XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
moment, il eut encore la force de se soulever et de dire : Il faut croire! Ce fut son dernier mot.
A onze heures, tout fut fini... II avait vingt-quatre ans et six mois.
La nouvelle de cette mort jeta dans l'Université un douloureux étonhement. De toutes parts vinrent à la famille de Grousset les témoignages de la sympathie qu'il inspirait ou des regrets causés par une fin si prompte. Voici la lettre écrite par l'ancien directeur de TÉcole normale, M. F. de Coulanges : elle montre bien quels souvenirs Grousset avait laissés autour de lui.
« Monsieur i,
« Je reçois la nouvelle du malheur qui vous a frappé. J'ai c connu votre fils pendant trois ans. J'ai apprécié les rares c qualités de son esprit et de son cœur. J'avais mis en lui bien « des espérances. Aussi n'ai-je pas besoin de vous dire que « j'éprouve une profonde douleur. Je ne veux pas comparer c'mon chagrin au vôtre, et pourtant il me semble que, moi « aussi, je perds un enfant s. »
' i. A Monsieur Grousset.
2. Nous publions également la lettre écrite à M. H. Grousset par M. Geffroy, membre de Tlnstitut, ancien directeur de l'École de Rome.
19 avril 1885.
« Monsieur,
« Je reçois ce matin votre triste lettre du 17, et je veux y répondre tout de suite.
w C'est hier, à trois heures, par M. Perrot, directeur de l'École normale, que j'ai eu la première nouvelle du malheur qui a frappé votre famille, l'École française de Rome, l'Université. Je me préparais à envoyer à monsieur votre père l'expression de ma sympathique douleur. Je vous remercie bien sincèrement de n'avoir pas douté de mes sentiments et de m'avoir compté parmi ceux qui se sentiraient frappés avec vous. Je
NOTICE BIOGRAPHIQUE XXXIIl
Qu*eût-n fait, s*il avait vécu? Quelle place eût-il prise dans cette société qu'il ne fit qu'entrevoir?
Certes, il n'eût pas été un homme d'action. Rien ne lui fut plus étranger que le désir d*étre quelque chose. Par son tempérament comme par son éducation, il avait pris le pli du repos ; les conditions matérielles de la vie le préoccupèrent fort peu. D'autres prévoyaient pour lui et s'entendaient, par leur affec-» tion, à lui rendre les années faciles. Il n'était pas de ceux qui règlent leur avenir et calculent à l'avance toutes les chances contraires ou favorables. La vie se déroulait devant lui comme une page de roman, souvent triste, parfois heureuse, mais toujours attachante, et il la goûtait pleinement, se gardant bien de la tourner trop vite. 11 ne déroba rien à l'imprévu, croyant que c'était manquer de respect à la Providence que de disposer sans elle de nos joies ou de nos peines.
Tel il se fût montré dans sa vie publique. Ce qu*il dit de lui-même qu'il fut un étranger parmi ceux de son âge eût été bien vrai. Notre fièvre d'activité, nos longs calculs, notre impatience de nK>uvement, toute cette vie de notre démocratie moderne répugnait à ce tempérament si calme. Ce doux rêveur
n'avais connu votre regretté frère, à vrai dire, qu'un instant, mais cet instant m*avait certainement suffi pour distinguer ses rares et aimable? qualités de cœur et d'esprit, et il me faisait particulièrement regretter de n*ètre plus le directeur de l'École française de Rome ; j'espérais le retrouver, le revoir, et le suivre dans sa carrière. J'avais recueilli tout d'abord les prémices de sa bonne renommée, car je me rappelle que les nominations pour la nouvelle promotion de l'École française de Rome avaient d'abord été faites sans qu'on eût pu lui faire place; mais ce qu'on me disait de lui m'inspirait de grands regrets, et je saisis avec bien du plaisir une occasion qui se présenta après coup de l'attacher à l'École. Je me rappelle que je lui écrivis au lycée de l'Est, auquel il avait été appelé, dans lequel il avait déjà réussi, et je n'oublierai jamais sa visite lors de son retour à Paris, et les espérances qu'elle me fit concevoir pour l'École et pour lui. Il n'était pas difficile d'apercevoir une belle âme et une intelligence sereine, toutes les qualités les plus aimables, tous les sentiments les pins élevés. Il ne saurait. Monsieur, être parlé en ce moment à sa jeune veuve, à son respecté père, à vous-même, de consolation. Ce n'est pas peu de chose cependant pour une famille telle qu'est la vôtre d'être en possession de tels souvenirs d'honneur et de vertu.
« A. Geffrot. »
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