NOTICE LITTÉRAIRE XLIII
libertins soit si faiblement menée. Bossuet ne les combat qu'en passant, tandis quMl épuise contre les protestants toutes les ressources de sa dialectique. Cependant le danger créé, par les premiers est le plus grave. Mais c'est que le libertinage échappe à la discussion : on ne peut saisir un adversaire fuyant et changeant. Bien plus, on rendrait service aux libertins en les combattant, car la discussion leur ferait voir plus clair dans leurs propres idées, et, de ce qui n*est encore que tendances confuses et vague disposition d'esprit, elle ferait une conviction.
On peut voir désormais quelle est la place que tiennent les libertins dans Thistoire du scepticisme. — Le manque de théories fait à la fois leur infériorité et leur originalité : c'est là ce qui les distingue nettement de leurs successeurs, les philosophes du xviip siècle. Ceux-ci prennent parti et se prononcent pour une doctrine : ils sont sensualistes avec Condillac, athées avec Diderot, républicains avec Rousseau. Les libertins au contraire se contentaient d'écarter les anciennes croyances sans en accepter de nouvelles ; mais il est facile de voir que par là ils rendaient celles-ci possibles, même nécessaires. Car sur ces questions vitales Tesprit ne peut continuellement s'abstenir, et quiconque arrache de notre âme une croyance appelle par cela même la croyance opposée, pour occuper la place vide. — Les libertins ne conçoivent même pas l'idée d'une réforme pratique : ils se contentent de penser à leur manière, tout en gardant les apparences. Mais cette inconséquence non plus ne saurait être de longue durée : une société ne* garde pas longtemps des institutions qui sont en contradiction avec l'état des esprits. Aussi les philosophes ne maintiendront pas leur scepticisme dans l'ordre de la spéculation : ils voudront faire passer leurs idées dans le domaine des faits et appelleront une réforme ou une révolution qui mettra les institutions en accord avec la nouvelle façon de penser. — On voit donc que la petite société libertine du xvii« siècle diffère profondément de la société du xviiie. Mais toutes deux ont entre elles une relation nécessaire. Les libertins n'ont apporté aucune idée, mais ils ont rendu possible la production de toutes les
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idées nouvelles. Ils n'ont rien créé, ils ont tout préparé. Ce sont des précurseurs; et leur action peut êti-e résumée par ce mot de Diderot : c Le chemin qui mène à la philosophie, c*est rincrédulité. b
Telles sont les conclusions qui ressortent de Pétude de Grousset et des idées qu^il exprime en passant en revue les principaux ( libertins ». Le travail est inachevé. Il restait à indiquer quels ont été au xvi^ siècle les ancêtres des libertins. Ce sont Rabelais, Montaigne et Charron à qui revient la plus grande part d'influence : mais ils ne sont pas les seuls. II y avait encore à suivre Thistolre du libertinage chez nos voisins. L'Italie, qui jure par Machiavel, à sa place dans le mouvement; en Angleterre, Saint-Evremond est en rapport avec tous les esprits distingués de la cour de Charles II. La Hollande a été la patrie d^Erasme et servira de refuge à Bayle. — Les portraits mêmes des libertins français ne sont qu'à Fétat d^esquisse : Fétude sur Saint-Evremond prouve ce qu'auraient été quelques-uns de ces portraits, plus développés. Nous ne donnons donc ici qu'un chapitre du livre que Grousset préparait ; mais c'est un chapitre dont devra se servir quiconque entreprendra d'écrire dans son ensemble l'histoire des libertins et de faire, après Grousset et d'après liii, l'œuvre qu'il n'a pas pu achever.
Nous avons essayé de montrer la valeur des pages de critique que Grousset a laissées. Ce n'est pas là cependant qu'il croyait avoir mis le meilleur de lui. 11 préférait ses poésies, parce que c'était la partie la plus personnelle de son œuvre. — Critique et poésie, ce sont choses dont on n'a pas coutume d'admettre l'alliance; et l'opinion commune veut que les qualités mêmes qui sont nécessaires au critique diminuent chez lui la faculté créatrice. Mais c'est un préjugé sans fondement qui cantonne ainsi chaque écrivain dans une spécialité, avec défense d'en sortir. Et peut-être ne faut-il voir là qu'un effet de cette manie que nous avons d'établir dans l'esprit humain