‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 82 sur 165 · Lettre de Ninon à Saint^Ëvremond · texte numérisé non relu

Lettre de Ninon à Saint^Ëvremond

La douce erreur ne s'appelait point crime; Les vices délicats se nommaient des plaisirs ^.

Voilà d^aimables vers, ne sont-ils pas singulièrement expressifs? Et n'est-ce pas là le libertinage tout entier, un peu enjolivé peut-être, mais reconnaissable encore? Tous les goûts sont légitimes, et les vices n*ont, pour être admis, qu'à se raffiner à la dernière mode. Bref, la nature est déclarée innocente. Eh bien î nous allons voir tout à Theure cette innocente s'épanouir à Taise et se montrer telle qu'elle est. Les cinq premières années de la régence préparent et amènent la Fronde.

La Fronde, c'est l'explosion de l'esprit d'indépendance sous toutes ses formes : en politique d'abord, contre le gouvernement du Mazarin; en religion, contre la piété officielle, qui restait une convenance là où elle n'était plus une conviction ; en littérature, où l'esprit sceptique crée un genre passager, le burlesque, et où l'on perd la dévotion pour ÏÉnéide comme on l'a perdue pour l'Évangile; en morale, enfin, où l'on se fait plus que jamais ses coudées franches. De toutes les Frondes diverses, les unes exploitent les autres : le besoin de licence profite du besoin de liberté. Le mouvement, commencé gravement par des revendications bourgeoises, est bientôt confisqué par la noblesse. Et quelle noblesse? Celle qui s'est formée au Marais, chez Ninon ; celle qui s'est pénétrée intimement d'idées libertines, d'esprit particulier, d'immoralité gracieuse. Mais cette grâce , qui jusqu'alors devait sans doute beaucoup à la réserve où nos gens étaient contraints, ne disparait-elle pas étrangement du jour où rien ne les gêne plus et où ils se montrent tels qu'ils sont? Brissac et ses amis, sortant d'une orgie un matin, voient le crucifix porté dans un enterrement, et courent sur lui l'épée haute en criant : a Voilà l'ennemi! ^ » Bautru, en pareil cas, se conten-

2. Cette curieuse anecdote est rapportée dans les Mémoires du Cardinal de Retz, (Voyez édition Hachette, tome II, page 4dl.)

tait, quelque temps auparavant, de saluer en disant : < Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons point. > Bautru est dépassé. Ce n*est là qu'un détail : mais il en dit assez long. Le respect s*en va, et le libertinage ne prend plus la peine de se déguiser. On voit alors Tétat misérable où sont ces âmes livrées à elles-mêmes. La Fronde des seigneurs est Tavènement temporaire de la politique sceptique, qui est celle des esprits forls^ celle de Machiavel, si goûté dans leur société, celle de Lamothe-le-Vayer, celle de Retz, le < pape des Frondeurs >, qui, pour un chapeau, remue la France, et celle du grand Condé, que sa grandeur dispense des préjugés vulgaires. L'incontestable chef-d'œuvre de cette politique, c'est c le coup le plus barbare et le plus sauvage qui se soit fait depuis l'origine de la monarchie ^ », je veux dire cet épouvantable massacre de THôtel-de-Ville, froidement organisé par le vainqueur de Rocroy. Qu'à de certains moments une foule se prenne de vertige et s'en aille tuant devant elle, c'est chose qui, jusqu'à un certain point, se comprend et s'excuse : cet être à mille têtes est devenu comme une sorte de bête étrange, presque sans conscience et sans responsabilité. Mais qu'un homme, paisiblement, sachant ce qu'il veut, prépare ainsi la tuerie, et cela saos une grande idée, même fausse, dans l'égoïsme méchant de son intérêt personnel, c'est le fait d'une perversité, et, disons-le bien, d'un défaut de sens sur lequel on ne saurait trop insister. Voilà ce qui doit nous frapper dans toute une partie de la Fronde : Luttes mesquines, ambitions étroites, pas d'idées, pas de scrupules, nul sentiment du juste, les galanteries mêlées au sang versé, les intrigues d'alcôve préparant des batailles, jouant avec des vies d'hommes, toutes ces choses répugnent. En somme, malgré ces dehors brillants, l'esprit dépensé sans compter âe de part et d'autre, la bonne humeur de tous, la bravoure

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