‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 42 sur 165 · LU ■ NOTICE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LU ■ NOTICE LITTÉRAIRE

nature, amis plutôt que camarades, se parler de morale en s'écrivant. Qu'importe? si ces paroles ont été entendues par Qelui à qui elles s'adressaient, si e\\e» l'ont fait réfléchir. L'amitié qui consent à rester étrangère â une partie de notre vie, la plus importante, la vie morale, A qui, par une pudeur mal entendue ou par un égoïsme inconscient, se tient à Técart de nos douleurs et de nos plaies, cette amitié-là n*est pas la vraie. Grousset le savait bien; il prétendit à une place plus importante auprès de ceux qu'il aimait : et c'est pour cela qu'il a laissé chez eux un si grand vide.

« J'ai trois ou quatre amis persuadés que je suis un poète remarquable, et j'ai si peur de les détromper que j'ai bien envie de ne jamais rien publier. Quand je mourrai, ils viendront dire sur ma tombe : Quelles admirables choses il aurait faites, s'il avait voulu l » Le pauvre Grousset, en écrivant ces lignes, ne se doutait pas combien était prochain le jour où nous aurions à dire, sur cette tombe toute fraîche, ce que nous pensions de lui et quelles choses il aurait pu faire, non point s'il avait voulu, mais s'il avait eu le temps. En publiant les fragments qu'il a laissés, nous avons espéré que le lecteur ne refuserait pas d'y reconnaître les germes d'un grand talent, la délicatesse d'un lettré, la sensibilité et Timagination d'un poète, et d'avouer que cette destinée sitôt brisée promettait d'être bien belle. Nous aurons réussi dans notre tâche, si nous avons ainsi augmenté le nombre de ceux qui aimaient Grousset pour l'avoir connu, et qui se souviendront de lui.

René Dodmic*

LES SOLEILS D'HIER

Puisque l'oppression des effets et des causes Terrasse l'homme libre à la face du ciel, Puisque des fers subtils rivent l'esprit aux choses, L'éternel Prométhée à son roc étemel,

Puisqu'on a disséqué la vie et puisque l'âme N'est que le son léger d'un débile instrument, Que la matière en fleur ou la gerbe de flamme Dont un corps périssable est l'aveugle aliment.

Puisque les dieux des jours premiers, les dieux sans nombre Au tombeau trop rempli serrant leurs torses nus Hôtes muets, ont fait de la place dans l'ombre Pour les restes sanglants des dieux nouveau venus;

Et loi, dernier reflet des choses idéales, Clarté sainte, clarté qui survivais encor Aux Olympes noyés dans les nuits sépulcrales Comme aux soleils défunts les grands nuages d'or,

Je cherche vainement le sens de leur langage; J'ai dit en les voyant : c Qui sont ces hommes-là? > Travailleurs acharnés dont nul ne sait le nombre, Quel ouvrage inconnu font-ils sous le ciel bleu? Pour guider leur effort, quand la nuit devient sombre, Où voient-ils resplendir la face de leur Dieu?

Quel que soit cependant, ô foule jamais lasse. Le but jamais atteint que tu poursuis toujours, Savoir agir est bon, quoi qu*on veuille ou qu'on fasse, Savoir aimer est beau, n'importent les amours. Et tu vas agissant, aimant, robuste et saine. Tournant résolument le dos aux jours passés, Préparant les moissons à venir, l'âme pleine Déjà des lendemains hardiment commencés.

Ton rêve est devant toi qui marche sur ta route. Il rend ta vie alerte et tes muscles plus forts... vous, les douces voix chanteuses que j'écoute. Beaux souvenirs malsains des siècles qui sont morts, Dans ces longs jours d'extase où mon âme imprudente Vous a redemandé sa patrie et ses dieux^ Vous m'avez fait pareil à ces spectres de Dante Qui marchent, cou tordu, regardant derrière eux. Ma force s'est usée à vos molles ivresses.

Je ne crois plus qu'à vous — et je vous sais menteurs! Et succombant enfin à d'immenses paresses J'entends de loin monter le grand bruit des lutteurs.

A quoi bon résister au siècle qui m'entraîne? Je suis né pour subir l'effort que fait autrui. Pris au large courant de l'énergie humaine.

Vers son terme caché descendons avec lui; Tel un proscrit couché sur la poupe fuyante Cherche, tendant ses bras vaincus à l'horizon,

LES SOLEILS D*HIER

À deviner encor sur la rive expirante

La place aimée où fut son champ et sa maisori .

Le vent souffle gaiement et fait trembler les voiles.

De clairs miroitements frissonnent dans les flots,

Et regardant monter les nouvelles étoiles

Debout sur le tillac chantent les matelots;

Mais l'exilé courbant alors sa tête sombre

Sans voir le flamboiement des astres dans les cieux

Pense aux nionts familiers qui s'éloignent dans l'ombre

Et s'assoupit avec des larmes plein les yeux.

École normale, 1881.

Rome, 1884.

Je cherche vainement le sens de leur langage; J'ai dit en les voyant : c Qui sont ces hommes-là? > Travailleurs acharnés dont nul ne sait le nombre, Quel ouvrage inconnu font-ils sous le ciel bleu? Pour guider leur effort, quand la nuit devient sombre, Où voient-ils resplendir la face de leur Dieu?

Quel que soit cependant, ô foule jamais lasse. Le but jamais atteint que tu poursuis toujours. Savoir agir est bon, quoi qu'on veuille ou qu'on fasse, Savoir aimer est beau, n'importent les amours. Et tu vas agissant, aimant, robuste et saine. Tournant résolument le dos aux jours passés, Préparant Ips moissons à venir, l'âme pleine Déjà des lendemains hardiment commencés.

Ton rêve est devant toi qui marche sur ta route. Il rend ta vie alerte et tes muscles plus forts... vous, les douces voix chanteuses que j'écoute. Beaux souvenirs malsains des siècles qui sont morts, Dans ces longs jours d'extase où mon âme imprudente Vous a redemandé sa patrie et ses dieux^ Vous m'avez fait pareil à ces spectres de Dante Qui marchent, cou tordu, regardant derrière eux. Ma force s'est usée à vos molles ivresses.

Je ne crois plus qu'à vous — et je vous sais menteurs! Et succombant enfin à d'immenses paresses J'entends de loin monter le grand bruit des lutteurs.

A quoi bon résister au siècle qui m'entraîne? Je suis né pour subir l'effort que fait autrui. Pris au large courant de l'énergie humaine.

Vers son terme caché descendons avec lui; Tel un proscrit couché sur la poupe fuyante Cherche^ tendant ses bras vaincus à l'horizon,

LES SOLEILS D*HIER

À deviner encor sur la rive expirante

La place aimée où fut son champ et sa maisori .

Le vent souffle gaiement et fait trembler les voiles^

De clairs miroitements frissonnent dans les flots,

Et regardant monter les nouvelles étoiles

Debout sur le tillac chantent les matelots;

Mais l'exilé courbant alors sa tête sombre

Sans voir le flamboiement des astres dans les cieux

Pense aux nionts familiers qui s'éloignent dans l'ombre

Et s'assoupit avec des larmes plein les yeux.

École normale, 1881.

Rome, 1884.

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