‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 73 sur 165 · Doctrine curieuse · texte numérisé non relu

Doctrine curieuse

la sienne d'abord, prétendant écrire à sa mode, vivre de même, penser de même. Sa nature d'artiste, un peu sensuelle, éprise des belles choses et des charmes terrestres, les goûtait plus vivement que des biens plus élevés, mais plus abstraits. U ne s'en cachait pas assez. Il avait le tort de dire, sans songer aux Garasse qui Técoutaient :

... Tes beaux yeux, où j'ai lié mon sort, Touchent les cœurs d'un mouvement si fort, Que si le ciel d'une pareille flamme Nous inspirait sa volonté dans Tâme, Tous les mortels, d'une invincible foi.

Obéiraient à sa divine loi.

Cette < divine loi » lui semblait dure : il la laissait à qui voulait la suivre, et demandait pour lui la même liberté qu'il donnait aux autres.

Qui voudra pénitence aux déserts se consomme ; Qu'il vive tout ainsi que s'il n'était plus homme, Ne mange que du foin, ne boive que de Teau, Au plus fort de l'hiver n'ait robe ni manteau. Se fouette tous les jours, et, d'une vie austère, Accomplisse du Christ le glorieux mystère.

Moi qui suis d'un humeur trop enclin à pécher, D'un fardeau si pesant je ne puis m'empêcher : Suis ta dévotion, et ne crois pas, ermite.

Que mon âme te blâme, et moins qu'elle t'imite.

Le fond de ce libertinage, n'est-ce point toujours < l'esprit particulier », et l'amour de la bonne loi naturelle, où l'on trouve f une plus douce philosophie que celle que les livres enseignent et que les sectes ont prêchée? » S'il a une profession de foi, la voici en peu de mots, t Après la crainte de Dieu et le service du Roi qui suit immédiatement après, il n'y a rien, ce me semble, qui ne puisse légitimement aider à nos fantaisies et à nos opinions ^ > Il semblait fort mal à

i • Théophile, Lettre à Monsieur le marquis d*Asserac,

Théophile, — et le pauvre homme en fit la dure expérience.

On voit que du sceptique Vanini au poète épicurien de Pyrame et Thisbé, l'esprit d'indépendance est loin d'avoir fait aucun progrès. Le P. Garasse, qui se montre clairvoyant parfois, a bien démêlé ce qui en était : « Lucilio Vanini et ses compagnons ont, à leur avis, quelque froide excuse en leur impiété, savoir une résolution philosophique qui les pousse au mépris de la mort... Théophile Viaud et ses complices semblent se mettre à couvert des reproches qu'on leur fait par un lâche et faux désavœu de leurs vilenies. » Cette prudente réserve ne fait que redoubler, quand surviennent les disgrâces de notre poète. Le jeune Desbarreaux, son plus intime ami, se refroidit singulièrement à son égard, et Théophile lui en fait de sa prison le reproche attristé. Balzac, son ancien compagnon de voyage en Hollande, vient lui jeter la pierre sans vergogne, et protester de sa parfaite soumission à l'Ëglise. c Vous avez affaire à un homme qui ne veut rien croire de véritable que ce qu'il a appris de sa mère et de sa nourrice. En ce qui ne regarde pas même la religion, si j'ai eu autrefois quelques sentiments particuliers, je les quitte de bon cœur afin de me réconcilier avec le peuple, et ne paraître pas ennemi de ma patrie pour un petit mot ou une chose de peu d'importance *. > Et le morceau conclut par cette belle morale : c Si <p cp <p <p (Théophile) eût suivi cette maxime, il vivrait en sûreté parmi les hommes. »

Il y a bien du scepticisme dans cet acte de foi. Regarder ses sentiments comme choses de si peu d'importance, et les quitter de si bon cœur pour ne point blesser le vulgaire, n'est-ce pas le fait d'un homme qui n'a jamais eu de convictions solides? Cela encore est du libertinage, et du plus raffiné.

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