Dixième lettre à M. de Vaucel
de génie qui le met en œuvre, le transforme, et le supprime. Mais, sur un autre terrain, n*a-t-il plus rien à faire? et doit-il se déclarer pleinement content après le Discours de la méthode? Nous avons dit que non.
€ Revins dit qu'étant à De venter lorsque M. Descartes y demeurait, il lui demanda quels étaient ses sentiments sur la différence que les protestants avaient avec les catholiques; que Descartes lui répondit qu'il avait la religion de sa nourrice, qu'il y vivait sans scrupule, et qu'il espérait y mourir avec la même tranquillité... voulant déclarer qu'il ne prétendait pas examiner la religion qu'il avait reçue de son Église ^ »
Descartes a donc fait comme deux parts en lui-même : Tune est tout audace, celle de la philosophie; l'autre, tout respect, celle de la foi. Mais la foi ne peut pas être dans une âme un fait isolé, et qui se tienne à part du reste. Elle réclame, nous l'avons dit, tout ce qui touche à la vie même de l'homme; et, sitôt qu'il devra non plus seulement méditer, mais agir, il agira suivant les règles qu'elle lui apporte. Ainsi se trouve amenée la grande contradiction que, du premier coup d'œil, nous trouvions au xvii* siècle. Nous sommes maintenant en mesure de nous l'expliquer sans peine. C'est que la moitié seulement de l'esprit libertin a pu aboutir : je veux dire le doute fondamental, et par suite
1. Vie de Descartes, par Baillet, page 515, 2« partie. Empruntons encore à la Vie de Descartes .ce passage : « Qnoique son esprit fût curieux jusqu'à l'étonnement de ceux qui le connaissaient, il était néanmoins très éloigné du libertinage en ce qui touche les fondements de la religion, ayant toujours eu grand soin de terminer sa curiosité aux choses naturelles. Il avait compris de bonne heure que tout ce qui est l'objet de la foi ne saurait Tétre de la raison, et qu'il y aurait de la témérité à prétendre l'y assujettir. De sorte qu'il regardait les libertins cemme des gens qui étaient dans un faux principe, et qui ne connaissaient pas la nature de la foi, lorsqu'ils croyaient que la raison humaine est au-dessus de toutes choses. » (Baiilet, l'^ partie, page 132.)
le libre examen sur les matières spéculatives. C'est que l'autre moitié est restée en roule; c'est qu'elle n'est pas prête et que son heure n'est pas venue. Aussi les deux régions de la philosophie se trouvent-elles occupées par deux esprits différents, l'un qui représente le principe d'indépendance, l'autre le principe d'autorité.
Que cette division de pouvoirs soit fondée au non, il y a en elle un manque d'unité qui devait gêner l'esprit, et qui, par la marche naturelle des choses, allait tendre à disparaître de plus en plus. Le « libertinage » devait aller jusqu'au bout : il ne cessera d'être utile qu'au jour où la philosophie revendiquera des domaines plus étendus, et où l'esprit prendra le droit de conclure de la raison pure à la raison pratique.
Il y a donc encore, dans l'histoire des idées, une raison d'être pour les libertins. Mais nous ne la trouverons plus dans le doute spéculatif. Ce doute a porté ses fruits, et ce qui en reste n'est plus qu'un prolongement stérile, sans valeur, ou du moins sans issue, comme le scepticisme inoffensif de Huet. Nous n'aurions même pas à faire une large place au célèbre Gassendi, dont la petite école a compté des noms comme ceux de Cyrano, de Bemier, de Chapelle, de Molière. Gassendi, cependant, bien qu'il ait bruit d'épicurien, touche par bien des côtés au scepticisme. « Après avoir ébauché son portrait, dit son biographe Camburat, il nous reste à donner une idée de son système, si toutefois on peut donner le nom de système à des opinions que l'analogie avoue, et que Gassendi ne proposait d'ailleurs que comme de simples conjectures ^ > Gassendi ne confiait-il pas à Saint-Évremond c qu'il savait bien ce qu'on pouvait penser sur beaucoup de choses; mais que de bien connaître les moindres, il ne pouvait s'en flatter > ? Ne fut-il pas le maître de ce Bernier qui, parvenu à la vieillesse, avouait « douter des choses qu'il