‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 76 sur 165 · Vérité des sciences · texte numérisé non relu

Vérité des sciences

sentir une impression « de peine, d*affliction et d^inquié-

tude quand il n*a rien à quoi s'attacher, étant toujours

vagabond el courant, çà et là, sans aucun repos >.

Le dernier mot, dans tous les sens, de ce scepticisme gêné* rai, son couronnement tout ensemble et son terme, ce fut, il n'en faut point douter, le c doute méthodique > de Descartes. Il y a là une filiation mal reconnue, et qui devrait cependant nous frapper. Le doute méthodique, cet étrange pro* cédé par lequel un homme fait en lui le vide de toute croyance, ne nous semble-t-il pas aujourd'hui bien extraordinaire, et, disons-le, bien artificiel? Nous sommes tentés de nous demander s'il est véritablement possible, et s'il a jamais été autre chose qu'un expédient admirable, venu de l'esprit et non du fond môme de l'âme. Tout s'explique, au contraire, si on a constaté les influences qui l'amènent, si on le replace à son heure et dans son milieu. Le procédé nous semble alors tout naturel, parce qu'il est fait avec les tendances mêmes d'une société. Descartes, dans le Discours de la méthode, eut la gloire de dégager ces tendances et de les mettre en formule. Son originalité reste intacte. Mais ne devait-il pas s'imprégner, pour ainsi dire, des idées qui flottaient alors dans l'air? Ne devait-il pas être de son temps comme on en est toujours et même à son insu? Son point de départ n'est donc pas purement imaginaire comme on l'a pu croire : c'est le point même où l'on en était arrivé autour de lui. Seulement, il sut aller plus loin, user des résultats acquis, tirer la lumière de l'ombre et l'affirmation du doute. Il vint à temps pour cela, comme viennent les hommes de génie : au moment où tout est prêt pour eux et où il faut qu'ils paraissent.

Le Discours de la méthode, avant de poser le doute comme procédé logique, avait le droit de le poser comme fait psychologique, tel qu'il existait réellement, tel que Descartes l'avait senti, tel qu'il devait le sentir, au point de

développement où était l'esprit français *. Le philosophe a commencé par se dire que, dans la philosophie, « il ne se trouve aucune chose dont on ne discute, et par conséquent qui ne soit douteuse * » ; que < les autres sciences, d'aulant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, ne peuvent avoir bâti rien qui soit solide sur des fondements si peu fermes * ». Tel est l'état dont il a voulu sortir, « se résolvant de ne chercher plus aucune science que celle qui se pourrait trouver en lui-même * ». On reconnaît là non pas seulement les idées chères au libertinage mais encore son principe même, s'il a un principe : c'est le triomphe de Tesprit particulier* Descartes dépasse les libertins en suivant leurs traces; il les bat par leurs propres armes. « On doit, disait Àmauld, regarder comme un effet singulier de la Providence de Dieu ce qu'a écrit M. Descartes sur le sujet de notre âme pour arrêter la pente effroyable que beaucoup de personnes de ces derniers temps semblaient avoir à l'irréligion et au libertinage, par un moyen proportionné à leur disposition. Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que ce qui se peut connaître par la lumière de la raison, qui ont un entier éloignement de commencer par croire ^. » C'est en donnant satisfaction à ces gens qui ne peuvent c commencer par croire », que Descaries a fondé son dogmatisme. De ce côté, le libertinage a abouti ; il a fourni à l'esprit humain ce qu'il lui pouvait fournir; il s'est absorbé dans une production

1. Je crois qu'il ne peut y avoir d'hésitations à. cet égard. Ce qu'on peut dire, c'est que, même alors qu'il doutait. Descartes pressentait un moyen d'échapper à l'incertitude, et cherchait ce moyen de toutes ses forces. Mais, enfin, il se trouva pendant un certain temps dans l'impossibilité de prononcer une affirmation. Le Discours de la méthode en fait foi. N'oublions pas que ce discours est une œuvre toute personnelle, une sorte d'autobiographie, et que son premier titre devait être Histoire de inon esprit.

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