Expression de Balzac, [Lettre à l'évéque d*Ayre
particulier », s'élargit, se propage, et devient à son tour esprit public. Dire en quoi le xviiie siècle contraste avec le xviio, c'est doue dire ce que les libertins ont eu à faire pour créer en quelque sorte le nouveau siècle avec le leur.
Quelle est donc cette différence fondamentale?
Faudra-t-il voir d'un côté le triomphe de la pensée libre ; de l'autre le règne paisible de la tradition et de l'autorité? Mais quel temps vit jamais plus bardie entreprise que celle d'un Descartes, isolé dans sa propre pensée, confiant dans ses seules forces, et prétendant ainsi tout ébranler, puis tout reconstruire à jamais? C'est là, certes, une révolution singulièrement profonde. Fut-elle également complète? Il nous semble que non, et c'est là le point important.
Ce grand essor de pensée philosophique, si vaillamment commencé, ne continue pas toujours de môme. Il s'arrête court à un certain moment ; il se pose des bornes et se dit qu'il n'ira pas plus loin. Son audace, qui est réelle, s'est donnée libre carrière dans ce qu'on pourrait appeler le domaine de la c raison pure », de la spéculation : elle s'interdit celui de la c raison pratique » ; elle ne passe point de Tabstrait au vivant, du raisonnement au fait et à l'action. Elle s'occupe des intelligences et non des volontés. Elle ne conclut pas. La morale privée et la morale publique, les règles supérieures de la vie d'un homme et de la vie d'un peuple, les droits et les devoirs de Tun et de l'autre, toutes ces questions si pressantes, et dont quelques-unes avaient été si vivement débattues au siècle précédent, sont alors évitées comme par un instinct secret que l'on subit sans peut-être s'en rendre bien compte. Descaries, les rencontrant sur son chemin, les ajourne indéfiniment. Ses fameuses c règles provisoires » le mettent hors de souci; et les simples conseils du bon sens lui permettent c d'obéir aux lois de son pays, de garder la religion de son enfance, et de se conduire en toutes choses suivant les opinions les plus modérées
et les plus éloignées de tout excès * ». U y reviendra, dit-il. Le fait est qu'il n'y revint jamais. Toute sa morale se borne en somme aux règles provisoires et à des conseils pratiques épars dans ses œuvres : jamais il n'a senti le besoin de s*en faire une plus solide, et qui reposât sur les principes mêmes de sa doctrine. Tel est Descartes, tel est son temps. La spéculation pure y suffit presque toujours à la hardiesse des esprits. Les questions pratiques sont si bien mises à part qu'elles semblent n'appartenir point à la philosophie.
Elles ne lui appartiennent point, en effet. Elles refusent son secours; elles n'en ont pas besoin. Pourquoi? Parce qu'elles ont trouvé ailleurs une solution qui s'impose, et qui n'est pas mise en doute. Qu'ont-elles à faire du raisonnement? Elles ont bien mieux : elles ont la foi. Dès qu'il s'agit non plus seulement du jeu de l'esprit et de la manière de raisonner, mais de la manière de vivre; dès que l'homme tout entier est en question, et non plus seulement cette abstraite pensée que Descartes isole à plaisir, le libre examen perd ses droits, et la croyance, qui le remplace, vient apporter aux âmes la sérénité d'une philosophie toute faite, c II n'y a de morale que celle qui est fondée sur les mystères, > s'écrie Bossuet dans le sermon sur l'unité de l'Église qui est toute une profession de foi. A quoi bon aller chercher ailleurs ce qui nous est ainsi donné par la main même de Dieu. D'ailleurs, ce serait chercher sans profit : c La philoso* pbie l'a tenté vainement, » et l'on c perdrait un temps infini si l'on voulait raconter ses erreurs' ». En somme, c les vérités de la foi et la doctrine des mœurs sont choses tellement connexes qu'il n'y a pas moyen de les séparer... » c Quelle plus sainte morale? » Et de même, « quelle plus belle économique? quelle politique plus juste ' ? » Aussi les philosophes n'ont-