‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 62 sur 165 · Sermon sur les devoirs des Rois · texte numérisé non relu

Sermon sur les devoirs des Rois

3. On peut asssurément Urer une morale des œuvres dé Descartes, comme on peut tirer une philosophie pratique de toute philosophie spéculative. Mais Descartes ne Ta jamais tirée luimême. On trouvera exprimés çà et là dans ses traités, et surtout dans ses lettres, quelques préceptes de la morale qui y est implicitement renfermée. On les réunira, si l'on veut, en un corps. On en fera un ensemble. Cet ensemble n'existait pas, et c'est \h ce qui nous importe.

la raison ; mais, pour un Malebranche, la raison est le Verbe même de Dieu, Téternel Jésus-Christ qui illumine tout homme venant en ce monde.

Quant à Descartes, qui n*est point un théologien, dès qu'il sent que sorti, pour ainsi dire, de sa pensée, il entre dans le monde réel, et que Tidée risque d'aboutir au fait, il est pris aussitôt de méfiances infinies, il redouble de précautions, et, en somme, il a raison, c Je ne voudrais pour rien au monde, écrivait-il à Mersenne, qu'il sortit de moi, un discours où se trouvât le moindre mot qui pût être désapprouvé par l'Église *. » Il avait vu le danger; mais, qu'il le voulût ou non, on devait cependant plus d'une fois conclure pour lui. c Je vois naître de son sein, disait Bossuet en parlant du cartésianisme, et de ses principes à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; et je prévois que les Conséquences que Ton en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus pour vrais le vont rendre odieux. » Aussi la philosophie ne doit-elle pas tirer de conséquences, c'est-à-dire qu'elle se tiendra enfermée dans le monde un peu factice de la spéculation, sans passer de là dans ce monde réel et vivant où règne une autre puissance. Voilà ce qui donne au xvii® siècle sa physionomie propre, c'est cette sorte de contradiction : tant de hardiesse qui s'arrête court; d'une part, l'autorité d'Âristote rejetée, malgré toutes les résistances, des domaines de la pensée pure, de l'autre, l'autorité de la Foi restant souveraine dans tout ce qui touche la philosophie pratique. Ail reste, les Descartes et les Bossuet avaient-ils tort ou raison? la séparation qu'ils faisaient d'instinct n'existe-t-elle

1. Citons encore ce mot rapporté par Baillet : « C'est de quoi je ne me mêle pas d'écrire (dit Descartes en parlant de la morale). Messieurs les régents de collège sont si animés contre moi... que, si je traitais de la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. » (Baillet, Vie de Descartes, 2« partie, page 282). Rappelons cette épigraphe d'un volume du cartésien Régis. De omnibus quœ fiunt, salvis qxiœ sunt Dei et Cœsaris,

point en réalité? N'y a-t-il pas en effet tout un ordre de questions d'où le raisonnement bannit la raison, et où Ton ne saurait entrer que par un acte de foi? Peu nous importe ici. Que Tinconséquence soit légitime ou non, il nous suffît de ravoir constatée. On peut, au xvii® siècle, raisonner à peu près comme on veut, douter en esprit de toutes choses ; on ne peut croire et agir de même. La contradiction est bien marquée par ce mot de Saint-Évremond : On brûle un homme assez malheureux pour ne pas croire en Dieu, et cependant on demande publiquement dans les écoles s'il y en a un *.

Au XVIII® siècle, la tendance est tout opposée. Les deux mondes se rejoignent et communiquent; la philosophie veut aboutir et se faire logique jusqu'à la fin; elle entend remettre en question les fondements de la morale et de la société, les principes de l'action, comme le Discours de la méthode avait remis en question ceux de la pensée. Le premier grand acte d'indépendance avait été la philosophie de Descartes, c'est-à-dire une révolution intellectuelle; le second, lentement élaboré, sera une révolution morale, religieuse, politique.

Préparer ce nouveau bouleversement, si contraire au génie du xvii® siècle officiel, rendre la tâche possible à ceux qui Fentreprendront, leur aplanir la route, voilà quelle sera l'œuvre des libertins. Ils ne s'en douteront guère. Aussi n'est-ce point leur personne qui le plus souvent appelle l'attention et mérite l'intérêt. C'est l'esprit général qu'ils sepvent, ou plutôt qui se sert d'eux. « Mes amis, disait Diderot mourant, le premier pas vers la philosophie, c'est l'incertitude. » Ce premier pas qui, dans un certain ordre de questions, nous est marqué par le doute méthodique, les libertins,

4. Jugement sur les sciences oit peut s'' appliquer un honnête homme.

par leur indécision, par leur négligence même, le firent dans un ordre différent. Eux-mêmes ne surent pas aller plus loin. Mais s'ils ne produisirent point la lumière, ils rendirent du moins nécessaire qu'elle se produisit. Le doute appelle la discussion : ils établissent le doute. Les questions sont bien près d'être résolues, une fois qu'elles sont véritablement posées : c'est grâce aux libertins que les questions durent se poser. Si toute une région de la philosophie était soumise encore à une autorité étrangère, celle de la religion, que fallait-il pour que le libre examen reprit partout ses droits? Il fallait une société qui se détachât des croyances tradition* nelles, qui hésitât, qui doutât. Avec la foi religieuse devait s'écrouler du même coup ce qu'on avait fait reposer sur elle, la foi politique, la foi morale. Que restait-il? Une incertitude générale, un scepticisme universel. Mais le scepticisme ne peut être qu'un état de transition pour la pensée humaine, surtout lorsquUl s'agit de problèmes que chaque jour il faut résoudre en fait. Fût-il même la vérité, il est de ces vérités qui sont mauvaises, impossibles, et qu'on finit toujours par rejeter. En somme, il n'est jamais qu'un moyen, pour cet esprit impersonnel qui se développe à travers les siècles, comme il l'a été pour l'esprit d'un Descartes. Il est nécessaire qu'il se produise à son heure, il est nécessaire aussi qu'il finisse. Dans l'histoire des idées, les libertins nous apparaissent comme les représentants de celte période transitoire. Il ne fallait pas que leur doute fût un système : un système est un point d'arrivée, et ils en sont au début de la route. Il fallait qu'il se traduisit comme il s'est traduit par des tendances plutôt que par une doctrine, par des demi-mots et des sous-entendus plutôt que par des affirmations décisives. Il fallait qu'il se dérobât, pour ainsi dire, à lui-même. Il fallait qu'il fût pratique, et non théorique. Tel est le c libertinage ». Nous le trouverons un peu dans les opinions, beaucoup dans la manière de vivre, attendu

qu' « il nous est permis de vivre et non de juger à notre méthode », comme dit l'un de ses héros *. Il pourra nous sembler mesquin presque toujours et répugnant quelquefois. On trouvera sans doute affligeant que la liberté ait dû commencer par le libertinage, et que (comme le dit sans vergogne Tabbé de Chaulieu),

La vérité.

Quoique parfois renfroignée, Semble pourtant être née Du sein de la volupté.

Nos gens cependant ont quelque droit aux circonstances atténuantes. Puisqu'il est si bien admis que la morale et la religion ne font qu'un, puisque c'est là une thèse chère aux meilleurs esprits de leur siècle, eux-mêmes ont fini par s'en persuader, ou plutôt c'est une croyance qu'ils ont reçue dès l'enfance et qui leur vient du" milieu où ils vivent. Dès lors, que leur restera-t-il au jour où la foi les quittera? Sans doute, un fonds de conscience morale, commun assurément à tous les hommes. Mais cette conscience ne s'est pas encore habituée à compter sur ses seules forces ; elle ne les connaît pas toutes ; elle sera impuissante, ou tout au moins insuffisante, par cela même qu'elle croira l'être. De là l'immoralité profonde (il faudrait pouvoir dire Vamoralitê)^ qui nous frappe, pour peu que nous nous aventurions dans les pays perdus du xviie siècle. De là cette corruption qui nous étonne quand nous la regardons de près. Il serait à peine exagéré de dire que tout ce qui n'est pas croyant est alors singulièrement vicieux, et qu'il n'y a pas de milieu entre la religion et la licence '. Le sens moral abandonné à lui-même se trouble et succombe. N'en soyons pas surpris : c'est une

2. Il y eut du moins un compromis, et fort triste. C'est dans la Cabale des hypocrites qu'on le trouverait.

crise qu'il lui faut traverser pour sortir de tutelle, et montrer s'il esl, ou non, capable de se gouverner à lui seul.

Il y a là un enchaînement de conséquences naturelles, et qu'on avait le droit de s'imaginer par avance. Maintenant, il nous faudrait les vérifier dans les faits, interroger quelquesuns des témoignages qui nous restent, étudier, aux diverses époques du xvii° siècle, le développement et les caractères du libertinage.

Il y a, vers la fin du règne de Henri IV, un livre qu'on lit partout et qui passe dans toutes les mains. Â la cour, à la ville, en province, quelques-uns l'attaquent violemment, beaucoup le défendent, nul n'est sans le connaître. Tout gentilhomme de campagne, qui veut se distinguer des simples preneurs de lièvres, disait Huet, en a son exemplaire sur le manteau de la cheminée ^ 11 l'ouvrira au retour de la chasse, en attendant le diner, ou bien le soir, après souper, les pieds au feu, quand le vent souffle et qu'il fait froid dehors. Car ce livre est de ceux qu'on peut ouvrir à toute heure et à toute page. Il n'exige aucun effort d'esprit. Chaque passage se suffit à lui-même; et l'on n'a pas à prendre la peine de se rappeler ce qu'il vous a dit hier, pour comprendre ce qu'il vous dit aujourd'hui. Ce charmeur qui fait passer les heures de désœuvrement, cet ami complaisant qu'on peut prendre et laisser à sa guise, on sait son nom : c'est Michel de Montaigne. Son influence fut immense, parce qu'elle s'accordait merveilleusement avec les besoins secrets des intelligences; et l'on citera bientôt les Essais parmi < les livres cabalistiques de nos libertins ' ». L'esprit de Montaigne se répandait de lui-même un peu partout : il flottait dans l'air, et c'était comme une épidémie qui gagnait bien des âmes. Cette sorte de scepti-

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