A MADAME X
RELIGIEUSE A GAHORS
Rome, 8 mai 1883.
Ma chère tante, je suis le plus paresseux des neveux d'avoir tardé si longtemps à répondre à votre bonne lettre. J'avais pourtant été tout heureux de la recevoir. Je suis très seul à Rome, j'y vis un peu en loup-garou, et c'est fête pour moi quand il m'arrive des nouvelles de personnes qui m'aiment bien et qui me le disent. Nous ne nous sommes malheureusement guère vus depuis 1870 ; mais soyez sûre que je n'ai pas oublié combien vous avez été bonne cette année-là pour le petit René. Il a eu beau grandir et même prendre quelque peu de moustaches, ce sont là de bonnes impressions d'enfance qui lui restent et auxquelles il a toujours plaisir à penser.
J'ai à répondre à vos questions, ma chère tante, questions qui sont si naturelles et où je sens si bien l'affection. Vous me demandez si je prie et si je pratique. Je suis tout heureux d'avoir à vous répondre oui\ sachant que vous-même en serez heureuse. J'ai le grand bonheur de croire, n*ayez aucune crainte à cet égard, et ne croyez pas qu'il faille faire le sacrifice de ses convictions dans l'Université. C'est encore^ à ce qu'il me semble, de toutes les carrières, celle où l'on est
le plus à même de garder son indépendance, et je n'y resterais pas longtemps s'il en devait être autrement, ce qui n'est en somme pas probable.
Je m'occupe ici d'antiquités cbrétiennes. Ma tâche est de signaler et de décrire les sculptures des sarcophages qui ont servi à la sépulture des premiers fidèles à Rome, jusqu'au v° siècle. Il y en a des fragments un peu partout, dans les catacombes, que je dois visiter assidûment, dans des palais, chez des particuliers. J'ai pensé qu'il vous intéresserait peutêtre de voir la photographie de l'un d'eux. C'est une série de scènes empruntées aux livres saints. A gauche, Jésus ressuscite Lazare. Puis Jésus multiplie les pains, puis change l'eau en vin (scène par lesquelles les anciens chrétiens représentaient presque toujours le mystère de l'eucharistie). Au centre, une dame entre deux fidèles prie à la manière primitive, c'est-à-dire en tenant les deux bras levés et les mains ouvertes. De l'autre côté, Jésus et la Cananéenne, enfin Moïse au milieu des Juifs, et Moïse frappant le rocher d'où jaillit l'eau, qui est, pour l'art chrétien primitif, un symbole de régénération et de vie nouvelle... Tout cela a été sculpté au IV® siècle. C'est un peu grossier d'exécution... Ce n'étaient pas de bien grands sculpteurs que les premiers chrétiens, mais leurs œuvres ont bien leur intérêt, je vous assure.
Voilà que je me mets à vous faire un cours d'archéologie chrétienne. Que voulez-vous? Il m'a semblé que vous aimeriez savoir un peu de quoi je m'occupe ici. Vous me direz si j'ai eu tort.
ÉLÈVE AU LYCÉE DE BOURG
Florence, 1883.
Je VOUS remercie, mon cher monsieur, d*avoir été si prompt à me répondre, malgré le très mauvais exemple que je vous avais donné. Celte fois, je ne veux pas trop larder à vous dire le plaisir que m'ont fait vos huit pages. El, tenez, puisque vous me parlez de vos lectures et me faites l'amitié de me demander mon avis, laissez-moi vous féliciler tout de suite du jgoût que vous semblez prendre à vos études de celte année. — Vous aimez la lillérature française. Vraiment; vous avez raison. Moi aussi, je Taime, et beaucoup, vous vous en êtes peut-être aperçu, et je l'aime tout entière, depuis la Chanson de -flo/anc? jusqu'à la Légende des siècles. Vous avez, mon cher monsieur, presque l'air de vous excuser de lire et d'aimer Hernani ou Le Roi s'amuse. Pourquoi donc? Lire Racine, c'est bien; lire Hugo, c'est bien aussi. Qui vous force à choisir? Je sais bien que vous n'en êtes pas là, mais prenez garde d'y tomber. De M. X..., qui n'aime que le xyii^ siècle, et de M. Z..., qui ne se complaît qu'au xix®, aucun n'a raison. En géométrie, il n'y a qu'une solution juste; en littérature, surtout en poésie, il y en a une infinité, et quoi qu'en disent les dogmatiques, dans un sens ou dans l'autre, les classiques à l'endroit ou à l'envers, ces solutions ne s'excluent pas, elles se complètent. Le goût véritable consiste à les comprendre et à les admettre toutes, comme autant de faits historiques, et non à ériger l'une d'entre elles en loi éternelle et absolue dont on se sert pour condamner les autres.
D'ailleurs, il me semble qu'on n'en est plus là. Vous me parlez à plusieurs reprises de classiques et de romantiques.
comme s'il y en avait encore. Mais ces mots-là remontent à 1830 et ils ne correspondent plus à grand'chose aujourd'hui. Pour mon compte, si j'ai tant insisté dans les leçons que je vous ai faites sur la poésie dramatique du xvii® siècle, pensez-vous que ce fût en baine HHernani? J'ai tâché tout simplement de vous faire comprendre un système aujourd'hui remplacé par un autre qui a d'autres qualités et d'autres défauts et qui sera détrôné à son tour. Car une littérature vit et se transforme comme un homme, comme un peuple, et une littérature immobile serait une littérature morte. Progrès, décadence? je n'en sais rien; mais, à coup sûr, mouvement et mouvement nécessaire.
Bien entendu, chacun a ses sympathies, ses préférences instinctives. Mais cela n'empêche pas, quand on raisonne et qu'on juge, de rendre à chaque siècle ce qui lui est dû. Je suppose que les cheveux blonds vous agréent plus que d'autres, vous reconnaîtrez bien cependant qu'on peut être fort beau avec des cheveux noirs. Eh bien, Racine est blond, si vous voulez, Hugo, brun. Ce n'est pas une raison, si l'on aime le blond, de maltraiter la crinière d'Hugoïste, et si le brun, de maltraiter la perruque de Racine.
Seulement, il y a une chose toute naturelle, c'est qu'il nous est plus aisé de goûter la poésie de notre siècle que toute autre, précisément parce qu'elle est de notre siècle.
Nous y entrons de plain-pied, nous y sommes chez nous, et, si nous avions le malheur de faire des vers, nous en ferions à la manière de Hugo et non à celle de Racine. Au contraire, nous avons besoin d'une culture spéciale pour arriver à comprendre et à aimer des systèmes qui, après tout, sont morts, et à nous refaire ainsi contemporains de nos arrière-grands-pères. Eh bien, ce développement de l'esprit historique ou critique, ce qui se vaut à peu près, c'est précisément le but de l'éducation littéraire, but qu'on oublie quelquefois un peu trop. Il faut, pour y arriver, un peu d'étude
et d'effort, c'est tchit simple. Mais le résultat en vaut la peine.
Lisez beaucoup, lisez des écrivains, vieux ou jeunes, du nord et du midi. C'est le moyen de vous tenir le goût ouvert et de vous mettre en garde contre l'esprit de système et d'exclusion, lequel est tout le contraire du véritable esprit littéraire. Si vous êtes maintenant à même de goûter Racine et son siècle, essayez le même effort pour une autre époque, pour les tragiques grecs, pour Homère, qui est si peu eonnu dans les classes et qu'on aime tant lorsqu'on le connaît, qui est si sain au goût et si reposant à l'esprit. Si même^ pendant vos vacances, vous pouviez avoir sous la main un peu de littérature étrangère, ce serait une excellente chose. Je trouve qu'il y a là dans nos études une singulière lacune, et c'est à chacun de la combler un peu comme il peut. Dans les classes de lettres, on gorge les élèves de sciences exactes qu'ils étudient à contre-cœur et qui leur servent bien modérément (à moins que les choses n'aient bien changé depuis quelques années) et on leur laisse ignorer qu'il y a un poète qui s'appelle Shakespeare! Je vous souhaiterais bien de faire connaissance avec lui, une fois délivré des soucis de l'examen. Il y a de petites éditions à très bon marché de ses chefs-d'œuvre. La traduction vaut ce qu'elle vaut, mais c'est toujours quelque chose. Après Athalie, vous entrerez là dans un autre monde. Othello , Macbeth, HamletJeBoiLear, et Roméo, voilà l'essentiel, et je crois que vous les trouverez facilement.
Vous faites fort bien de lire du Nisard. C'est un esprit un peu exclusif et systématique. Il n'aime peut-être ni ne connaît très bien le xvP et le xviii'' siècle. Mais, pour tout ce qui touche le xvii% il est excellent. Ses études sur Descartes, sur Bossuet, sur Pascal sont admirables, et vous y trouverez plaisir et profit, car elles sont, comme tout l'ouvrage d'ailleurs, vraiment bien écrites. Est-ce que vous avez dans vos
bibliothèques le cours de Saint-Marc Gitardin? C'est un peu superficiel, pas toujours très juste, mais on y passe en revue une foule d'auteurs, et la lecture en est très attrayante.
Vous lisiez, m'avez-vous dit, la lettre à rAcadémie, quand vous m*avez écrit. C'est un des morceaux qui prêtent le plus aux questions. Vous savez qu'il y a dedans, parmi de jolies et d'excellentes choses, quelques idées étroites, quelques jugements faux, celui sur Molière, d'autres encore.
Voilà bien du bavardage. Prenez-en ce qu'il vous plaira. Je ne professe pas, Dieu merci, je cause avec vous tout à l'aise, et vous êtes toujours en droit de me donner tort et de me le dire. Et sur ce, mon cher monsieur, je vous envoie mes meilleurs souhaits pour le concours et l'examen prochains.
A. P. DE L
Aubais, octobre 1883.
Tu auras trop d'esprit, mon bon Pierre, pour t'étonner le moins du monde que je t'aie si affreusement négligé ce mois-ci. Tu me rendras peut-étr^ un jour la pareille et pour les mêmes raisons, je te le souhaite. Que veux-tu? C'est le rôle des Pylade, des Arbate et des Paulin que d'être négligés un peu dès que la princesse entre en scène. (Voir le théâtre classique, qui est, comme on le sait, une peinture fidèle du cœur humain.) Je vois d'ici une explication dans les règles entre le roi Xiphilin et son confident Polyslère.
Que direz-voiis, Seigneur, de mon ingratitude? — N'ayez point de souci qu'elle me soit trop rude, Seigneur. Je connais trop les tendres mouvements Qui dominent parfois les sensibles amants, Et qui font que l'objet d'une si belle flamme
Veut régner sans partage au secret de leur âme. Mais encor qu'on la semble oublier à moitié, On réserve pourtant les droits de l'amitié, Qui subsiste, pareille à la flamme nocturne Qu'une main vigilante entretient dans une urne.
(C'est une veilleuse que je veux dire.) Ne trouves-tu pas que j'aurais eu des dispositions pour la tragédie? Ah! je suis né deux siècles en retard. J'aurais fait pâlir Campistron, et on aurait imprimé en morceaux choisis mon songe d'Artapherne et mon récit de Polystère déjà nomme'.
Ah! Pierre, mon ami, je suis dans le marasme, Pierre, n'en doute pas, la séparation Mettra mon pauvre cœur en révolution.
J'en fais l'aveu sincère à ton amitié sûre.
Et blessure.
C'est demain que je m'en vais, après avoir allongé la corde autant que possible. Ah! que c'est court, un mois bien employé ! Je gémis sur tous l'es tons. Je ne trouve à dire que des hélas! comme le Polyeucte de mon rival Corneille, et qui n'ont pas de peine du tout à sortir. J'étais si heureux ici ! J'avais tant de choses h dire et il me semble que je n'en ai pas dit le quart. Si encore j'allais te retrouver en Italie, mon cher ami! Je t'accablerais de récils, de soupirs, d'un déluge de lamentations et d'impatiences qui t'ennuieraient beaucoup et dont tu ne dirais rien par bonté d'âme. Que deviendra Xiphilin sans Polystère? Réduit au monologue, le malheureux! Il en fera de plus longs qu'Hernani lui-même. (peu! QEu! TcaTcai! Je soupirerai en grec quand j'aurai fini en français.
Tu m'as écrit bien enthousiasmé de Taine. Que c'est beau, l'enthousiasme ! Moi, je sens de plus en plus l'impossibilité d'avoir une opinion quelconque sur les matières politiques et sociales. C'est une faiblesse chez moi, que je regrette sincèrement, mais que je ne peux pas guérir. Le positivisme
même de Taine, qui te ravissait tant Tautre jour, est déjà quelque chose de fixe, de précis. C'est trop pour moi. Il y a des jours où je crois à toutes les belles choses de 89, et où j'ai des principes^ comme on dit. Je ne veux pas qu'on me le défende. Au fond, dire que je n'ai pas d'opinion serait faux. Je crois que je les ai toutes, successivement et quelquefois ensemble, ce qui ne laisse pas d'être embrouillant. En réalité, tout cela ne vaut pas un beau vers ou un torse bien modelé. C^est ce que Je crois le plus souvent, pas toujours.
Au revoir, mon cher ami. Aime-moi et porte-toi bien.
A . ED • M • •
Syracuse, 3 novembre 1883.
Où es-tu, mon vieil ami? Je t'écris un peu au hasard, espérant que cela t'arrivera, heureux homme qui professes la rhétorique en France. Que n'es-tu là? Que j'ai donc été content, mon cher ami, des heures que nous avons pu passer ensemble cette année! Quel ennui de se voir tout juste une fois l'an, quand on est de vieux intimes comme nous, et qu'on trouve toujours tant de choses à se dire ! Écoute, il faudra que nous nous arrangions pour faire ensemble la rhétorique dans un grand lycée. Quels excellents élèves nous formerons à nous deux! Et comme nous nous raccompagnerons quelquefois, à la sortie du lycée, en devisant de Racine et d'Emile Zola ! Si je suis marié dans ce temps-là, ce qui est dans la mesure du possible, n'est-ce pas? ma femme te détestera comme le monsieur qui fait toujours rentrer René en retard. D'ailleurs, tu auras bon dos, et, toutes les fois que je me serai un peu attardé hors du domicile con-
jugal, il sera entendu que c'est ta faute. Et dire que pour l'instant je suis célibataire au fin fond de la Sicile, et qu'il pleut !
Au revoir, mon vieil ami ; écris-moi de temps en temps ; je vais passer à Rome une année bien longue, bien ennuyeuse. Aide-moi un peu à la trouver plus courte et à prendre patience, j'en ai bien besoin.
ÉLÈVE AU LYCÉE DE BOURG
• Rome, 17 novembre 1883.
Mon cher monsieur.
Je ne suis pas trop étonné que Shakespeare ne vous ait pas fait grand plaisir. C'est si étranger à nos habitudes d'esprit qu'il faut de l'effort pour s'y plaire et qu'on ne s'y sent jamais tout à fait à l'aise. Pourtant il y a telle pièce, Othello^ par exemple, qui se rapproche assez de cette simplicité d'action que vous aimez. Et Hamlet? Est-ce que la scène entre Hamlet et sa mère, le monologue, la scène des fossoyeurs ne vous ont pas fait impression? D'ailleurs, la pièce est longue et traîne quelquefois ; mais, comme élude de caractère, il n'y a rien de plus profond et de plus étrange.
Je comprends fort bien que Maurice de Guérin vous ait plu, quoique les airs de souffrance et les tristes rêveries, comme vous dites, soient un peu passés de mode. Après tout, c'est peut-être la mode qui a tort. C'est beaucoup qu'une œuvre soit sincère, et la sienne l'est. La Tristesse d'Objmpio est un chef-d'œuvre, vous avez raison. Le Lac en est un autre, et Souvenir une admirable pièce. Vous faites
fort bien de les admirer toutes les trois. Comme c'est la même chose et comme c'est différent, n'est-ce pas! Je crois bien qu'en poésie les idées, les sentiments, les sujets ne sont rien par eux-mêmes, que chaque poète les transforme et les renouvelle par ce qu'il y met de soi, et... je vous écrirais là-dessus une bien belle dissertation si j'étais encore en rhétorique. Les Messéniennes, dont vous me parlez, manquent beaucoup de ce caractère personnel. Il y a bien de la rhétorique là^dedans.
Vous me dites avoir pa/Towru la Confession d'un Enfant du Siècle. Je note la nuance. Vousdirai-je que je n'ai jamais fait non plus que la parcourir? Il est impossible d'aimer Musset plus que je ne fais. C'est peut-être, des poètes de ce siècle, celui que je mettrais le plus haut. Et, sans parler môme du poète, ses Nouvelles en prose sont exquises. Mais la Confession est une œuvre manquée, quelque chose qui me semble triste, ennuyeux, déclamatoire quelquefoic, d'une impression générale maussade et malsaine. Le tout ne vaut pas quatre vers de Namouna.
AU MÊME
Rome, 15 décembre i883.
Vous me témoignez beaucoup de confiance, mon cher monsieur. J'en suis touché et peut-être un peu embarrassé. On n'aime pas à donner à la légère même un simple conseil sur des questions aussi sérieuses... Je voudrais vous dire tout le bien que je pense de l'enseignement, mais vous vous le direz à vous-même s'il y a lieu. Savez-vous, outre le plaisir que j'y ai trouvé, une des raisons qui me le font aimer? C'est Tindépendance qu on y peut avoir, indépendance relative sans doute, mais enfin plus grande que dans
beaucoup d'autres professions. Je crois qu'il n'y en a pas beaucoup où Ton puisse davantage penser ce qu'on veut et dire ce qu'on pense. Gela changera peut-être, j'espère que non. J'ai, si je puis parler de moi, des opinions et des convictions qui ne sont pas précisément à la mode du jour. Et ces opinions, je crois bien que je n'aurai, dans ma carrière, rien à dire ou à ne pas dire, à faire ou à ne pas faire, qui puisse les blesser. Il ne s'agit pas de la classe, bien entendu, où toute question d'un certain genre n'a rien à voir et doit être écartée. Mais il s'agit de la vie même, de ce qu'on peut dire, écrire, de la manière dont on peut user de son influence, etc. Il y a là-dessus, dans l'enseignement, une indépendance assez grande, pourvu^ bien entendu, qu'on ait ses grades et qu'on ne soit pas trop ainsi dans la main des autorités locales. C'est une chose assez précieuse aujourd'hui.
Au revoir, mon cher monsieur. Écrivez-moi encore et croyez-moi votre tout dévoué.
A ED. M
8 janvier 1884.
En effet, mon vieil ami, j'avais été tout étonné, presque inquiété, un peu attristé (voilà une belle gradation) de ne pas recevoir de réponse après deux mois. Et, tout compte fait, je ne sais pas si je te pardonne encore. Tu m'as traité là comme si j'étais déjà marié, ou plutôt comme si (u l'étais toi-même. Mais, si je suis disposé à un peu d'indulgence pour les jeunes époux, lesquels ont bien mieux à faire que d'écrire, j'en ai beaucoup moins pour les vieux célibataires comme toi, qui se laissent absorber par les dominos et le whist, au point de laisser sans Féponse une lettre datée de
Syracuse! Être négligé pour une charmante femme, je le veux bien, mais pour un blanc partout, c'est humiliant, et c'est là ce qui m'arrive. Misérable, va !
Tu me demandes ce que je deviens? Rien. Je travaille à peine, je perds mon temps, et je prends des habitudes de paresse de corps et d'esprit qui me coûteront à défaire Tan prochain. Je recule même devant l'effort de faire des vers, vois un peu où j'en suis tombé! et la petite pièce que je t'envoie * est, avec le sonnet que j'y joins et que j'ai arrangé cette semaine, tout ce que j'ai eu le courage d'écrire depuis septembre. La grande pièce dont le sujet te déplaisait tant en est resiée à ses deux premières strophes, que je t'ai montrées, que je trouve assez belles, et que je n'arrive pas à continuer. Je sens bien qu'après cette stérilité il y aura une débâcle un de ces jours, et que je pondrai à n'en plus finir. Mais je n'y suis pas encore, et vraiment, pour faire des vers, j'ai besoin cTy être. C'est un peu ridicule et je ne suis pas dans le mouvement, mais, de plus en plus, je n'aime que les vers qui me disent quelque chose, et que l'auteur a sentis en homme et non pas seulement en artiste. Les Parnassiens m'ennuient, à commencer par leur grand pontife, Leconte de.Lisle. Hier soir, j'ai scandalisé un de mes collègues qui me lisait avec enthousiasme < le dieu Khons > des poèmes barbares.
Où va-t-il le dieu Khons, le divin guérisseur Qui toujours se procrée et s'engendre lui-même?
Âh ! comme ça m'est donc égal, le dieu Khons, et à Leconte de Lisle aussi, et quelle fumisterie que celte poësie-là ! As-tu jamais entendu cette chose assommante, un morceau à variations pour piano. C'est un pauvre petit thème, tout petit, tout maigre, un embryon d'idée qui n'est même pas de