‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 78 sur 165 · Abrégé de la vie et du système de Gassendi, par Camburat · texte numérisé non relu

Abrégé de la vie et du système de Gassendi, par Camburat

LBS LIBERTINS 93

avait cru les mieux assurées * > ? Mais là n'est plus pour nous rinlérôt. Ce scepticisme de la dernière heure ne nous apporte plus rien de nouveau. L'indépendance même posée en principe par Descartes suffit désormais au développement de l'esprit ; elle suffira pour modifier et remplacer le cartésianisme lui-même, quand il aura assez vécu et que son tour sera venu de céder la place à un autre système.

Ce qui reste à faire au libertinage, c'est donc, après avoir triomphé dans les intelligences, de triompher plus profondément dans les cœurs mômes, de préparer le libre examen dans les questions morales et sociales, aussi bien que dans les questions purement logiques, et, pour cela, de bien amasser autour des premières, comme il avait fait autour des autres, l'hésitation, le doute, l'incertitude. La corruption des mœurs, déjà grande, ira donc grandissant encore. Les principes deviendront indifférents. Dans c le naufrage de leur foi >, bien des âmes se trouveront dénuées de toute morale. Il ne leur restera, pour y suppléer, que le goût et le sentiment des convenances, faibles. secours. La société sera rongée lentement par une corruption intime, qui chaque jour gagnera du terrain. Nous n'en pouvons suivre tous les détails. Nous ne ferons qu'en montrer quelques traits et qu'en indiquer quelques symptômes.

En quittant Théophile, il faudrait pénétrer dans ces cercles du Marais, qui ne nous ont guère laissé que leur souvenir; rechercher dans les camps quelques mots échangés entre les Bardou ville et les Saint-Ibal, beaux esprits dont les noms seuls nous restent; écouter à une porte de cabaret les trois compères de belle humeur, le comte d'Harcourt ', « qui a fait dans sa jeunesse une espèce de vie de filou > ; le poète Saint-Âmand, cet épicurien qui finit par se croire dévot, et

i. SaiDt-Évremond, Jugement sttr les sciences où peut ^appU' quer un honnête homme* 2. Voir son historiette dans Tallemant.

son cher Faret, victime apparemment de la mauvaise étoile qui faisait de son nom une rime compromettante. Ils forment à eux trois, comme nous dit Tallemant, une petite société intime, une sorte d'académie de bons vivants qui vivent assez mal. L'étiquette en est bannie; on y supprime les noms et les titres qui gêneraient, et l'on s'appelle tout bonnement « le gros >, « le vieux >, ou « le rond ». On y reçoit des gens sûrs, amis des jouissances faciles, et peu scrupuleux sur la qualité de leurs plaisirs : leconsdlIeLLbuillier, peutêtre, ce digne père de Chapelle, singulier éducateur de la jeunesse, comme on peut le voir dans Tallemant ; peut-être aussi le bonhomme des Yvetaux, jadis précepteur du dauphin ; disgracié bientôt par suite d'une plainte que le clergé fit contre lui S et qui, maintenant, parvenu à une extrême vieillesse, achevait doucement ses derniers jours dans sa petite maison du faubourg Saint-Germain *. C'est là qu'il c viteomiÀô une espèjcelde granj seigneur dans 8f»B sérail »^ épris des beaux-arts, aimant jusqu'à la bizarrerie les riches étoffes, les costumes étranges, s'habillant parfois à la mode des temps anciens et se promenant ainsi dans son vaste jardin; charmé surtout par la musique, et, quand il sent venir la mort, se faisant, pour toute cérémonie, jouer un air de sarabande, « afin, disait-il, que son âme passât plus doucement ^ » . Chaulieu a joliment loué ce dilettante in extremis,

Cherchant parmi les doux accords, Prêt à descendre chez les morts, A se faire une route aisée.

Page 1