‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 80 sur 165 · Tallemant · texte numérisé non relu

Tallemant

en grand épicurien pratique, il laissait croire, et croyait peut-être qu'il Tétait en théorie. Il n'écrivait guère : on ne l'en estimait pas moins. Peut-être même sa réputation y gagna-t-elle. Le silence est quelquefois un grand mérite. Il y a des gens presque célèbres et qui n'en ont pas d'autre. L'aimable Chapelle, un peu sans le vouloir, nous donne en somme une idée assez juste de son ami Desbarreaux.

Quant à notre illustre et grand maître, Le très philosophe Barreaux

Voilà qui promet beaucoup. Continuons :

En ce moment il fit connaître Que les anciens et les nouveaux N*ont encore jamais vu naître Homme qui sût si bien connaître...

Quoi?

La nature des bons morceaux.

< On n'est jamais trahi que par les siens », dit le proverbe *.

En haut lieu, devant un roi dévot, scrupuleux et mélancolique, le libertinage est plus caché encore. Il n'en existe pas moins au fond des âmes, et se trahit parfois au dernier moment, comme chez le maréchal de Gramont, vieux courtisan, auquel une épigramme fait tenir ce langage :

... Puisque mon destin ne se peut reculer^

De sacrements, monsieur, cessez de me parler :

Qui n'a plus qu'un moment à vivre

N'a plus rien à dissimuler K

1. Â côté de Desbarreaux, il faudrait nommer son oncle Chenaille. Voici deux mauvais vers de lui qui en disent assez :

Et pAr la raison je me butte A devenir béte brulte.

2. Vers cités dans les notes de l'édition Monmerqué et P. Paris de Tallemant, d'après un recueil de vers manuscrits.

Peul-étre les esprits forts se montrent-ils mieux dans les petites cours rivales de la grande, auprès de Gaston d'Orléans, par exemple, qui accepte, parmi ses genlilshommes, Blot S < grand débauché qui ne croyait pas à beaucoup de choses >. Il a fait mille chansons; mais on le connaît surtout par une jolie épitaphe de Saint-Pavin * !

Gi-git un docteur non commun, Qui, peu savant, mais fort habile.

Prêcha souvent, jam'ais à jeun, Et comprit tout, hors l'Évangile.

En homme sage et bien sensé, Du présent il a dit merveille.

Du futur ce qu'il a pensé Ne 8*est révélé qu'à l'oreille.

Petits faits, dira-t-on. Mais nous sommes au temps où, pour se faire bien venir de Louis XIII vieilli, le jeune duc d'Enghien, libertin dans l'âme, « belle âme devant Dieu s'il y

1. Voyez sur lui les notes de l'historiette de Gaston d'Orléans, Tallemant, édition Monmerqué et Paulin Paris. Il fut célèbre par ses chansons. Blot tournait fort bien les couplets. Voici un de ceux qu'on peut citer :

Je veux sortir de cette ville, On y amasse trop de bile ; Je m'y trouve tout désolé.

Je suis chagrin, je suis colère :

C'est, je crois, l'air du Jubilé Qui m'est entièrement contraire.

2. Ce poète, qui fut toujours regardé comme un esprit fort, est en somme très mal connu.. Voici de lui quelques vers qui peuvent passer pour une profession de foi.

Du futur comme du passé

Je n'ai l'esprit embarrassé.

Ce qu'on dit de moi peu me choque :

De force choses je me moque,

Et, sans contraindre mes désirs,

Je me donne enlier aux plaisirs.

Saint-Pavin revint d'ailleurs à d'autres sentiments, et fit une fin chrétienne.

croyait * >, affecte de quêter pour offrir un reliquaire aux Carmélites.

Vers la fin du règne, cependant, un salon s'ouvre où Ton se sent à Taise, et tout ce qu'il y a de brillant à la cour va briguer Thonneur d*être admis chez Mlle de TEncIos. Ninon est déjà célèbre. Sans être belle, elle a ce qu'elle ne perdit jamais : ce mélange de sérieux et de vivacité, d'esprit brillant et d'esprit solide, de laisser-aller et de gravité, qui lui fit un charme étrange, plus fort que les années, vivace encore après la soixantaine. Sa maison fut vite à la mode. « Le rendez-vous général de tous les jeunes seigneurs de la cour se donnait chez elle », et ils y « établissaient la débauche, le libertinage et l'impiété au plus haut degré d'insolence qu'on puisse imaginer ' ». C'est là du style de pamphlet, mais enfin il est certain que Ninon, dans son cercle d'esprits forts, nous apparaît comme leur reine. Elle sait leur tenir tête sur la morale d'Ëpicure; elle se laisse volontiers surnommer c la moderne Léoniium ' » ; elle a réfléchi, médité à ses heures. Ninon lisait Montaigne, et apprenait de lui « à décider > de tout selon < sa fantaisie * >, et faisait < profession de ne rien croire », ni plus ni moins qu'un Desbarreaux, mais plus gracieusement que lui, peut-être même plus sincèrement, et l'on se racontait en entrant chez elle la fermeté qu'elle avait montrée dans une grave maladie. Avec cela, point pédante, et sachant toujours unir « les enjouements de Ninon, et le bon sens de Mlle de l'Enclos ^ ». C'est là le secret de son influence, qui fut réelle. Il faut entendre Bour-

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