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une simplicité parfaite. II craignait avant tout le ridicule ou le reproche de vanité. Aussi ne se livrait-il jamais sans avoir presque honte de s^être trahi. Que de fois nous Tentendîmes nous parler de ses projets, de ses affections les plus secrètes! Il allait, puis brusquement il tournait bride, se moquant de son émotion et cachant dans un grand éclat de rire ses larmes intérieures et sa tristesse.
C'est ainsi que nous le connûmes, et lui-même s'est dépeint un jour dans une lettre de Rome : c toujours blond, toujours florissant, toujours placide, ayant le nez en Vair^ aimant à moraliser de temps en temps et semant sa carrière universitaire d!' alexandrins ». Au physique comme au moral, c'était bien lui. Il ne manque qu'unt rait pour rendre la ressemblance complète, et peut-être Ta-t-il omis, voulant laisser ignoré un sentiment qu'il aimait peu à découvrir. II n'était pas très gai. Sa nature avait un fonds de tristesse qui le portait à la rêverie et à la solitude. Bien souvent, au lycée comme à TÉcoIe, il profita des courtes vacances des jours gras ou de Pâques pour s'éloigner de Paris. Sa retraite préférée était Barbizon; il y allait parfois seul, parfois avec un ami, rêver à Taise dans les sentiers et sous les pins c aux fines aiguilles >. Plus tard, membre de TEcoIe de Rome, il soupirera après ces paysages du Nord qu'il avait perdus. 11 se prendra à penser, dans la campagne romaine, à un coin de forêt de Fontainebleau, de Meudon ou de Versailles; un dessin de Chintreuil vu au palais Farnèse lui mettra les larmes aux yeux. Ce regret n'est pas une boutade : cette nature lui était familière et lui rappelait plus d'une heure de sérieuses et tristes méditations.
La bonne humeur que Ton remarque dans ses lettres et qu'il montrait souvent dans sa vie ordinaire était une sorte de convention. Le sentiment vrai est celui qu'il a exprimé dans ses vers ou dans quelques lettres tout intimes. Sa souffrance intérieure lui échappait quelquefois à son insu. Avec nous, son affection ne fut jamais plus vive que quand il eut à consoler. Il aimait sa tristesse jusque dans celle de ses amis.
Peut-être se sentait-il déjà malade et malade sans espoir? P.eut-être était-elle dans sa nature, cette douleur continue sans
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éclats et sans motifs. Ces âmes de poètes ont des délicatesses infinies. Le don qu'elles ont reçu leur réservent des joies, mais aussi des peines inconnues. Il semble qu'il leur manque toujours quelque chose que c le présent morose > ne leur donne pas. Leur monde n*est pas le nôtre ; elles ont leur Paradis perdu. C'est dans le passé qu'elles mettent tous leurs rêves de bonheur, tout leur idéal ; mais ce passé, elles sentent qu'il leur échappe, et le contraste seul suffit à leur chagrin. Triste privilège de ceux qui aiment! Leur âme est douloureuse de partout et leur bonheur même les fait soufH'ir.
La première année d*Ëcole s'acheva pour Grousset sans Incident. Quelques travaux français ou latins, une leçon sur Kant, dont il subit alors l'influence philosophique, le firent arriver dans les premiers rangs de sa promotion. Au mois de Juillet 1880, il fut reçu premier à la licence et il alla se reposer en Espagne, au musée de Madrid, de ses travaux et de ses succès, c // est impossible, écrivait-il alors à son père, de voir une plus belle collection. Les Titien sont plus beaux qu'à Florence^ et on ne peut pas se douter de ce qu'est Yelasquez, ou même Ribeira, avant d'être venu m. On voudrait voler quelque chose en s'en allant, » Ce voyage, qui lui plaisait tant, fut assez court. Vers la fin de septembre, il rentra en France et bientôt à l'Ecole normale. C'est dans cette seconde année qu'il éprouva la secousse morale qui décida de sa vie tout entière et lui imprima une nouvelle direction.
Il y a, dans la vie de tout homme qui agit ou qui pense, une idée maîtresse qui Ten traîne. Cette force directrice, Grousset ne l'avait pas. Critique très fin, admirateur passionné des œuvres d'art, il lui manquait une croyance. C'était, nous l'avons vu, dans ses dernières années de collège qu'il l'avait perdue. Plusieurs causes l'amenèrent à cette rupture : son dilettantisme, une certaine faiblesse de volonté, l'absence d'une direction
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morale. Contre dételles dispositions, il ne trouvait aucun secours dans la culture religieuse. Sa religion n'était guère qu'une habitude. C'est bien là un état d'esprit particulier à notre temps. Le doute nous étreint, et nous vivons désarmés contre lui. La somme effroyable des connaissances positives qu*il faut avoir, )a nécessité des études pratiques, et pour beaucoup le désir d'arriver vite, tout cela ne nous permet guère de réfléchir. De plus, la réflexion n'est-elle pas trop traitée en ennemie? Il faut Tavouer : la science profonde du christianisme se perd, parce que l'éducation du sens religieux nous manque. Les audaces de la critique, les excès du rationalisme ont amené contre la pensée une réaction peu éclairée; jamais la société chrétienne n'a montré plus de froideur à la raison individuelle. On nous fait peur de nos croyances, tant il est vrai qu'on réduit le dogme à une formule qu'il ne faut chercher ni à pénétrer ni à comprendre! L'obéissance passive, Tataraxie intellectuelle, voilà bien Tidéal de notre éducation théologique : elle effleure l'esprit, elle ne le transforme pas. Agir ainsi, c'est s'imaginer à tort que l'instruction première, que nos souvenirs, la force de l'habitude et du sentiment seront des liens suffisants. Qu'il arrive un moment où ces chaînes protectrices se brisent, et l'on peut voir quelle force donne à la conscience une telle éducation. Ceux qui réfléchissent alors sur la religion, mal préparés, mal défendus contre eux-mêmes, succombent le plus souvent à leurs doutes. Les autres, il est vrai, n'examinent pas. Ils croient comme tout le monde, mais la religion n'est plus pour eux qu'un formulaire^ Son âme leur reste muette, et ils cessent de croire le Jour où ils cessent de pratiquer. **
C'est ainsi que Grousset en arriva à l'indiflérence religieuse. Son éducation tout artistique et littéraire ne lui permit pas de se pénétrer de sa religion. A dix-huit ans, il la connaissait à peine. Il n'en possédait que ce qu'en ont la plupart des jeunes gens de son âge, quelques souvenirs du catéchisme entretenus par une prédication souvent banale et incomplète. Les Évangiles, saint Paul et nos grands théologiens lui étaient restés étrangers. Toutefois, cette rupture ne fut ni brusque ni douloureuse; elle se fit lentement au contraire et sans secousse;