‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 162 sur 165 · C'est la pièce intitulée : A Pascal · texte numérisé non relu

C'est la pièce intitulée : A Pascal

Que L... me pardonne! J'y ai beaucoup travaillé, plus que d'ordinaire. Est-ce un bien ou un mal, tu en jugeras, mais le sujet m'a empoigné. Il m'est venu en face du Jugement dernier de Michel-Ange, par une foule d'associations d'idées. D'ailleurs, il y a longtemps que j'avais envie d'exprimer des idées religieuses en vers, et je t'en avais parlé. Mais tu sais combien j'avais peur des difficultés, les expressions de convention qui pullulent, le spiritualisme chrétien à la Lamartine qui est usé, etc. C'est tout autrement que je voudrais m'y prendre, et, si cette pièce-là est réussie, j'en ferai peutêtre deux ou trois autres du même genre. Au fond, j'estime peu la poésie parnassienne de pure forme. Dans le sujet que je vais t'envoyer, j'ai trouvé de Vidée et de Y idée passionnée (quel drôle de jargon je parle là, mais tu me comprends), choses qui me semblent capitales en poésie.

Encore une fois, mon ami, tu me répondras sans tarder, n'est-ce pas? Un petit feuilleton critique à mon usage personnel, pour préluder à ceux que tu feras plus tard. Tu vois que je pense à autre chose qu'aux sarcophages. Car, tu sais, je suis voué aux sarcophages, aux sarcophages chrétiens. De loin, cela a un air sinistre... comme qui dirait un trappiste penché sur sa fosse : Frère, il faut mourir. Eh bien, pas du tout. Les sarcophages chrétiens sont bien moins sinistres qu'ils n'en ont l'air. On les trouve généralement dans de beaux palais ou de jolies villas. Ils servent de fontaines ou de jardinières. Il y a dessus un tas de petits bonshommes atrocement laids , représentant des scènes pieuses. Étant donné un fragment de sarcophage oU il ne reste plus que deux jambes^ déterminer s'il est chrétien et ce qu'il représentait. Voilà le sublime du genre. Je m'en approche. Il y en a pas mal de publiés, mais il reste beaucoup de fragments inédits. Ma tache est d'aller un peu partout les dénicher, mesurer, décrire et réjouir ainsi le cœur de notre directeur qui est ici par le sarcophage.

â78 CORRESPONDANCE

AU MÊME

Mon cher ami,

J'avais beaucoup versé dans Tabslrait, dans la pièce que tu as sur les vers de Lucrèce. J'ai tâché de m'en garer ici et de prendre un peu plus le côté sensible des idées. Je voulais mettre un peu plus de philosophie dans la fin, et j'avais aussi quelque chose de tout prêt, une espèce de prière ou d'hymne, pour ajouter à ce que je t'envoie. Et puis il m'a semblé que cela finissait bien ainsi, brusquement. Qu'en penses-tu? Ç'auraient été des petites strophes plus légères, commençant à peu près ainsi :

Puisque ton serviteur souffre devant ta face,

Puisqu'il te plaît ainsi D'ouïr le bruit que font ses sanglots dans Tespace,

Seigneur, Seigneur, merci.

Etc.

quatre ou cinq strophes dans ce rythme et sur ce ton recueilli. Le tout aurait peut-être fini sur le mot : abêtissement.

A SON PÈRE

Rome. 22 mars 1883.

Hier, j'ai été passer mon temps à Saint- Jean-de-Latran, où l'on fait la meilleure musique de Rome. L'office des Ténèbres a été admirable, et à la fin il y a eu un Mts&^ere, un des Miserere célèbres qu'on ne chante guère qu'ici et qui est une des plus belles choses que j'aie jamais entendues. J'ai été absolument ému. Je vais y retourner aujourd'hui et demain en entendre deux autres différenls et aussi beaux, à ce qu'on

dit. L'autre jour, on a exécuté à Saint-Louis le fameux Stabat où nous devions aller, et tous ces soirs-ci on joue le même Stabat de Rossini avec chœur et orchestre, devine où? Au café de Venise. Est-ce assez italien?

A p. DE L...

1" avril 1883.

C'est une litanie qui revient dans toutes nos lettres, mon cher ami : Je te manque, tu me manques, nous nous manquons. Âhl que j'aurais donc volontiers causé avec toi aujourd'hui ! Je me suis permis ce matin une lecture qu'il ne m'est arrivé qu'une fois ou deux de faire. Est-elle bonne, estelle mauvaise? Je n'en sais trop rien. Toujours est-il qu'elle me remue singulièrement. Ce sont certaines grandes pages par moi griffonnées le dimanche des Rameaux, il y a deux ans, et déchiffrées par toi chez T... J'ai souvent eu la tentation de les brûler avec quelques autres du môme temps... El puis je les remets toujours au fond du tiroir. C'est égal, il faudra bien qu'un jour ou l'autre tout cela passe au feu. Ce n'est pas fait pour être vu. Âh ! les tristes heures, et les bonnes aussi que j'ai eues ce printemps-là ! Que tu m'y as été utile, mon cher ami, et quel ingrat je ferais si je ne t'en aimais pas beaucoup. Que j'ai donc été secoué! Toi excepté, qui m'as vu en train, je crois que personne ne reconnaîtrait le très placide Grousset dans ces pages sens dessus dessous. Et moi-môme, je me demande si c'est bien moi qui ai écrit cela. Ce matin, je les ai relues. Cela^m^a très ému et un peu surpris. Ah ! si jamais je publie des œuvres, voilà une chose qu'on n'y verra pas, un inédit que tu seras probablement seul à connaître.

â80 CORRESPONDANCE

... Ah çà! Qu'esl-cc que lu t'imagines donc d'extraordinaire sur les cérémonies de la semaine sainte ici ! Il y a une ou deux églises où la foule va, parce qu'il y a des sopranisles qui ont une belle voix et que c'est la mode. Le tout Rome est à Saint-Pierre le jeudi saint et y fait conversation. Toutes les vieilles Anglaises ci-hibernantes assistent aux Ténèbres les mercredi et vendredi à Saint-Jean-de-Latran, où. les Miserere à la dernière mode du maestro Gapocchi sont fort bien exécutés. Elles (les Anglaises) y apportent de petits pliants pour s'asseoir et échangent des impressions. C'est infiniment plus religieux et, selon moi, plus beau, à Saint-Sulpice ou à Notre-Dame. Et j'ai été tout content, le jour de Pâques, d'aller entendre de bonnes petites vêpres à Saint-Louis, où l'on a chanté YO filii, ma passion. Quand j'étais enfant, je n'aimais pas beaucoup que ma mère me conduisit à vêpres. Cela ne m'amusait guère, comme de juste. Mais, le jour de Pâques, j'aurais pleuré si l'on m'avait privé d'aller entendre V Alléluia. Il me remet maintenant au cœur une foule d'impressions d'enfance, gaies ou tristes... y compris les œufs de Pâques que je recevais immanquablement le dimanche matin, en revenant de la messe. C'était ma mère aussi qui me les donnait. Et voilà comme quoi, mon bon ami, YO filii, qui me plaît tant et qui est si gai, me met de temps en temps les larmes aux yeux... comme quoi aussi il me prend des envies d'avoir un beau petit rejeton qui portera des cheveux blonds, très longs, rien que pour lui offrir des œufs de Pâques.

A ED. M

Rome, 1" avril 18S3.

Ahl le brave, le cher, l'excellent ami qui apprécie vos vers et compose des feuilletons pour vous le dire. Merci

bien, mou vieux confident, mon critique ordinaire. Ce n'est pas vanité, je l'assure, et désir de m'enlendre faire des compliments. Mais j'ai absolument besoin de temps en temps qu'on m'aide à croire que ce que j'écris n'est pas trop médiocre. Il y a toujours si loin de ce qu'on voulait faire à ce qu'on a fait! fl y a dans cette pièce un tas de choses que je voulais dire et que je n'ai pas dites. Qui sait? c'est peut-être pour cela qu'elle est bonne. Je lui ai laissé le temps de se tasser, de se condenser un peu dans ma tête. Notamment pour la dernière partie, il m'eût été facile de la faire double. Je me garderais bien maintenant d'y ajouter. L'idée est claire et connue. Il ne s'agissait pas de l'exposer tout au long, mais de lui donner une forme imagée et saisissante.

Et, à ce propos, j'ai une envie folle de défendre un peu mon apostrophe du milieu. Certainement, la logique, la suite du raisonnement ne l'amènent pas strictement. Mais la poésie n'est pas du tout construite au point de vue logique de la déduction des idées (comme la pièce sur les vers de Lucrèce). Et il se trouve justement que le morceau a été la première idée de la pièce qui m'est venue à l'esprit, devine un peu où? en face du Jugement demie?* de Michel-Ange. As-tu vu la gravure? Il y a un Christ levant le bras, maudissant, et les martyrs effrayés tendent en manière de sauvegarde les instruments du supplice, roues, grils, croix; saint Laurent, sa peau éeorchée, etc. (Je voulais môme prendre la scène telle quelle, et puis, en vers, c'était grotesque; ce qui m'a bien fait sentir les différences de condition des deux arts.) Et je ne sais pourquoi, en regardant bien, je me suis mis à penser à Pascal et à me dire que, lui aussi, il aurait quelque chose à présenter, non la peau ou son sang, mais, etc. Tu vois d'ici. D'où ma pièce. Cela s'est étendu, modiûé, car c'est à peu près au jour de l'an que j'y ai pensé, mais je tenais à mon Jugement dernier, et voilà toute son histoire. Sans compter qu'au milieu de ces pensées il mettait quelque •

chose de plus tangible, un tableau, et fournissait d'ailleurs matière à quelques vers éclatants que je n'aurais jamais eu le courage de sacrifier. Ceci est le dernier argument.

A PAUL R,

Lundi, 7 mars 1883.

Ah çà, mon vieux Paul, tu te figures que je passe mes soirées à entendre des roulades à Tilalienne, de Bellini, de Pacini et tous les ni possibles ! Quelle illusion ! Je sors des Niebelungen, mon cher, de Y Anneau des Niebelungen en quatre soirées, et en allemand. J'espère que tu vas être jaloux, pauvre Parisien, qui ne connais pas le moindre petit acte de la Walkure ou du Gôtterdammerung. On a envoyé tout exprès une troupe germanique pour me les jouer et je n'y ai pas manqué. Ah! mon cher, comme nous n'avons pas idée de Wagner par les concerts I Rien de tout cela ne peut se morceler, s'isoler de l'ensemble, se comprendre même, hors de la scène. A part une des soirées, la première, où le rasant domine, c'est splendide, tout à fait original et nouveau. Ce n'est plus ce qu'on est habitué à entendre; il faut s'y mettre un peu, mais cela en vaut la peine. Le Tannhauser n'en donne pas la moindre idée, et le Lohengrin assez peu. Par exemple, il y a un point du système qui est bien singulier, et très fatigant : c'est de ne faire presque jamais chanter qu'une voix à la fois. Il n'y a pas même de chœurs (deux dans les quatre soirs).

Je t'écris de la bibliothèque du palais Farnèse. C'est lo plus charmant endroit du monde pour ne rien faire. Il y a de grandes fenêtres avec une vue énorme sur Saint-Pierre, le Transtévère, le Janicule. C'est à l'ouest, et il y a en ce

moment un soleil couchant première qualité. Que je voudrais t'en envoyer un petit rayon sous enveloppe! Il fait doux, tranquille, et, si je voulais décrire tous les zigzags du soleil sur les vieux livres qui m'entourent, j'en aurais de quoi remplir cette dernière page et une autre encore. Je te fais grâce.

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