‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 84 sur 165 · Michelet · texte numérisé non relu

Michelet

lire dans les observations du sieur deRochemonl surle Festin de Pierre *. < Nous avons Tobligation aux soins de notre glorieux et invincible monarque d'avoir nettoyé ce royaume de la plupart des vices qui ont... livré de si rudes assauts à la vertu de nos pères... Le zèle de ce grand roi n'a pas donné de relâche ni de trêve à l'impiété; il l'a poursuivie partout où il l'a pu découvrir et ne lui a laissé en son royaume aucun lieu de retraite... ; il l'a bannie de la Cour, où elle entretenait sourdement ses pratiques ; il a châtié ses partisans, il a ruiné ses écoles..., il l'a reléguée dans les enfers, où elle a pris son origine. » Il y a quelque peu d'exagération dans cet enthousiasme de coQimande. En réalité, le roi n'eut pas tant à faire que Rochemont veut bien le dire. Le libertinage n'était plus en vogue ; on le laissa de côté comme un habit de l'an passé. Simple afTaire de costume. On pourrait dire, en retournant un mot de La Bruyère, qu'au xvii» siècle les athées sont ceux qui, sous un roi dévot, seront dévots. Us s'en iront maintenant siffler à l'hôtel de Bourgogne les vers impies que prononçait Séjan dans ÏAgrippine de Cyrano, jouée et interdite en 1654. Us chercheront un moyen d'accommoder les plaisirs et la religion^ comme fait lé roi lui-même, et ils y réussiront sans trop de peine.

Nous pourrions suivre aisément cette transformation dans le salon même de Ninon. Tout d'abord, on se méfle d'elle. Dés 1651, un accident bizarre avait mis le clergé de Paris en rumeur contre la jolie épicurienne. En plein carême, nous dit Tallemant, des gens de cour mangeaient gras chez elle. Un os est jeté par la fenêtre, et voici qu'il s'en va toflciber tout justement sur un prêtre de Saint-Sulpice qui passait par là. On s'émut fort de l'affaire. Ninon fut accusée de « jeter la jeunesse de la cour dans le libertinage ». Bref, en 1657,

1. tt Observations sur une comédie de Molière intitulée le Festin de Pierre, par B. A. S' D. R., avocat au Parlement, à Paris. »

on renferme aux Madelonneltes. Elle n'y demeura guère, et revint avertie une fois pour loutes. Mlle de l'Enclos se fit rencontrer au sermon, évita dans son salon de laisser tomber la conversation sur des « matières odieuses », et vit comme par le passé, plus que par le passe, la meilleure compagnie se réunir chez elle. < Elle eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avait de plus frayé et de plus élevé à la cour *. > Sa réputation d'esprit dut s'en accroître encore, et les étrangers de distinction qui passaient à Paris ne manquaient pas de se faire présenter chez elle. A la fin du règne, < les femmes courent après Mlle de l'Enclos comme les hommes ' » ; nous la trouvons un soir, soupant à la même table que la duchesse de Bouillon ^; Mme de Sévigné, qui avait ses raisons pour ne l'aimer point; finit par céder au charme, et par parler, elle aussi, de « notre aimable l'Enclos, notre pauvre l'Enclos * » . Tout cela est-il bien sérieux? Et les libertins auraient-ils été touchés par la grâce, entraînés dans ce beau et grand mouvement religieux ^ qui fait le vrai xvn© siècle ! Assurément non. Mais la nécessité même du temps les a faits plus res-

1. Saint-Simon, année 1705 (à l'occasion de la mort de Minon).

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