‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 161 sur 165 · A MADAME B · texte numérisé non relu

A MADAME B

Bardonèche, jeudi 10 juiUet 1884.

Je n'ai pas eu grand temps pour écrire, ces jours-ci, comme vous pouvez bien le penser. J'en ai un peu plus en ce moment, et c'est toute une aventure qu'il faut que je vous conte. Figurez-vous donc que je vous écris sous la tente, sous une vraie tente de soldat; que M. et Mme René Grousset viennent de passer trois jours et qu'ils en pas-

seront encore deux sous cet abri patriarcal. Moyennant quoi, les Italiens, qui ont une peur affreuse du choléra, consentiront à nous laisser entrer chez eux. Us ont fait à Bardonnèche, la première station après la frontière, un grand campement, où les voyageurs sont bel et bien gardés par des sentinelles. Il y a ici des gens navrés, désolés, lamentables. Mais ce n'est pas nous, je vous assure. Vous ne vous figurez pas ce qu'on est bien sous la tente. D'abord, nous en avons une pour nous seuls, ce qui est une grande faveur. Puis, nous avons deux lits de camp avec un matelas et deux grosses couvertures de soldats, autre faveur, car la plupart des gens couchent sur une paillasse. Enfin, que voulez-vous? Nous trouvons tout charmant. Nous avons un grand bouquet d'églantines dans un verre de voyage, une chaise que nous avons volée très habilement, un gi^and plat creux, venant dé la cantine et qui fait une cuvette admirable, et deux bouteilles, dont l'une s'appelle pot à eau, l'autre carafe. Je vous assure que tout cela a déjà un petit air chez soi tout à fait réconfortant, et qu'on est très bien .sous sa tente bien close, au retour d'une petite promenade faite dans nos frontières légales. L'endroit est très beau ; il y a des montagnes tout autour, les premières boisées, les plus éloignées avec un peu de neige. On vit là tout doucement. On fait des économies ! car ce beau logement est fourni gratuitement par le gouvernement italien. Pour un peu, nous demanderions 'à prolonger la quarantaine.

Ce sont de charmants souvenirs de voyage dont nous faisons provision en ce moment. Au moins est-ce original... Après tout, qu'est-ce qui nous manque ici? On y boit, on y mange, on y dort, on s'y aime bien ; peut-on rien désirer de plus?

Au revoir, bien chère madame ! je vous quitte pour aller avec mes deux bouteilles puiser de l'eau à une petite source très fraîche qui coule de la montagne.

A PAUL R

Paris, octobre 1877.

Pendant que tu te chauffes les mollets auprès d'un grand feu, moi, je me les chauffe au soleil, ce qui vaut infiniment mieux, malgré Ion éloquent plaidoyer en faveur de l'hiver. Tes beaux arguments ne m'ont pas convaincu. J'ai même involontairement pensé à la fable du Renard et des Raisins..* Mais je reviens à mes moutons.

Mes moutons aujourd'hui, ce sont les cerfs de la forêt de Fontainebleau. L'autre soir, la nuit bien tombée, je suis allé les entendre bramer. Il faisait un clair de lune magnifique et les aiguilles des grands pins se découpaient finement sur le ciel. Rien ne me paraît beau comme la forêt à ce moment. Cela ressemble à une église, mais c'est plus solennel encore, et Ton a peur, en marchant, de troubler le suprême silence. Je montai doucement jusqu'à un plateau hérissé de rochers bizarres et qui, voici quelque dix ans, a été dévasté par un incendie. On arrive à travers un sentier dont le feu a respecté les grands arbres, puis brusquement on découvre à la fois toute la crête dénudée^

Avec ces clartés pâles qui dorment sur les rocs, c'est d'une beauté singulière et qui vous saisit étrangement. C'est alors qu'assis au bord du chemin j'ai entendu pour la première fois ces cris aigus, sauvages, presque plaintifs, qui sont les appels amoureux des cerfs.

Et pendant que je regardais et que j'écoutais, dans l'admiration la plus poétique du monde, des clameurs infiniment plus réalistes avaient commencé, s'étaient rapprochées; et puis voilà que débouche dans le sentier toute une bande d'hommes et de femmes, les uns portant des lanternes vénitiennes, les autres rien du tout, mais tous chantant en chœur :

Amanda n'a qu'un défaut, C'est d'aimer trop la friture, etc.

Horreur! Quêtaient de mes comangeurs à mon auberge, peintres et < peintresses v, qui venaient faire un punch dans les rochers au clair de la lune. Les cerfs ne bramaient plus. Pour moi, furieux, je me suis sauvé à travers bois sans qu'on me vît.

Et le lendemain, à déjeuner, on m'a dit : < Que vous avez perdu d'être parti de si bonne heure hier soir! nous avons fait tous ensemble une bien jolie partie. »

Je leur aurais volontiers jeté le plat de pommes de terre frites à la figure.

Et maintenant me voilà depuis hier revenu à Paris et savourant mes derniers jours de vacances*

A MADAME TH. G

Paris, 1878.

J'ai été au Louvre en reveDant, et je suis resté longtemps devant les tableaux que nous avions regardés ensemble. Je leur ai dit bonjour de ta part, comme tu m'avais recommandé. Que nous avons passé de bons moments devant le Christ et la Sainte Famille et le Couronnement de la Vierge, n'est-ce pas? Et puis j'ai été aussi faire des amitiés de ta part à la Faneuse, Pendant que j'étais dans cette salle, il y avait toute une famille d'épiciers en extase devant les vierges de Bougufreau, que tu as et que j'ai si fort en horreur. < Ah I Jésus, c'est y bien fait I » J'ai bien regretté que tu ne fusses pas là pour rire un peu avec moi. Blanche de Castille a toujours les doigts dans la môme position. Elle doit être bien fatiguée. . . Et Louis IX s'ennuie de plus en plus.

A PAUL R

Lundi, 2 février 1880.

L'École est tout en émoi aujourd'hui. Notre directeur, M. Bersot, est mort dans la journée d'hier. C'est une mort admirable. Depuis plusieurs années, il avait le visage rongé par un cancer. Samedi, il interroge son médecin et sait qu'il mourra le lendemain dans l'après-midi. Le soir, il reçoit sa famille, ne lui apprend rien, la reconduit jusqu'à la porte en plaisantant. Toute la nuit et toute la matinée, il écrit Ion-* guement à tous ses amis, à Legouvé, au ministre, au sur-^ veillant général de l'Ecole, qu'il aimait beaucoup, aux élèves.

A midi, il fait appeler M. Dumont, qui doit lui succéder, s'enferme avec lui pendant plus d^une heure pour lui parler de l'Ecole et meurt là, devant lui, sur la brèche, à une heure et demie. L'Ecole y perd plus qu'on ne saurait croire. Bersot y avait apporté un esprit de tolérance et de liberté que nous étions bien à même d'apprécier. Que fera un autre? Comme il n'y a pas, en somme, de règlement^ tout dépend du directeur.

Au revoir, mon cher ami ; je t'écrirai plus longuement et plus gaiement un de ces jours. Je te serre la main de cœur.

A SON PÈRE

Aubais, 15 septembre 1881.

J'ai été très content de recevoir une bonne longue lettre de toi, mon cher papa. A vrai dire, je l'attendais un peu, et elle m'a fait d'autant plus plaisir. Moi, qui n'ai pas de traitement à suivre, je ne veux pas tarder à répondre. Tu ne dois guère t'amuser là-bas (surtout s'il y fait aussi mauvais temps que tu le dis), avec Erasme et Taine pour toutes distractions. Ce que tu me dis de Taine m'a beaucoup intéressé. Oui, c'est un homme sans passions, sans convictions, sans idées préconçues. Il me semble que ce sont là de merveilleuses conditions pour faire un savant, et, à mon goût, Thistorien ne doit pas être autre chose qu'un savant. L'esprit de parti, le patriotisme même, gâtent tout quand il s'agit d'observer. En fait d'historiens de la Révolution, j'aime aussi peu Louis Blanc que le Père Loriquet. Ce qui me plaît chez Taine historien, c'est que ses livres sont parmi les très rares où la fin du xviii* siècle est étudiée froidement, à peu prés comme Pasteur étudie ses petites bêtes et ses virus, ou

comme Paul Bert vivisectionne ses crocodiles. Qu'il ait pu se tromper par-ci par-là, je n'en sais rien, mais, en tout cas, la méthode m'enchante. Et puis on fait tant de phrases empanachées pour ou contre 89 et 93, que je suis ravi d'en entendre parler sans points d'exclamation, tout simplement, comme on me parlerait des révolutions de l'empire mandchou ou de la quinzième dynastie des rois d'Egypte.

Ce que tu me dis d'Erasme me met un peu l'eau à la bouche. Voilà longtemps que je veux le connaître, et, sauf Y Éloge de la folie, je ne le connais pas. Avec cela, je suis persuadé que j'y trouverai mon profit. Je verrai cela plus tard. Tu le préfères à Voltaire, c'est beaucoup dire. Moi qui déteste Voltaire, je trouve tout de même bien peu de monde à lui préférer. Je lui en veux de l'aimer trop, arrange cela comme tu pourras i

Aubais, 16 septembre 1881.

J'ai eu bien du plaisir à lire ta longue lettre, mon cher François. Elle ne m'apprend rien de nouveau sur Ion compte. Mais elle me montre, une fois de plus, tout ce qu'il y a de bon en toi quand tu veux t'en donner la peine. C'est presque une confession que tu m'as envoyée et je pourrais m'en autoriser pour te faire de la morale. Mon cher ami, cela n'est pas nécessaire. Tout ce que je te dirais, tu peux te le dire à toi-même, et il faut que tu te le dises, non pas de temps en temps, mais chaque jour et sans cesse. Il faut que tu obéisses aux règles de conduite qui t'auront semblé justes. Vois-tu, c'est de cette manière-là seulement qu'on est vraiment homme et non pas en se laissant aller à tous ses caprices.

La vraie liberté est dans Tempire qu'on prend sur soi-même et non pas ailleurs. Nous qui sommes si chatouilleux sur les moindres lenlatives qu'un autre homme pourrait faire contre notre liberté et notre dignité, pourquoi le sommes-nous si peu sur celles que nous faisons nous-mêmes? — Mon cher ami, puisque tu me permels de prendre avec toi ces airs de moraliste, écoute-moi encore un peu.

Il me semble qu'il y a un danger contre lequel tu devrais te garder surtout. Ce sont les théories faites pour les besoins de la cause, quand la cause est mauvaise, les principes que tu inventes pour te disculper devant toi-même, les sophismes par lesquels dans les cas désespérés tu essayes de te justifier à tes propres yeux. Crois-moi, cela est dangereux et beaucoup. Tout d'abord, on n'est pas tout à fait dupe de soimême, on biaise avec sa conscience; mais, peu à peu, on en arrive à ôlre presque de bonne foi. On se fausse l'esprit et le cœur et l'on se figure régler ses actions d'après des principes qui n'ont été inventés que pour absoudre les mêmes actions. Le bon côté de la confession des catholiques, — j'entends sérieusement pratiquée, — c'est que dans une certaine mesure elle nous arrache de force à ces faux-fuyants malsains. Ce qu'il y a de mieux à faire quand on a commis une faute, c'est d'en convenir franchement et simplement devant soi-même. Discute tant que tu voudras sur l'origine du sens moral. Il n'en est pas moins vrai qu'il est en toi et que tu peux t'en servir. Seulement, il ne faut pas tomber d'un excès dans l'autre, te décourager, jeter le manche après la cognée, comme lu le fais quelquefois. Aie confiance en toimême. Tu auras d'autant plus de force que tu en voudras plus avoir.

Tout ce que je te dis là, mon cher ami, est facile à conseiller, difficile à mettre en pratique. Ah! mon ami, qui le sait mieux que moi? Crois-tu donc être le seul qui ait à lutter contre soi-même , à vaincre des entraînements qui

semblent irrésistibles, à se repentir de défaillances multipliées, à s'amender, à se corriger? Crois-tu cela? Crois-tu que moi qui te parle, moi qui essaye de t'aider, je ne puisse pas te parler par expérience? que je n'aie point eu, que je n*ai point terriblement à faire ? Crois-tu que je n'aie point' mes heures d'abattement, de découragement, d'anxiété? Estce que tout le monde n'en est pas là? Est-ce que chacun ne trouve pas en son âme une ou plusieurs guerres à livrer contre lui-même? Sois bien persuadé que si, et que, s'il en est qui ne trouvent point de luttes à livrer, ceux-là sont bien bêtes ou bien lâches. Encore une fois, mon ami, ce sont ces luttes-là qui nous font hommes, et ce serait une civilisation à rebours que celle qui prétendrait nous en dispenser.

... Tiens, mon ami, je suis triste aujourd'hui, je me sens bien faible, bien impuissant. C'est peut-être pour cela que je me suis mis à t'écrire, d'abondance de cœur. Je tire tout le premier mon profit de ce que je trouve à te dire. Je cherche la force en te la prêchant. Toi aussi tu m'aides à ta manière, et cela me fait du bien que d'avoir essayé de t'en faire.

Il est vrai, mon cher François, que j'ai trouvé pour mon compte un genre d'aide et de soutien que je ne puis malheureusement pas te communiquer. Tu sais de quoi je veux parler et je n'insisterai pas. Si je te parlais de moi, il faudrait bien avouer que sans ces secours-là je me sentirais bien plus faible encore, si faible que j'en suis épouvanté. Mais enfin, vous autres, libres penseurs, si vous avez eu le droit d'abandonner la foi, c'est que vous avez reconnu que sans elle vous pouviez pleinement satisfaire les exigences de votre conscience, de votre personne morale. Prouvez-nous-le donc et prouvez-le à vous-mêmes. Il est vrai qu'ainsi la besogne est plus rude; après tout, c'est vous qui l'avez voulu. La besogne est rude ; je ne veux pas dire qu'elle dépasse nos forces ou tout au moins les tiennes. Cela serait assez maladroit de ma part. A vous donc de travailler ; c'est à la

Libre Pensée à nous montrer ses saints. Elle n'en a pas eu beaucoup, mais elle en a eu peut-être...

Il est temps que je m'arrête, mon ami. Ce n'était pas mon intention de me mettre sur ce terrain. Pardonne-le-moi. Je sais que tu respectes les convictions des autres, et pour mon compte je puis répéter une phrase de ta dernière lettre : « Je me ferais hacher en morceaux pour ce que j*ai reconnu être la vérité. » Mais, encore une fois, ce n'est pas là la question.

Pardonne-moi le sermon démesuré que je t'envoie, en pleine kermesse, peut-être. En vérité, ce n'est pas un frère que tu as en moi, c'est un frère prêcheur. Que veux-tu? C'est de ta faute. C'est toi qui m'as permis ce rôle... et puis il faisait triste aujourd'hui, j'étais morose en diable. Je suis venu causer avec toi, comme j'ai pu. Mon cher François, nous ne serons peut-être jamais très intimes, très camarades. Comprends bien ces mots. Nous n'avons pas assez de goûts, d'idées communes. Mais, en tout cas, j'espère bien être toujours l'ami des heures tristes ou graves, l'ami bourru, l'ami grondeur, sermonneur, l'ami des grandes occasions... et, ma foi, mon rôle n'est pas des plus mauvais.

AU MÊME

Aubaîs, 10 octobre 1881.

Quelle singulière lettre tu m'as donc écrite, mon cher ami? En vérité, je ne sais comment te répondre. Je ne suis point un philosophe moi. Je n'ai jamais eu la prétention de faire de la philosophie ; je n'en ai ni le goût, ni le pouvoir. C'est un exercice d'esprit comme un autre qui me laisse froid et ne me touche point du tout. Je n'ai pas de système à

opposer au tien et je serais tout à fait incapable de dire comme toi: « Je suis arrivé à un mélange de ceci et de cela, » J'hésite donc beaucoup à discuter ce que tu me dis. Je n'examinerai pas s'il est bien vrai, par exemple, « que la science nous montre une matière divine et absolue ». 11 me semble pourtant que c'est là une conception métaphysique, et point scientifique du tout ; et que c'est de ton esprit seulement que tu peux tirer les conceptions de divin et i' absolu qu'il te plaît d'appliquer à la matière. L'idée même de matière appartient-elle à la science ? La science nous montre-t-elle autre chose que des séries de phénomènes se succédant les uns aux autres dans certaines conditions? Elle ne parle jamais d'autre chose, elle n'en a pas le droit. Ta doctrine ne relève point du tout de la science. C'est le positivisme qui en relève, et le positivisme ne se reconnaît pas le droit de parler de matière, d'absolu, de toutes ces choses qu'aucune expérience ne fait toucher du doigt. « J'ai l'absolu sous la main, » dis-tu. Parlons mieux, tu l'as dans l'esprit, d'accord, mais dans les choses, non. « Séparer les êtres de la matière, dis-tu encore, c'est distinguer les vagues de la mer. » — Je vois bien les êtres. Mais qu'est-ce que la matière? Tu arranges joliment la science à ta manière.

Je ne suis pas philosophe, encore une fois. Mais, vraiment, tu m'étonnes un peu quand tu me fais ce raisonnement : « Je vois, jusqu'à l'homme, une progression insensible entre les espèces : donc ce qu'on appelle esprit n'existe pas et n'est qu'une forme différente de Ja matière. » Eh bieni prouve-le-moi. En fait, l'esprit apparaît comme radicalement distinct de la matière. C'est à toi de démontrer qu'il y a là une illusion. Ta progression insensible (à supposer qu'elle fût établie et qu'il puisse y avoir progression sans sauts) ^ ta progression insensible des espèces, dis-je, est-elle une raison? — Moi, à un moment donné, je vois un hiatus formidable. Je dis tout bonnement que la progression est

violée. Toi tu préfères l'hiatus. Encore une fois, prouve ton dire. Je te cite textuellement toi-même : « L'homme, résultant de tous les êtres qui le précèdent, ne doit pas s'en distinguer. » — C'est le comble de Vapriorisrne. Pour que ton raisonnement portât, il faudrait partir d'un fait et pouvoir dire : L'homme ne se distingue pas des êtres qui le précèdent, donc il en résulte. Prouve donc que cette distinction n'existe pas. Pour me résumer, il me semble que tu t'appuies sur une hypothèse^ la progression insensible, pour nier le fait donné, la dualité de la matière et de l'esprit. Ce qui me parait peu digne d'un logicien.

Je me suis laissé entraîner sur tes pas à faire tant bien que mal le philosophe. Ce n'était guère mon intention. Mon cher ami, je suis heureux de voir que tu as réfléchi sur des choses sérieuses. Quel que soit le résultat de tes réflexions, j'estime qu'il vâut mieux que l'insouciance. Mais, laisse-moi te le dire, la philosophie me semble bien stérile. Comment t'expliquer ce que je pense? Il me semble que c'est une construction qu'on fait avec l'esprit, rien qu'avec l'esprit, et qui par conséquent ne peut satisfaire que l'esprit. C'est peu. Cela suffit au raisonnement, mais le raisonnement n'est pas tout l'homme. Un système n'est pas une croyance. Il ne vous prend pas tout entier, il n'a pas de vertu agissante; il ne s'adresse qu'à la tête. Laisse-moi te rappeler à ce sujet cette belle pensée de Platon qu'admirait si fort 0. L. : « C'est avec î'ame tout entière qu'il faut aller à la vérité. » Eh bien, mon cher ami, la philosophie ne procède pas de l'âme tout entière. Elle satisfait les exigences de la raison, elle ne satisfait pas les droits du cœur. Je ne fais point ici de phrases, je t'assure. Mais ce que j'appelle le cœur, ce qui constitue la personne morale de l'homme, n'a-t-il pas ses exigences qu'il faut satisfaire, ses intuitions dont il faut tenir compte. La philosophie spéculative les néglige dans ses moyens de recherche et elle arrive par conséquent à les nier dans ses résultats.

Tu arrives de déduction en déduction à dire que la morale n'est qu'un mot, que sous ce mot il ne faut rien voir que l'ensemble des règles propres à nous faire vivre agréablement. Mon cher ami, le crois-tu? Gela te satisfait- il ? N'y a-t-il rien qui proteste en toi quand tu te dis de ces choses? Est-ce que, pratiquement, tu ne te donnes pas des démentis formels? Ne sois pas la dupe de tes raisonnements; s'ils ne s'accordent pas avec ta conscience, c'est qu'ils sont faux. Tu reconnais sans cesse aux règles morales un caractère impératif que tes théories n'expliquent pas. Tu sens en toi des aspirations autres que celles du plaisir. Tu sais fort bien la différence qu'il y a entre un homme vertueux et un homme habile. Après une défaillance morale, ce n'est pas d'une maladresse que tu te .repens. Non, vois-tu, ta conscience est alors plus forte que ton système ; elle ne le connaît point, comme il ne l'a point connue. Mon cher ami, ce n'est pas pour ton plaisir que tu sens que tu dois aimer ton père, aimer les autres hommes. Ce n'est pas pour ton plaisir que ton père a fait pour toi ce qu'il a fait. Tiens, avec tes théories, tu t'insultes toi-même, tu insultes ceux que tu aimes le plus... Mon cher François, songe beaucoup au mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ignore. » Vois-tu, on démontre ce qu'on veut. Tu te démontreras peut-être que j'ai tort. Mais tu sentiras que j'ai raison. Mon ami, c'est là seulement qu'est la certitude, dans un sentiment intime, dans une adhésion de tout l'être, du cœur comme de l'esprit, dans un entraînement puissant, fécond, qui vous soulève et vous fait agir. Cela s'appelle la foi, foi religieuse, foi morale, peu importe; et c'est la seule chose raisonnable, parce que c'est la seule qui satisfasse pleinement la conscience. C'est la certitude intuitive, spontanée, la seule, la source de toutes les autres. Au bout du raisonnement, il n'y a que la probabilité, il y a toujours la possibilité du raisonnement opposé, toujours le doute, et partant rien de fécond, rien

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d'actif, pas de principes d'action. Ce n'est point avec une démonstration logique qu'on réforme sa conduite. Ce sont choses de la pure spéculation qui restent lettre morte pour la pratique. On ne passe pas comme cela de la tête au cœur. Il ne sufBt pas de se prouver par a + ô qu'on a tort d'agir de telle manière. Il faut le croire, et cela est d'un autre ordre.

Je te parle là à cœur ouvert, mon ami. Je désire ardemment que ce que je te dis puisse faire quelque impression sur toi. Essaye au moins d'y réfléchir un peu. Vois-tu, ce ne sont pas là des idées en l'air qui me viennent dans le courant de la discussion, pour le plaisir de te contredire. Ce sont des choses à quoi j'ai singulièrement réfléchi, moi aussi, aux heures de doute. Je te parle bien franchement, sans amour-propre de discussion, encore une fois. Fais-en autant, et, avant de chercher les moyens de me contredire^ cherche si je n*ai pas un peu raison.

Au revoir, mon ami. Crois à mon affection vraie.

A. p. DE L...

Aubais, cet. 1881.

Les deux lettres que tu m'as écrites me sont arrivées le même jour, mon cher ami, à cause de l'adresse que tu avais mal mise à la première. Je les relis aujourd'hui que j'ai envie de broyer du noir. Elles me font plaisir, car j'y vois bien de l'affection. Mais, au nom du ciel, mon cher ami, qu'est-Kse qui te prend de me faire à moi-même mon propre éloge et de me traiter au nez d'âme d^ élite? Mon cher, soyons sérieux. Tu me connais bien mal, comme en général tous les amis intimes. Si tu savais quel pauvre homme je suis! Vois-tu,

j'ai peur maintenant de t'avoir bien trompé sur mon compte dans les conversations que nous avons eues. Ce sont les indifférents qui vous jugent, le mieux parce que ceux-là vous voient dans le costume de tous les jours. Toi, tu m*as vu dans mes bons moments, les meilleurs peut-être. Mais j'en suis à me demander si ces moments-là sont sincères, s'il n'y a pas un peu d'hypocrisie involontaire dans ces confidences que l'on fait, si dans les épanchements les plus francs en apparence on ne pose pas toujours un peu, ne fût-ce que pour soi-même. Il ne faut pas trop t'y tromper, mon ami. Vois-tu, l'homme vrai, c'est presque toujours le lâche, la bête; l'autre, celui qui parle si bien, qui s'attendrit si joliment, qui a de si belles aspirations, c'est un être factice, artificiel. Je ne sais pas s'il existe ailleurs qu'en imagination. G'e&t un moi romanesque, qu'on se fabrique un peu pour soi, un peu pour les autres, un moi revu et corrigé... rien de vivant d'ailleurs , un portrait flatté , une toile sans rien derrière, une figure plate et sans entrain comme une Vierge de Bouguereau, qu'on se met devant soi et qui trompe les candides, qui te trompe, mon cher ami. Ame d'élite ! Ton mot m'a fait sourire et voilà qu'il me met les larmes aux yeux! Allons donc, mon cher! Vois-tu, il faut que tu aies de l'affection pour moi, tel que je suis, et non pas pour ton < âme d'élite » qui n'a jamais existé que dans ton imagination.

Ce n'est peut-être pas très aimable, mon pauvre ami, tout ce que je te dis là. Et encore je ne te parle que de moi... Je t'ai prévenu que j'étais morose aujourd'hui, et l'on est égoïste dans ces moments-là. Je suis triste, de la seule tristesse vraie, de celle qui est sans motif (je ne sais pas de qui est le mot, mais il est juste). Je m'ennuie, je me déplais, je me dégoûte. Ah! voilà un jour où je te voudrais là. Pierre, mon ami, écris-moi. Fais-moi du bien. Surtout pas de compliments, je t'en supplie. Tiens, c'est absurde ce que je viens de t'écrire.

Ce soir peut-être, je serai d'une gaieté folle. Ma foi, tant pis. Je t'envoie cela tout de même et puis gronde-moi si tu veux. A bientôt.

A PAUL R

15 octobre 1882.

£h bien, mon vieil ami, tu ne dois plus savoir ce que je suis devenu. Je suis en fonction à Bourg-en-Bresse, ni plus ni moins. Connais-tu Bourg-en-Bresse? C'est un petit trou de 20 000 âmes à peu près, célèbre par ses volailles grasses et où il y a un lycée de seconde classe, ce qui est bon au point de vue de mon avancement. J'ai passé un premier jour d'ennui noir; et puis j'ai fait mon nid, trouvé des collègues gentils, un petit appartement pas mal, une table d'hôte trop bonne, et voilà. Je dirige l'esprit et le cœur de dix-huit élèves, que je tiens sages comme des images, et je suis en train de devenir Bressan au fond de l'âme. Quant à Rome, les choses doivent se décider celte semaine. J'ai, à l'heure qu'il est, une peur atroce d'obtenir ce que j'ai demandé. Voilà mon installation faite, je commence à prendre mes habitudes^ en sorte que je ne demande au ciel que de me laisser ici pour un an.

Écoute ces vers admirables que je viens de composer à ton intention :

Bourg est le pays des chapons Et des volailles qu'on engraisse, Ville honnête, je t'en réponds.

Bourg est le pays des chapons.

Et ces triolets que je ponds Pour envoyer à ton adresse Diront le pays des chapons Et des volailles qu'on engraisse.

Bourg a des cafés à Pinstar Des cafés de la capitale.

Il ne faut pas railler Bourg; car Bourg a des cafés à l'instar ; Et tous les ans madame Agar Vient jouer Phèdre, dans la salle Du théâtre neuf, à Tinstar Des scènes de la capitale.

Arles vante ses Aliscamps

Et Marseille sa Cannebière,

Mais Bourg dédaigne leurs cancans

Et se moque des Aliscamps.

Car Bourg offre aux bourgeois marquants

Une promenade exemplaire

Qui laisse loin les Aliscamps

Et Marseille et la Cannebière.

On y tourne en cercle, le soir, De huit un quart à dix moins seize.

Oh I qu'alors il est beau de voir Bourg tournant en cercle le soir!

Puis on se couche avec l'espoir, Espoir charmant, ne t'en déplaise, De retourner demain au soir.

De huit un quart à dix moins seize.

AU MÊME

Rome, 14 février 1883.

Pas gaie, Rome! Oh non! C'est charmant à voir trois semaines. Mais après, on s'y ennuie. mon tour d'Odéon ! les concerts Lamoureux! Et si tu savais quelle horreur c'est que la campagne romaine ! une espèce de steppe aride, empestée de malaria, sans arbres, avec des ruines et des cornes de taureaux pour tout ornement. Il esl vrai qu'elles sont superbes les cornes des taureaux romains, larges, longues, luisantes. On les monte et on en fait un grand com-

merce à Rome comme objets de décoration. Veux-tu que je l'en envoie une paire?

Hélas! Que tu me donnes de regrets avec tes histoires de Damnation et de LohengrinI II n'y a pas de musique possible à Rome. L'opéra est au-dessous de tout. En ce moment, il vit sur Excelsior. En fait de nouveautés, aux autres théâtres, on joue : // demi-monde^ Faciamo divorzio, La figlia di Madame Angot, et ainsi de suite.

Au fait, tu me parles de Daudet, c'est très bien, mais parle-moi donc de toi aussi, qui m'intéresses plus que Daudet. Il paraît que VÉvangéliste ne t'a pas ravi, moi non plus; mais enfin c'est plutôt le système qui m'y déplaît que l'œuvre même. Je crois que c'est absolument vrai^ que c'est fort, juste, bourré d'observations, de documents, de tout ce que tu voudras... et que tout cela n'empêche pas que VÉvangéliste ne soit un livre ennuyeux (voilà mon grand jnot lâché). Ce débordement de vérité qui, selon moi, finit par détruire la personnalité de l'écrivain, cette tendance à se soumettre absolument aux faits, au lieu de les recréer en soi, de les remettre dans son moule propre; cet art absolument objectifs qui annule l'artiste, qui lue son moi^ son énergie, et aboutit à remplacer la peinture (qui est une interprétation que chaque peintre fait différente) par la photographie, cet art-là, Daudet me paraît y avoir déplorablement versé depuis le Nabab, Froment jeune était tout autre chose. Mais, étant donné le genre que j'exècre, je trouve VÉvangéliste bon. On dit que l'histoire est vraie et que Daudet a les documents en poche. Eh bien ! il n'avait qu'à publier les documents eux-mêmes, c'eût été encore plus vrai. Je t'assure que de pareilles méthodes me paraissent détruire l'art. Balzac, dont ces gens-là se réclament, avait autrement l'imagination créatrice. Que resterait-il de l'artiste, si sa tâche était d'exprimer la vérité absolue, objective...? Juste ce qui reste du savant, c'est-à-dire rien, —

Tœuvre du savant étant essentiellement impersonnelle, allant se perdre dans cette chose impersonnelle qui est la science, autrement dit la vérité vraie. 11 n'y a art que là où un homme s'ajoute à la vérité. Tu sais, c'est la vieille définition de Bacon, homo additus naturœ. Les grands artistes ne procèdent pas par moulages, et tout cet art actuel n'est que du moulage. Daudet manque radicalement de la qualité essentielle^ l'imagination, et malheureusement le roman actuel en est là.

Le xvn® siècle (pardonne à un ex-professeur de rhétorique), qui avait à peu près les mêmes théories sur la vérité dans l'art, procédait tout autrement. Corneille, Molière observaient, mais ils ne se servaient pas de leurs observations, autrement dit documents humains, pour les remettre tels quels dans la pièce du lendemain. Ils s'en servaient comme de renseignements, de points de repère grâce auxquels ils cherchaient à acquérir une connaissance générale de l'homme, et, celte connaissance une fois acquise, leur imagination ainsi nourrie créait de nouveaux faits, de nouveaux types, à la fois idéaux et vrais. C'est pourquoi leurs ouvrages sont des œuvres d'imagination et des œuvres de vérité. George Sand est de cette école, et tout grand poète dramatique ou romancier, tout homme qui a la vie à représenter et qui est un homme de grand talent lui appartient. Si l'on fragmente ces deux conditions, on a des choses tronquées, incomplètes, d'un côté Dumas père, de l'autre le Daudet des derniers jours.

Pardon, mon cher ami, je n'avais nullement l'intention de me lancer dans cette discussion. Au revoir encore une fois, et bonnes amitiés.

A P. DE L

Rome, mars 1883.

Quel dommage que nous ne soyons pas venus ici en même temps, mon cher ami ! Tu aurais trouvé le moyen de t'enthousiasmer pour Rome, et peut-être que cela m'aurait gagne. Pour moi, Rome est la ville où il y a les plus beaux Michel-Ânge du monde, et puis, voilà tout. Et comme on ne passe pas sa vie devant Michel-Ânge, juge si le reste du temps me semble gai !

Tu te moques un peu de ce que je regrette Meudon. Je t'assure que j'en suis là. Celte absence d'arbres, de campagne, devient pour moi une* espèce de souffrance. Même quand j'en trouve, à Tivoli ou ailleurs, ce n'est plus nos aspects du Nord, et les lignes de montagnes invariablement nobles, les oliviers, le ciel très bleu et l'air très limpide, tout cela ne me dit rien. L'autre jour, à la bibliothèque de l'École, je feuilletais des eaux-fortes de Chinlreuil, et (ne le dis pas) j'avais presque les larmes aux yeux à voir des allées de pommiers, des buissons avec l'air bien français, des aspects de ciel et des effets d'éclairage sans lesquels la nature — mettons la campagne, si nature est ambitieux — me fait l'effet d'une étrangère. Vois-lu, je rêve de Fontainebleau ou même de prairies normandes, grasses, vertes, de ce vert qu'on ne connaît pas ici, avec des pommiers à cidre et des paysans qui parlent français ou à peu près. Oh ! le pays où l'oranger ne fleurit pas î

Tu ne te figures pas ce que je me sens homme du Nord, depuis que je suis en pays latin. Ne vois pas là, je t'assure, une boutade, une fantaisie. J'ai la nostalgie, non pas précisément de la France, mais de la campagne française, et je donnerais bien dix ans de la vie de K... pour être transporté dix minutes dans ce pauvre Meudon calomnié.

J'ai un piano qui me distrait un peu. J'ai aussi quelques

vers sur le métier qui sont en somme ce que je fais de mieux ici. Ah! que je voudrais donc te voir encore une fois! Que j'aurais de choses à te dire, qu'on ne peut guère écrire. Toi, écris, écris sans me bouder de mes retards. J'ai plus besoin de tes lettres ici que toi tu n'as besoin des miennes dans ta vie d'école. Pour toi, c'est du luxe, pour moi, c'est presque du nécessaire. Tu m'as gâté pendant ces deux dernières années, et, quand on avait pris comme moi l'habitude de l'amitié, il est dur d'en faire carême. Écris-moi tout au long et tout ce qui te passera par la têle. Couvre des rames de papier sans penser à ce que tu vas dire et envoie sans relire, ce sont là les lettres comme je les aime.

Âh! comme je donnerais toute l'érudition du monde pour un beau vers !

A ED. M

Rome, 16 mars 1883.

Mais certes non, mon cher ami, je ne veux pas que tu montres mes vers à qui que ce soit. J'ai promesse formelle de toi là-dessus. £t je ne t'en délie pas du tout. Ce n'est môme qu'à celte condition que je t'enverrai ma nouvelle pièce *, peut-être demain, peut-être plus tard. J'ai quelques relouches à faire. Et puis je t'adresserai cela avec tous les tressaillements de cœur d'un père qui... Inulile de te dire que, jusqu'à ta réponse, je ne vivrai pas. Par charité, mon ami, réponds-moi tout de suite quand tu l'auras reçue. Je ne l'ai montrée à personne et je suis anxieux. Au fond, ces cent cinquante vers-là ont été ma grande préoccupation d'un bon bout de temps, beaucoup plus que l'archéologie, et j'avoue y attacher plus d'importance.

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