NOTICE LITTÉRAIRE XLIX
même, de se donner, de se confier. D'autres demanderont à l'amour des impressions plus troublantes et qui sembleront plus vives; ils ne l'accepteront qu'avec son cortège d'agitations et d'inquiétudes, quitte à prendre ces inquiétudes pour l'amour même; ils le voudront impérieux, exalté, et rêveront d'une sorte de délire de l'esprit et des sens. Lui, demande moins ou demande plus. A la seule pensée de l'amour, il se sent rempli d'une émotion calme et reposée, sa rêverie s'encadre dans des paysages larges et harmonieux, dans le silence des soirées, dans le recueillement de la nature. C'est dans ces heures où l'âme, que rien ne vient distraire d'ellemême, prend plus nettement conscience de sa destinée et de ses besoins, qu'il songe à celle qu'il aimera, et qu'il se la représente telle qu'il la voudrait, telle qu'il la devine, telle qu'il la voit. Il l'aimera paisiblement, d'une tendresse qui, pour être recueillie et respectueuse, n'en sera ni moins charmante ni moins vive.
L'amour ainsi compris est aujourd'hui devenu chose rare. C'est en efTet une remarque facile à faire que l'amour, qui semble par sa nature même devoir échapper aux influences du dehors, est un des sentiments sur qui la mode a le plus de prise. Et ce ne sont point seulement les termes par lesquels se traduit la passion, et le jargon de la galanterie que régit la mode; elle atteint bien plus profondément, elle nous impose la façon dont nous voulons être émus, elle crée des besoins à notre cœur* Un jeune homme qui a été au théâtre, qui s'est laissé bercer par la poésie lyrique de ce siècle, et qui lit les romans du jour, reçoit de cette pénétration de la littérature contemporaine des habitudes de cœur^ une forme de la sensibilité à laquelle ont contribué les écrivains : il aimera avec le cœur des héros du drame et du roman, comme il parlera avec leurs expressions. C'est ainsi qu'à l'heure où nous croyons n'entendre parler que nous-mêmes il y a dans nos souffrances, dans nos joies^ l'écho lointain d'autres souffrances, d'autres joies qui se sont survécues à elles-mêmes en nous pénétrant, et qui diminuent d'autant chez nous la part de la personnalité. Or on sait quelle conception de Tamour se dégage du dévelop-