‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 72 sur 165 · Balzac, Lettre à Vévêque d^Ayre · texte numérisé non relu

Balzac, Lettre à Vévêque d^Ayre

5. « La. Doctrine curieuse des Beaux Esprits de ce temps ou prétendus tels, contenant plusieurs maximes pernicieuses à l'Etat,

Cette réaction, nécessaire pour amener le grand xviie siècle que nous connaissons, eut pour effet de reléguer les libertins dans Tombre, de les forcer au silence, d'étouffer à demi ce qu'il pouvait y avoir chez eux de tendances élevées et vraiment philosophiques. Ils avaient failli avoir leur métaphysique avec Vanini : les voilà maintenant écartés de ces graves recherches. Vivre d'abord, philosopher ensuite, dit un vieux proverbe : Le libertinage ne peut plus guère songer qu'à vivre, ce qui, après tout, est souvent une manière comme une autre de philosopher. Encore lui faut-il en quelque manière changer de domicile, et sans y rien gagner. Il n*est plus de mode en effet : c*est dire qu'il perdra ses grandes entrées à la cour. Il s'en ira loger ailleurs, où il pourra, dans les lieux quels qu'ils soient, où l'on parle librement, « comme sont les cabarets d'honneur où l'on est reçu à deux pistoles par tête, les académies et les loges de l'hôtel de Bourgogne, et quelques maisons particulières ^ ». C'est dans les cabarets surtout, fort en vogue à cette époque, que vont s'assembler les libertins; avouons que leur compagnie y devient assez mauvaise. Ils s'habituent trop volontiers à noyer leurs doutes dans les pots ; et si, les portes bien fermées, ils philosophent encore, c'est entre deux rasades, les jambes étendues, les coudes sur la table, dans la fumée bleuâtre du tabac qui commence à entrer dans l'usage. Leur discussion risquera fort de s'achever en quolibets ou en chansons à boire; et peut-être les trouverait-on finissant la soirée dans des lieux plus mal famés encore. Aussi n'a-t-on cessé de leur reprocher tout ensemble et leur irréligion et leurs mœurs déplorables. C'est dans « la confrérie des bouteilles qu'on fait apprentissage d'athéisme », avec < les ivrognes, les moucherons de taverne^ les esprits insensibles

à la religion, aux bonnes mœurs, combattue et renversée par le P. François Garassus, de la Compagnie de Jésus. (1623.) 4. Doctrine curieuse.

à la piété ^ ». Eux-mêmes ne justifient que trop la fâcheuse alliance de ces deux accusations. On voit sortir de leur société ces recueils d'inqualifiables poésies qui deviennent alors plus fréquents que jamais, et où la plus triste immoralité s'étale avec le cynisme le plus révoltant. C'est le Cabinet satyrique de 1618. C'est surtout le Parnasse satyrique de 1622, qui vint mettre le comble à la mesure. Les réclamations s'élevèrent de tout côté^ non sans raison. Le plus connu des esprits forts paya pour les autres. Il se trouva que c'était un poète de talent, presque un grand poète, Théophile Viaud.

Une première fois déjà, en 1619, celui que le Mercure français appelait alors « le poète athée » avait dû quitter Paris précipitamment, « sur ce qu'on fit entendre au Roi qu'il avait fait des vers indignes d'un chrétien tant en croyance qu'en saletés ». Il revint cependant, et mal lui en prit. Soupçonné tout d'abord d'avoir fait quelques-unes des pièces les plus ordurières du Parnasse, dénoncé, insulté par Garasse avec un acharnement extraordinaire, il vit bientôt l'accusation s'étendre, embrasser toute sa vie, scruter toutes ses idées, chercher à chaque page de ses œuvres les traces souvent imaginaires de son libertinage. Après un arrêt de mort par contumace, il en fut quitte pour une sentence de bannissement et de confiscation prononcée en 1645, mais attendue deux ans dans le cachot même de Ravaillac.

Au fond, son procès était surtout un procès de tendances. Théophile ne fit jamais profession ouverte ni d'athéisme, ni d'irréligion. Serait-il vraiment poète, s'il était vraiment philosophe? Ce qu'il faut voir en lui, c'est un esprit libre et personnel, impatient de toute contrainte, rebelle d'instinct à toute autorité gênante, en matière littéraire aussi bien qu'en matière religieuse, réclamant l'indépendance de cbacun, et

Page 1