XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
rable. C'était plaisir pour chacun de ses amis que de le confisquer. L'entretien durait parfois des heures entières passées dans les corridors, à la bibliothèque, dans sa petite cellule de troisième année. La discipline en souffrait un peu, et les surveillants bien davantage, mais ils finissaient par se résigner, et le travail ne s*en plaignait pas. Le temps perdu avec lui était encore celui que Ton perdait le moins. Il discutait volontiers philosophie ou littérature, exposait ses idées ou critiquait celles des autres, et tout cela à propos d'une lecture commencée, d'une leçon ou d'un travail. De la politique, il n'en était jamais question. Il avouait ne pas la comprendre et ne demandait qu'à n'en rien savoir. Il nous entretenait aussi de ses premiers vers, et la façon dont il les récitait mettait un charme de plus à la confidence. Il n*osait pas, cherchait à se souvenir, puis il commençait lentement, scandant les mots et détachant le vers... peu à peu, il s'animait; la voix devenait vibrante, le visage rayonnant, et nous écoutions sans interrompre, graves comme lui, et tout imprégnés de son émotion et de son rêve.
Les questions de morale étaient ses sujets préférés. Il les étudia d'abord en psychologue, démontant par curiosité le mécanisme de l'âme, et s'amusant à en connaître les ressorts cachés ; plus tard, à la suite de la crise religieuse qu'il éprouva, Il les traita dans un but tout différent. La conduite morale devint sa grande affaire, et ce fut en moraliste qu'il explora le cœur humain. La vie lui paraissant une lutte continuelle où il faut s'aider les uns les autres, l'observation se terminait par une conclusion pratique. Au xvii<^ siècle, il eut fait un directeur excellent. Nul ne pratiqua davantage l'art de faire goûter un bon conseil : c'était, à ses yeux, le premier devoir de l'amitié. Comme sa confiance appelait la confiance, on s'ouvrait volontiers à lui, et il exerça vraiment autour de lui un ministère moral. Un jour, il adressa un long sermon à l'un de ses camarades. L'autre l'écouta sans mot dire, mais à la fin, le tirant à part, lui fit sa confession entière. Depuis ils restèrent fort liés.
Parfois c'était de lui qu'il nous parlait et c'était sa conscience * qu'il nous ouvrait tout entière. Il y mettait un grand naturel et ^