‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 59 sur 165 · AU XVII» SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XVII» SIÈCLE

Le xviie siècle et le xviiie, selon l'idée générale qu'on se fait volontiers de chacun d'eux, semblent n'avoir presque rien de commun. On aime à dire qu'ils se suivent et ne se ressemblent point. Entre le temps de Bossuet et celui de Jean-Jacques, entre deux milieux dont l'un produit le Contrat social et l'autre la Politique tirée de V Ecriture sainte^ l'antithèse est si facile à établir qu'elle est devenue banale. Ne devrait-elle pas cependant nous étonner toujours un peu? et peut-on l'accepter autrement que sous bénéfice dmventaire? Rien n'apparaît brusquement dans Fhistoire des idées : il faut qu'une époque explique celle qui la suivra ; il faut qu'elle la contienne en germe. L'esprit d'incrédulité du xvin» siècle, le besoin de libre examen sur toutes matières, cette hardiesse de logique qui ne s'arrête point, qui sait conclure, et dont la conclusion dernière s'appelle la Révolution française; tout cela serait inexpliquable sans ces courants de scepticisme et d'indifférence, de pensée libre, ou, comme on disait, c libertine >, qui viennent du xvi« siècle et se frayent une route discrète à travers le xvu», tantôt bruyants et tantôt presque imperceptibles, aujourd'hui se dérobant sous terre, demain remontant à la surface et venant affleurer le sol.

Une œuvre lente et sûre de désorganisation interne s'est ainsi consommée peu à peu dans le grand siècle, sous ces dehors réguliers et majestueux qui presque toujours la dérobent aux regards^ Nous avons le droit cependant d'affirmer qu'elle s'est produite : nous l'aurions alors même que par impossible aucun document, aucune trace, aucun souvenir ne nous resterait de cette obscure transition vers un nouvel état des âmes ; et les seuls résultats nous permettraient de remonter jusqu'aux origines. Aussi bien n'en est-il pas ainsi; et les symptômes ne manquent pas, qui nous montrent le siècle de Voltaire naissant et grandissant, comme Voltaire lui-môme, au siècle de Louis XIV.

Ces symptômes déjà nombreux, nous ne les chercherons point d'ordinaire chez les hommes de génie, chez les grands écrivains qui personnifient leur époque aux yeux de la postérité. Ceux-là sont avant tout les images du présent : ils expriment, et c'est là leur grandeur, un certain nombre d'idées maîtresses, celles qui ont pris le dessus, celles qui sont arrivées au pouvoir, celles qui s'imposent et qui régnent. Mais, en face de toute royauté, il y a une opposition; audessous des idées qui triomphent sont celles qui aspirent à se faire jour; à côté de ce qui est, on trouve déjà ce qui veut être, ce qui engage sourdement la lutte avec le présent, ce qui demain sera présent à son tour. Forcément, de pareilles promesses d'avenir sont-elles vagues, hésitantes, incertaines encore. Ce sont moins des idées que des instincts, qui n'ont pas pris nettement conscience d'eux-mêmes en s'incamant dans un homme, en recevant de lui l'unité, la vie, la force active. Il faut les chercher à l'état diffus, pour ainsi dire, dans un groupe et non dans une personnalité marquante, dans un certain tour d'esprit commun à plusieurs, et non dans un type qui les condense et les résume. Us n'ont pas produit leur grand homme : ils le préparent à force de petits.

Ges petits hommes qui, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, ruinent la société de leur temps au profit d'une autre, ces esprits insoumis qui font bande à part dans un coin du siècle et qui voient leur nombre grossir chaque jour, méprisés, un peu par leur faute, mais redoutés aussi parée qu'on sent le danger de leur hostilité sourde et de leur invincible indifférence, ces âmes rebelles à Tuniformité offi cielle des croyances admises, ont reçu de Tépoque même qui les a vus naître un nom qui, pour leur châtiment, a perdu aujourd'hui la meilleure partie de son sens et ne garde que la pire.

Ce sont les c libertins ».

Un libertin est un homme qui vit mal, mais surtout qui pense mal, c'est-à-dire qui pense à sa manière, sans s'inquiéter si celle manière est celle du plus grand nombre ; qui, € libre en sa créance », € ne se laisse pas captiver à la créance commune », et qui n'aspire plus ardemment à chose du monde qu'à la liberté *. Voilà nos gens : c'est chez eux que nous découvrirons les « sentiments particuliers ■ » qui échappent au milieu actuel et se rattachent par avance à un milieu encore à naître; c'est chez eux que nous verrons ces signes précurseurs du xviii® siècle qu'il faut trouver au xvii«.

Quelle devait être leur œuvre? Ils ne sauront pas nous le dire; il n'ont pas connu le but vers lequel la logique des faits les a menés. Leurs successeurs ne nous renseigneront pas mieux, ingrats comme de juste en leur qualité d'héritiers. Mais, pour comprendre l'importance historique et philosophique de leur rôle, il nous suffît de jeter les yeux sur les différences mêmes de leur temps et du temps qui suit. Le changement vient d'eux : Ce qui chez eux fut c esprit

1. Expression de Garasse. {Doctrine curieuse des Beaux Esprits de ce temps.)

Page 1