la ville, est une des plus belles
qu'on puisse voir : peu de tableaux, mais quels tableaux! Des toiles charmantes du Parmesan, et de pures merveilles du Gorrège. On ne peut rien voir de plus beau que son Saint Jérôme. Lui seul vaut la visite à Parme. Puis « la chambre du Corrège », une chambre d'abbesse, mais qui n'a rien de monacal. Partout des petits amours, inGniment peu vêtus et les plus charmants du monde, peints en fresque. Il est vrai que Ton peut supposer que ce sont des anges. Puis un Triomphe de Diane; serait-ce une Assomption ? Puis des sujets mythologiques en grisaille, Vénus, Junon, Adonis, etc. L'excellente abbesse ! Mais tout cela en Fair, au plafond ; il faudrait se coucher par terre, sur le dos.
J'ai traversé la Parma, une charmante rivière qui ne coule que dans les grandes circonstances, et, sur Tautre rive, je me suis promené dans un parc magnifique, genre de Versailles.
J'ai refait une visite au Dôme, me suis un peu perdu, et finalement me voilà connaissant Parme sur le bout du doigt.
Je t'écrirai de Bologne, où je m'en vais revoir la Sainte Cécile,
A PAUL R
NapleSy décembre 1882.
Si j'étais tant soit peu romancier naturaliste et si j'avais subsëquemment l'habitude de la description, que de choses j'aurais à te décrire et que de pages je t'enverrais 1 Quelques vues de Rome au choix, et puis les grouillements des rues de Naples, et les relans (le mot me plaît) de fromage et de choses étranges qu'on y sent, et les mères diligentes qui y nettoient les douces têtes de leurs enfants bien-aimés... Sans compter un mystère, un vrai mystère, la Nascità del Verbo inaamato, vu, le jour de Noël, dans un théâtre, et un théâtre
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très populaire, avec des fourmillements de puces vous montant aux jambes... Sans compter aussi mes jouissances d'humaniste et de normalien en visitant Pompéi et le lac Averne et un las de choses dont Virgile a parlé, ce qui fait qu'on paye un franc .d'entrée pour voir et qu'on sent battre son cœur. Paul, mon ami, Naples est une merveille.
A MADAME TH. G
Naples, 25 décembre 1882.
Je suis à Naples, et c'est bien beau Naples, beau à ne pouvoir te le décrire quand môme j'en aurais envie... une belle rade, avec le Vésuve en face, une mer admirable, bleue, bleue^ surtout une lumière pure, claire, et puis, une ville amusante, un tas de petites ruelles où l'on grouille, où l'on crie, pleines de boutiques en plein air, sentant des odeurs étranges, où le fromage domine, sales un peu, mais jolies tout de même à force de soleil.
Ce soir, c'est la veille de Noël. A l'heure qu'il est, Naples s'amuse beaucoup, Naples tire des pétards; partout des fusées, des feux d'artifice à chaque rue, presque à chaque fenêtre. C'est la manière de fêter Noël... Demain, on joue dans plusieurs théâtres la Nascità del Verbo incarnato, un mystère, un vrai mystère comme au moyen âge. Tu penses si je m'en vais voir cela.
Ah! Thérèse! on est bien dévot à Naples! Dans chaque église, et Dieu sait s'il y en a ! il y a des statues de cire ou de n'importe quoi, vêtues d'oripeaux, laides à faire peur. II y en a de bonnes, il y en a de meilleures; les unes ont beaucoup de fidèles, les autres moins. Généralement, on leur baise le pied, longuement, très longuement. Gela ne res^
semble guère à Bossuet. Enfin, ces gens-là croient, tant mieux pour eux. Mais il me semble qu'ils croient encore plus à telle statue qu'à la Vierge même. C'est un peu païen leur dévotion. J'aime mieux la dévotion à la française quand elle ne tourne pas trop à l'italienne.
A P. DE L
Rome, 8 janvier 1883.
J'ai attendu un peu d'être hors des visites et réceptions officielles, des lettres officielles aussi et des cartes de visite obligées pour pouvoir t'ècrire tout à l'aise, mon bon ami, non pas une lettre de jour de l'an où l'on se souhaite beaucoup de choses selon la formule, mais une lettre d'intime à intime, où l'on ne se souhaite rien du tout, parce que cela est sousentendu, parce que l'on compte bonnement l'un sur l'autre et que l'on sait une fois pour toutes qui l'on est. Seulement, tu me demandes un tas de choses auxquelles je suis un peu embarrassé de répondre. Mes travaux d'abord. Hélas! mon cher, n'en parlons pas et pour cause. Je n'ai rien fait encore, rien du tout, absolument rien. Et, pour le moment, je viens de passer huit bons jours à Naples, dans un bon soleil, un bon air clair, une bonne paresse et toutes sortes d'autres bonnes choses. J'ai vu Pompéi, Herculanum, le lac Averne, le cap Misène, et j'aurais là du pain sur la planche pour peu que je me sentisse l'humeur descriptive. Cela n'est pas le cas aujourd'hui. Je me réserve pour une occasion plus mauvaise, pour les lettres où je n'aurai rien de mieux à dire par exemple.
Pour ce qui est des contemplations religieuses (tu vois que je te réponds point par point), je te dirai tout bonnement que
j'en ai fort peu à Rome et que, sous ce rapport, Rome ne m'émeut ni ne me charme. La dévotion italienne est trop différente de la nôtre pour me loucher beaucoup. Elle est en clinquant, en dorures, en tout ce qui brille, en tout ce qu'on voit et qu'on touche. Elle est aussi matérialiste qu'il est possible à une dévotion chrétienne de l'être. Il y a fort loin de cela à Bossuet et à notre christianisme tel que l'a fait en France le xvue siècle. Tu sentiras loi-môme à Rome cette disposition locale aux choses sensibles, tangibles. Ils sont tous ici un peu chrétiens à la manière de saint Thomas, voulant y mettre les doigts. Il leui* faut des reliques de toutes catégories, les unes meilleures que les autres, des saints sous verre, en cire bien revêtue de beaux habits, des statues dont on baise le pied, le pied gauche, note la nuance, et point le droit. On sent bien cela rien qu'à l'aspect des églises, qui sont toutes plus ou moins gâtées par le goût jésuite, qui est déplorable en matière d'art. Tout cela d'ailleurs n'est que l'extérieur de la piété, le costume; rien de plus naturel que de le voir changer d'un pays à l'autre. Moi, j'aime mieux le costume français, voilà tout.
Quel développement! Si seulement j'étais capable pour dorer cette grosse pilule de te conter un peu la grande course que j'ai faite dernièrement sur la Via Appia. Singulière chose, que la campagne romaine!.. Un espèce de désert, aride, inculte, semé de vieilles ruines, de tombeaux, d'aque- . ducs, tout plat, tout sec, tout triste, avec des teintes rousses. On admire et on s'ennuie tout à la fois. C'est très laid et très beau, très... et très... (tu peux continuer les antithèses à volonté). Seulement, au bout d'une heure ou deux, on se surprend à bâiller mélancoliquement, et, arrivé vers le tombeau des Horaces, on souhaiterait de trouver au coin de la route un petit bois de Meudon, avec de petits arbres, de petits cbâteiets, de petits bourgeois mangeant un pâté sur l'herbe et des voix légères chantant la chanson du Colonel ou quelque
chose d'analogue. Mon Dieu ! Qu'est-ce que je dis donc là ! Si j'avais le courage de recommencer ma lettre, je recommencerais... en élaguant. Mais non, une autre fois, je me surveillerai et te parlerai plus dignement de cette tristesse imposante qui vous saisit l'âme dans cette noble campagne romaine.
Florence, 2 juillet 1883.
... Rome, mon cher François^ n'est pas du tout la ville merveilleuse que tu t'imagines. Les cloches n'y viennent plus à Pâques, les bâtons des pèlerins n'y fleurissent plus comme au temps des Tannhauser, le pape ne s'y promène plus sur sa mule blanche. Toutes les églises ont été restaurées au xvm» siècle en style rococo. . . le forum est un trou où l'on a besoin de beaucoup d'imagination pour s'émouvoir, et l'ÂpoUon du Belvédère est à cent pieds au-dessous de la Vénus de Milo. Il n'y a guère qu'une chose qui soit restée la même depuis le temps d'Horace : c'est la fièvre, qui vous force à prendre un tas de précautions ridicules. Moyennant quoi, on Ta tout de même, comme ton serviteur au commencement de l'année. Garde-toi bien d'y venir jamais et conserve ton joli rêve.
Heureusement que j'ai vu Naples, que je suis à Florence, que je vais être à Venise. Ah ! si j'étais d'humeur descriptive, que de choses je te narrerais !.. Comme quoi j'eus au sommet du Vésuve, à minuit, le plus bel orage du monde, et qu'il fallut se sécher en bas, dans une auberge misérable, autour d'un grand feu allumé au milieu de la pièce, revêtir une chemise de l'hôte et manger vers une heure du matin un grand macaroni avec un tas d'indigènes ; — comme quoi je
vis Capri, où le ciel est bleu et où fleurissent les coups de soleil; — comme quoi je parcourus Subiaco, où les petits cochons noirs errent dans les rues et marivaudent avec les passants; — comme quoi à Olevano, après je ne sais combien de lieues à âne dans le jour, il se trouva qu'avec Paolo et un autre collègue nous passâmes la soirée à danser avec de belles Olevanaises, blondes comme les blés, ce qui dérangea mes idées sur la couleur locale.
Au revoir, mon cher ami. Je presse, comme dit Victor Hugo, tes mains cordiales.
Florence, 18 octobre 4883.
... Ces jours-ci, à part quelques très petites séances aux bibliothèques, j'ai visité et revisité Florence dans tous les coins. Je voulais voir Téglise de l'hôpital des fous, où il y a une fresque du xv« siècle. Je suis entré dans une grande porte de la rue indiquée. — « C'est bien ici l'hôpital des fous. — Oh! monsieur, c'est la Faculté des études supérieures. > Sur quoi, le concierge fut très indigné et moi je lui fou-ris au nez.
A MADAME TH. G
Octobre 1883.
Je t'écris en pleine Méditerranée. Je suis embarqué depuis hier soir six heures, sur un bon bateau qui ne secoue les gens que le moins possible, et j'ai couché dans une jolie boîte de poupée où tu n'imaginerais jamais que j'aie pu entrer. — Ah! Thérèse, la belle soirée que nous avons eue! Une pleine lune splendide, si claire que les étoiles disparaissaient presque, et que tout un côté du ciel était bleu clair,
presque blanc, sur la mer bleu sombre, et puis, une grande trainée de lumière miroitante, toutes les petites lames se mettant à scintiller à qui mieux mieux. — Que tout cela est béte à dire et bon à voir. Le fait est que je suis resté je ne sais combien de temps étendu sur le pont, à ne rien dire, à ne presque rien penser, sinon que tu aurais dû être là pour voir cette belle chose. Nous aurions été bien à Tunisson, pas pour la première fois, ni pour la dernière, n'est-ce pas?
Ce matin, je me suis levé de bonne heure, mon tiroir manquant tout à fait de charme. Il fait une bonne petite brise fraîche. J'ai respiré Tair pur et je suis venu te dire mon bonjour. Mon petit voyage commence fort bien. Après un jour de repos à Naples, j'aurai encore douze heures de traversée jusqu'à Palerme, et j'espère bien défier jusqu'au bout le mal de mer. Voilà qu'on me chasse pour mettre le couvert sur la table où j'écris tant bien que mal. Au revoir, Thérèse ! je m'en vais refaire quelques kilomètres sur le pont.
Bonsoir, Thérèse! nous entrons à Naples au coucher du soleil, et c'est superbe.
A p. DE L...
Palerme, vendredi 26 octobre 1883.
Faut-il que je te récapitule mon odyssée depuis les siècles que je t'ai quitté ! une quinzaine à Florence, une traversée ravissante de Livourne à Naples. un clair de lune en mer à vous faire oublier de dormir toute la nuit, une seconde traversée de Naples à Palerme un peu plus mouvementée, et, depuis huit jours, des courses par-ci par-là, à Palerme et aux environs d'abord, puis au nord-ouest. Le beau pays, mon cher ami ! Cela semble déjà grec, et je te ferais là-dessus des
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phrases à perte de vue qui seraient les plus jolies du monde et ne t'apprendraient rien du tout.
On trouverait encore ici un peu de couleur locale, ce qui manque presque partout en Italie. L'autre jour, nous avons eu à faire, F... et moi, une course assez longue pour aller aux ruines de Ségeste. De neuf heures du matin à deux heures, il a fallu chercher son chemin dans les montagnes, se perdre, se retrouver, demander sa route à des paysans qui ne parlent même pas l'italien, mais un affreux patois, et déjeuner finalement d'un œuf dur et d'un pain d'un sou acheté prudemment à une station... J'aurais voulu que tu me visses avec un certain vieux pantalon rappelant ceux de Z..., un chapeau mou acheté à Florence et qui est à faire peur, grimpant dans les sentiers de chèvres, et m'épongeant avec la conviction d'un homme qui veut avoir son temple grec et qui l'aura. A un moment donnée nous avions un air si piteux, qu'une brave paysanne qui nous regardait passer nous offrit spontanément des figues de Barbarie de son champ , qu'elle nous cueillit elle-même. Connais-tu les figues de Barbarie? C'est exquis quand on cherche depuis quatre heures un temple grec en plein soleil. La brave Sicilienne!... Le temple est superbe, bien entendu, juché en plein désert, sur la montagne, avec une vue magnifique. Toutes les colonnes sont debout. Et F... et moi nous y avons institué un beau pavage sur la religion grecque, qui dura deux heures, reprit plus tard, et n'est point terminé.
Sur quoi, deux lieues encore pour gagner le village Catalafimi. Et là, une seule chambre, garnie il est vrai de trois lits... le troisième garni lui-même d'un vieil avocat palermitain ronflant très fort. Par bonheur, il se trouva que c'était un brave homme et que le lendemain matin, après avoir engagé conversation dans notre plus bel italien, ce magistrat intègre tira de sa valise une lampe à alcool et nous fit accepter du très bon café. Tout cela est charmant, et nous
sommes ravis du voyage commencé. Demain, excursion à Cefalù pour voir certaine mosaïque du xii** siècle. Puis Girgenti, et de Girgenti à Syracuse, une course à Tinlérieur, à pied, à mulet, en diligence... au petit bonheur.
J'espère que je te parle longuement de mon voyage. Et encore je le fais grâce des ruines de Sélinonte, de telle admirable église. A ton tour, parle-moi de toi, mon cher ami. J'ai tant bavardé pour ne rien dire qu'il ne me reste que la place de te serrer la main bien affectueusement. Je serai à Messine dans une dizaine de jours, et à Rome vers le 15. Yale et me ama.
A SON PÈRE
Modica, !«' novembre 1883.
Modica, d'où je t'envoie le bonjour, est une petite ville entre Girgenti et Syracuse, pas trop facile à atteindre, mais les choses se sont arrangées pour nous le mieux du monde. A Girgenti, il y a des temples grecs dont l'un, tout à fait conservé, est une merveille. Nous y avons passé deux jours dans l'enchantement et fait la connaissance d'un aimable vice-consul, un vieux Parisien échoué là, nous parlant avec mélancolie des boulevards absents, de Villemessant, qui disait ceci ou cela, du temps où il était, lui, vicomte de S... moins chauve que présentement; ravi d'ailleurs de parler français et de placer toutes les anecdotes de son répertoire, qu'il raconte fort bien, et plein de scepticisme sur la politique contemporaine et aussi sur les temples grecs, qui lui paraissent semblables à la Madeleine dans deux mille ans. Tout cela n'aurait rien de bien extraordinaire à Paris, mais à Girgenti, au bout du monde, c'était charmant, et nous avons passé là deux ou trois heures agréables.
De Girgenli à Licala, il y a encore un petit chemin de fer qui arrive quelquefois, et s'arrête quelquefois aussi en rase campagne pendant une heure sans raison appréciable (il est vrai que nous étions, avec un douanier, les seuls voyageurs). Mais à Licata, un petit port perdu, il s'agissait de trouver moyen d'aller d'étapes en étapes rejoindre Syracuse. Comme nous nous promenions sur le rivage, en devisant de bien belles choses que j'ai oubliées, voici qu'un monsieur nous aborde en français, que la conversation s'engage, que ce monsieur se trouve l'agent consulaire français et un fort aimable homme. Il nous a fait les honneurs de son pays, s'est chargé de la combinazione pour aller jusqu'à Terranova, notre première étape, et, après son dîner, est revenu nous prendre avec deux de ses frères. D'où il suit que le soir nous étions au cercle de Licata, causant moitié en italien et moitié en français et faisant ou regardant faire une partie de billard avec un bon gros capitaine. Sur quoi, grand échange de cartes, et le lendemain matin, à six heures, nos mulels étaient sous nos fenêtres, d'excellentes bêles^ bien paisibles, mais qui s'agenouillaient de temps en temps, ce qui est bien désagréable pour le cavalier. Il m'a fallu à deux reprises passer doucement par-dessus la tête de cet animal. Je m'y suis fort bien pris d'ailleurs, et nous sommes arrivés sans autre encombre que d'être légèrement talés par les six heures de selle.
Or il s'est trouvé que sur la route nous avions fait connaissance d'un négociant de Catane, très heureux de placer son français; qu'à Terranova, au lieu d'attendre une affreuse diligence qui passait à minuit, nous avons frété avec lui une excellente calèche, le jour même; que ledit négociant a combiné pour nous avec le cocher, qui revient précisément à Syracuse, et que nous nous trouvons depuis hier voyager tranquillement dans notre voiture, en grands seigneurs, descendant quand il nous prend fantaisie, évitant les mulets qui
s'abattent et les diligences pleines de puces, et ne dépensant pas davantage.
Aujourd'hui, nous sommes arrivés à deux heures à Modica, ayant pris une messe au passage, je ne sais plus où. On nous a fait vile un grand, un énorme macaroni. Nous coucherons, et demain au jour nous reprendrons la route de Syracuse, où nous serons le soir. Tout cela s'organise comme par enchantement, et note que ce voyage par terre de Girgenli à Syracuse passe pour affreusement difficile. Tout le monde nous Tavait déconseillé. Mais nous avions assez des chemins de fer et nous avons bien fait. Nous passerons trois jours à Syracuse, deux jours à Gatane, un à Taormini, à Messine, le temps de voir le port, qui est, dit-on, admirable, et de s'embarquer. Il nous est venu une grande tentation de revenir par une autre voie à Naples, de faire la petite traversée de Messine à Reggio et passer par la Galabre, qui est très peu connue et très belle, à ce qu'il paraît. Notre aimable Catanois nous a donné des renseignements très précis sur ce voyage, qui nous prendrait trois jours, quatre au plus.
A MADAME TH. G
Gatane, 6 novembre 1883.
Il faut que je fasse un peu mon métier de voyageur et que je te conte une chose. Il y a en Sicile une bien jolie coutume. C'est à la Toussaint qu'on fait aux enfants les cadeaux que nous leur faisons à la Noël. Et ce sont, comme on dit, les morts q^ii les leur apportent. J'ai vu à Palerme, à Girgenti, des boutiques toutes pleines de bonshommes en sucre, des rois, des saints, des bergers, tous bariolés et tirant l'œil. Il y en a pour toutes les bourses, de très petits, de très grands,
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de quoi réjouir tous les marmots de l'île. Le 3 novembre, il n'en restait guère, les bons morts ayant tout donné aux enfants sages. N'est-ce pas que c'est charmant, ces bons papas défunts qui reviennent exprès pour faire des cadeaux aux petits? Moi, j'envie cet usage-là pour la France et j'ai voulu t'en faire part.
Puisque je suis en train de raconter, il faut que je te parle de la grande procession du Rosaire que j'ai vue passer à Girgenti. Une vierge de trois mètres de haut, pour le moins, en habits de fêle, l'épée au cœur, avec un grand saint en moine agenouillé devant elle, et puis un millier de personnes récitant le chapelet à haute voix, presque toutes appartenant à des confréries, avec la cagoule sur la tête et de grands linges blancs autour du corps, et puis des cierges, des torches, une fanfare de cuivre, des cloches, et la nuit commençant. C'était tout à fait singulier, et, malgré l'affreuse vierge géante, cela finissait par devenir beau.
Encore une petite histoire. J'ai vu porter le viatique à Palerme, tout le monde s'agenouillait en se découvrant. Cela n'a rien de bien extraordinaire. Mais une compagnie de soldats vient à passer, qui s'arrête net et présente les armes au bon Dieu. Sur quoi, le prêtre s'arrête aussi et donne solennellement la bénédiction, que la compagnie a reçue genou en terre. Que dirait le conseil général du Gard en voyant une chose pareille? et quel bel article pour le Petit Méridional/
Pour finir mon bavardage, il faut que je te parle des Latomies de Syracuse. Les latomies sont d'anciennes carrières du temps des Grecs, très profondes, immenses, à ciel découvert, et maintenant elles sont envahies par la végétation. D'en haut, c'est un vrai puits de verdure. Les murailles sont à pic et on descend par un petit sentier; c'est un fouillis de toutes sortes d'arbres dont je ne connais pas du tout les familles, mais bien jolis, des orangers, des grenadiers, de
grands figuiers de Barbarie, d'énormes lierres, tout cela au milieu de grands quartiers de rochers restés debout par-ci par-là. Dans la plus grande, j*ai eu une demi-heure à me promener, et puis je me suis assis devant une touffe de grenadiers en fruits et de gros dattiras couverts de fleurs blanches énormes et sentant bien bon. C'était ravissant.
A SON PÈRE
Reggio, 10 novembre 1883.
Me voilà à la dernière étape de mon très joli voyage. Après vous avoir écrit de Gatane, j'ai vu Taormini, une charmante petite ville assez haut perchée, avec l'Etna au-dessus et la m^r dessous, des bois d'orangers, une baie ravissante, dessinée à plaisir, et déjà la vue des côtes de Calabre un peu vagues dans la mer.C'est la plus jolie choseque j'aie vue en Sicij^e. Nous ne devions y passer que la demi-journée, mais nous y sommes restés la journée entière, presque sans bouger de place, dans les ruines d'un théâtre romain qui domine la côte. J'y étais encore au clair de lune, et je crois que j'y serais à l'heure qu'il est s'il ne fallait se faire une raison. Il y aurait là, je crois, une foule de jolies promenades à faire, d'autant qu'il y a un petit hôtel excellent, très propre, ce qui est rare ici et économique (8 fr. 80 par jour). Si Taormini n'était pas si loin, j'y reviendrais quelquefois faire des économies et regarder coucher le Soleil.
De là à Messine, deux heures de chemin de fer, faites le matin. La demi-journée a suffi pour voir la ville et faire l'excursion obligée au Phare, qui est dans une bien belle position. Et puis, à quatre heures, nous avons passé le détroit, et me voici en Calabre après une demi-heure de ira-
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versée. Nous avons fait ce malin quelque dix-huit kilomètres pour aller un peu dans le pays, jusqu'à un village où nous avons trouvé le macaroni obligé. Après quoi, il a fallu revenir. Heureusement que le chemin est charmant^ entre la mer et les montagnes de Calabre, avec la côte de Sicile toujours en vue. Me voici de retour, un peu las, mais content, n fait nuit..., c'est l'heure où Ton rentre dans sa chambre avant dîner et où il fait bon écrire. Il ferait aussi bon lire et relire les lettres qu'on vous écrit... si Ton vous en écrivait. Nous avions eu un instant l'idée de revenir à Naples par terre. Mais le chemin de fer est vraiment trop long et coûteux. Ce qui m'avait d'abord tenté, c'était de faire une partie de la route à pied ou en carriole. Mais il faudrait plus de temps qu'il ne nous en reste. Nous avons, d'ailleurs, pu voir un peu aujourd'hui l'aspect du pays. Il y a un bateau demain à trois heures, nous le prendrons et serons à Naples après-demain au malin. Nous devons y passée trois jours, et puis j'irai me reromaniser pour un an. Est-ce que tu ne viendras pas m'aider dans la confection de mon mémoire, qui en est toujours au même point?
AU MÊME
Rome, 14 mars 1884.
Que VOUS êtes heureux d'être à Venise et que je voudrais y être avec vous. C'est ma ville de prédilection en Italie, une vraie ville de paresseux où l'on oublierait tous les mémoires du monde. J'y ai passé une dizaine de jours en juillet et je désire plus que jamais y retourner. Quelles belles choses que les Tintoret! Je te recommande, outre le musée, la Scuola di San Rocco, où il y a des horreurs, mais aussi des choses admirables. Ne manque pas de voir l'église des Véronèse.
Elle n*est ouverte qu'à certaines heures. Si les Tintoret te font plaisir, vois à Santa Mana del Orto, tout au bout de Venise, la présentation de la Vierge au Temple, C'est un de ses tableaux les plus modernes.
Quand j'y étais en juillet, je courais la ville le matin et j'allai^ prendre l'après-midi mon bain au Lido : c'était charmant. On peut y manger, au Lido. La première petite auberge sur la roule à droite, tout à côté du débarcadère, est très suffisante. Buvez du vin de Chypre chez le marchand de vin que je vous ai souligné sur le Bœdecker, c'est tout à côté de la place Saint-Marc. La Sainte-Barbe du Palma, dans je ne sais quelle église (vous verrez cela sur le guide), est à voir; c'est un des plus beaux tableaux de Venise. N'allez point à Murano ni à Torcello, c'est fort long et sans intérêt. Il y a à Padoue des Giotto splendides, — en tant que Giotto. Seulement c'est très... austère : il faut aimer le genre pour s'y plaire. Une journée suffit pour y voir l'important, — les Giotto et Saint Antoine.
Au revoir, mon cher papa; nous reparlerons ensemble de Saint-Marc. Qu'il y fait bon, n'esl-ce pas? Je voudrais être chanoine pour y passer des heures .