‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 37 sur 165 · NOTICE LITTÉRAIRE XLVII · texte numérisé non relu

NOTICE LITTÉRAIRE XLVII

Les littératures classiques sont imprégnées des idées de la conscience païenne. C'est, en religion, le culte d'une nature impassible, d'une puissance indifférente ou jalouse; en morale, le respect du beau plutôt que du bien, la science de la vertu subordonnée à l'esthétique ; dans la pratique de la vie, le conseil de suivre la pente naturelle et de se laisser guider par Tinstinct vers le plaisir immédiat ; c'est un idéal d'abandon et do volupté, au lieu d'un idéal de lutte et de sacrifice. Ces idées pénètrent forcément un lecteur enthousiaste, et ce que celui-ci emporte du commerce avec l'antiquité, ce n'est pas seulement une théorie de Tart : les anciens n'ont pas seulement formé son imagination, ils sont aussi devenus les maîtres de sa pensée. C'est ce qui arriva pour la génération de la Renaissance. C'est le danger que Port-Royal signale au xviie siècle, ce qui ne l'empêche pas d'enseigner le grec et le latin mieux qu'on ne faisait alors dans aucune maison. C'est enfin l'influence que doit subir quiconque pénètre jusque dans l'âme d'une littérature. Si bien que, grâce au génie des artistes et des poètes, la conception païenne du monde et de la vie, subsistant même après dix-huit, siècles de christianisme, influe encore aujourd'hui sur les consciences modernes < .

Or l'étude de l'art antique prépare l'esprit à recevoir certains enseignements de la science moderne. La matière en efl'et, que divinisent les anciens, quelques savants veulent en faire le principe de tout : ils y absorbent l'âme humaine, comme la personnalité divine. Cette doctrine, à la prendre seulement au point de vue esthétique, peut sembler séduisante, et le poète s'y arrête un instant. Mais il comprend bientôt combien elle est insuffisante. La matière où l'on cherche le souverain principe n'est elle-même qu'une illusion et se résout dans la multiplicité de nos sensations 3. D'ailleurs toute explication qu'on essaye de tirer de l'existence de la matière est incapable de résoudre les grands problèmes qui se posent à nous. 11 reste toujours à savoir qui nous sommes et où nous allons; il reste

i . Leg Dieux de pierre,

2i Sur deux vers de Lucrèce j

Je cherche vainement le sens de leur langage; J*ai dit en les voyant : c Qui sont ces hommes-là? > Travailleurs acharnés dont nul ne sait le nombre, Quel ouvrage inconnu font-ils sous le ciel bleu? Pour guider leur effort, quand la nuit devient sombre, Où voient-ils resplendir la face de leur Dieu?

Quel que soit cependant, ô foule jamais lasse, Le but jamais atteint que tu poursuis toujours, Savoir agir est bon, quoi qu'on veuille ou qu'on fasse. Savoir aimer est beau, n'importent les amours. Et tu vas agissant, aimant, robuste et saine. Tournant résolument le dos aux jours passés, Préparant Ips moissons à venir, l'âme pleine Déjà des lendemains hardiment commencés.

Ton rêve est devant toi qui marche sur ta route. Il rend ta vie alerte et tes muscles plus forts... vous, les douces voix chanteuses que j'écoute, Beaux souvenirs malsains des siècles qui sont morts, Dans ces longs jours d'extase où mon âme imprudente Vous a redemandé sa patrie et ses dieux^ Vous m'avez fait pareil à ces spectres de Dante Qui marchent, cou tordu, regardant derrière eux. Ma force s'est usée à vos molles ivresses.

Je ne crois plus qu'à vous — et je vous sais menteurs! Et succombant enfin à d'immenses paresses J'entends de loin monter le grand bruit des lutteurs.

A quoi bon résister au siècle qui m'entraîne? Je suis né pour subir l'effort que fait autrui. Pris au large courant de l'énergie humaine, Vers son terme caché descendons avec lui; Tel un proscrit couché sur la poupe fuyante Cherche^ tendant ses bras vaincus à Thorizon,

LES SOLEILS D'HIER

A deviner encor sur la rive expirante

La place aimée où fut son champ et sa maisoif .

Le vent souffle gaiement et fait trembler les voiles^

De clairs miroitements frissonnent dans les flots,

Et regardant monter les nouvelles étoiles

Debout sur le tillac chantent les matelots;

Mais l'exilé courbant alors sa tête sombre

Sans voir le flamboiement des astres dans les cieux

Pense aux nionts familiers qui s'éloignent dans l'ombre

Et s'assoupit avec des larmes plein les yeux.

École normale, 1881.

Rome, 1884.

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