SUR DEUX VERS DE LUCRÈCE
Nature aux calmes yeux, nature au flanc robuste
Qui t'attestes à tous mes sens, Je crois en toi, je viens à toi, Cybèle auguste;
Ouvre-moi tes deux bras puissants !
Réalité multiple, immense et vénérable,
Tu braves le temps et la mort, Dans ton sein producteur la vie intarissable
Bouillonne et jaillit à plein bord.
Et ta fécondité qui ne s'est point perdue
A peupler les astres éteints Fait ruisseler encor dans la morne étendue,
Les blancheurs de nouveaux matins.
Parle, parle bien baut à cette âme lassée,
Mère des soleils radieux ; L'Être que poursuivait l'effort de la pensée,
Tu Tétales devant les yeux.
n s'est épanoui dans les fleurs de tes gerbes,
Il cbante dans tes soirs d'été.
Il s'exhale en senteurs des mousses et des herbeS)
Il resplendit dans la clarté.
Je le sens, je le vois, il m'entoure et me presse»
Il me pénètre doucement, n me verse à longs traits pour guérir ma faiblesse
L'irrésistible enivrement.
Sors de toi-même enfin, pauvre âme qu'on délivre, Répands-toi dans les champs ouverts.
Tu peux t'enfuir, tu peux tout oublier : Va vivre Mêlée à l'immense univers.
Et comme palpitant d'une attente nouvelle, Fendant l'azur limpide où son rêve étincelle, Joyeux, l'esprit volait vers ces dehors aimés. Il vit blêmir leurs beaux contours que l'ombre efface, Et recula d'horreur quand il fut bien en face Plus triste et plus seul que jamais.
Ainsi quand un enfant qui s'ennuie et qui pleure Poui' la première fois au fond de la demeure Voit briller devant lui le miroir inconnu, Oubliant son chagrin, s'essuyant les yeux — vite U ouvre ses deux bras à Vautre qui l'imite, Comme lui blond, frais, rose et nu.
Mais sa petite main qui tremble atteint l'image Insensible et glacée, au lieu du doux visage. Il comprend vaguement, Te front déjà songeur, Et perdant, fruit amer de sa jeune science.
Le nouveau compagnon qu'il chérissait d'avance, II se détourne avec douleur.
Ainsi l'homme, accourant vers la nature en fête Chercher l'oubli profond de sa peine secrète. Se heurte encore à soi dans le miroir trompeur, Et reconnaît, hélas 1 que ces fantômes d'Être Ne sont autour de lui qu'autant qu'il les fait naitre, Chair de sa chair, sang de son cœur.
Jeté sans le savoir au milieu du mirage.
Il a, comme Tenfant, chéri sa propre image, Et puis il a gémi quand il s est aperçu